‹ La science sociale d'après les principes de Le Play et des ses continuateursChapitre 10 sur 52 · LES SOCIÉTÉS A L'AGE DES PRODUCTIONS SPONTANÉES ET DES ENGINS A BRAS · texte numérisé non relu

LES SOCIÉTÉS A L'AGE DES PRODUCTIONS SPONTANÉES ET DES ENGINS A BRAS

Sommaire. —Définition de la société; ses deux éléments essentiels : territoire et population. — § 1. Caractères et fondement de la société. Fondement de la société. — Les besoins physiques et moraux de l'homme. — Comparaison avec les sociétés animales. — Distinction de la société et du gouvernement, de l'État, de la nation. — Pourquoi les sociétés quoique issues d'un même groupe primitif, quoique reposant partout sur les mêmes exigences de la nature humaine, se sont-elles sur beaucoup de points différenciées? — § 2. Classification historique des âges sociaux. — Premières sociétés simples : les chasseurs dans les bois. — Influence de la chasse sur la propriété, la famille, la société.— Influence spéciale du climat, de la nature du gibier, du sol. — § 3. Deuxième forme de société simple : les pasteurs dans la steppe. — {a). Nature et effets généraux de la steppe, l'art pastoral, seul moyen d'utiliser les herbes.— La steppe détermine aussi les caractères des engins, de la propriété et la forme patriarcale de la famille.— La société est formée d'une juxtaposition de groupements familiaux. —Aucune coopération. — (b). Distinction des steppes. —La steppe intransformable. — La steppe des grands plateaux. — La steppe des petits plateaux et l'art pastoral transhumant. —La steppe des pentes abruptes. — La steppe de toundras (lichejis et mousse). — Les steppes pauvres. — La steppe transformable : steppes de plaines basses. — Conséquences sociales de ces différences des steppes : l'impossibilité de modifier les steppes intransformables empêche les habitants d'accroître leurs subsistances par l'agriculture et, en conséquence, contraint très souvent une partie de la population a émigrer. — §4. Troisième forme de société simple : les pêcheurs sur le bord de la mer et des fleuves poissonneux. — Analogie avec les chasseurs. — § 5. Les engins à bras. — § 6. Influence de la cueillette sur les sociétés à l'âge des productions spontanées. — § 7. Influence de certaines conditions exceptionnelles de lieu et de travail sur la constitution de la famille. — Le matriarcat, la polyandrie, la polygamie, la promiscuité. — § 8. Rapport du lieu, du travail et de l'état des croyances. — § 9. La souffrance aux divers âges sociaux.

Si. — Caractères et Fondement de la Société

La Société, dont l'étude préparée par les monographies de famille forme l'objet de la science sociale a sa source naturelle dans les besoins physiques et moraux de l'homme. C'est en effet pour assurer leur pleine satisfaction qu'il s'attache au territoire ou se rapproche de ses semblables. Or le territoire, la population forment les éléments primordiaux de toute société; elle se résume, en somme, dans le groupement de familles fixées sur le même sol et soumises, pendant l'âge des productions spontanées, aux mêmes conditions de Lieu et de Travail, pendant l'âge des machines et de la houille, à la même autorité politique.

L'homme est d'abord soumis à deux besoins physiques inégalement impérieux : le besoin d'alimentation, le besoin sexuel. Pour se nourrir l'homme utilise les ressources du milieu physique, du monde minéral, végétal ou animal dans lequel il vit. Et voilà l'origine des diverses formes de propriété et de travail. Pour donner satisfaction à ses facultés affectives, il contracte avec la femme des unions plus ou moins permanentes qui, le plus souvent fécondes, ont pour résultat la conservation et le développement de l'espèce. Et voilà l'origine du mariage et delà famille. Il doit aussi, pour mieux parer aux nécessités de la nutrition et de la défense communes, s'organiser en groupements, à la fois plus larges et plus rigides, qui sont la source delà plupart des autres institutions, associations de droit privé ou de droit public, grâce auxquelles la division du travail, le développement des familles, et des diverses professions usuelles ou libérales vont pouvoir se réaliser.

Le problème du pain quotidien n'est pas le seul qui se pose à l'homme . Il veut être protégé , avons-nous dit, contre l'action importune des tribus voisine*. De là, l'importance du rôle des guerriers. Mais il veut aussi rester en

bonnes relations avec F Inconnaissable qui l'enveloppe de toutes parts et qui répouvante ou l'éblouit. De là l'importance du rôle des prêtres. C'est en se plaçant à ce point de vue qu'il faut répéter, avec Leroy et de Quatrefages : l'homme est un animal religieux. Ce besoin d'adoration, cette terreur pour l'Etre, les individualités ou les forces (ancêtres, héros, esprits, manifestations de la nature, Divinité) qui planent sur le monde pour le torturer suivant les uns, pour le diriger d'après d'autres, ce désir de résoudre l'énigme de sa tragique destinée, de connaître l'ofigine et la fin de l'humanité expliquent la permanence et l'universalité du phénomène religieux, la formation du culte privé d'abord, puis du culte social, et comme conséquence la constitution de ces castes et de ces classes théocratiques dont l'influence, comme nous le verrons, fut, avec celle des guerriers, si décisive sur l'évolution de certaines sociétés, comme l'Egypte, l'Assyrie et la Chaldée, l'Europe du moyen âge, qu'elles plièrent à l'habitude de l'obéissance et dont ainsi elles facilitèrent l'organisation et le gouvernement. *

Si la religion protège l'homme contre les colères de la Divinité ou des Puissances qu'on confond avec elle, la morale, qui semble, d'assez bonne heure et jusqu'au christianisme, avoir été, du moins en dehors de la Judée, indépendante de la religion, nous défend contre les injustices, l'oppression de nos semblables. La constitution progressive de la morale fut sans doute plus lente que celle de la religion. Elle est, si l'on peut dire, moins naturelle à l'homme, elle répond à des besoins plus raffinés, plus délicats. La sanction des obligations envers autrui réside en effet, à l'origine, uniquement dans la crainte des représailles ou du remords. Or la première peine n'est de nature à effrayer ni les individus doués d'une grande vigueur physique et puissamment armés, ni les groupes forts. Quant au remords, il peut être facilement étouffé. On pourrait dire, il est vrai, que, sinon la loi, du moins l'opi-

nion publique, la coutume des honnêtes gens ont contribué dès la plus haute antiquité à faire admettre et pratiquer les principes essentiels, élémentaires de la justice. Mais ici encore on oublie l'isolement dans lequel devaient vivre les individus ou les familles et qu'il n'y avait pas de droit pour les étrangers, pour les non parents. Dans l'intérieur même du groupe familial, l'amour, la sympathie régnaient sans doute dès l'origine dans une certaine mesure. Mais combien certains peuples sont éloignés de la vraie morale ! A l'époque historique, on trouve encore l'exposition des enfants, autorisée et pratiquée par exemple dans la Rome de la République, des vestiges du meurtre des vieillards se rencontrent chez les Slaves, chez les Celtes et les Germains (1). Et il est probable que ce sont là des survivances locales de coutumes générales autrefois, puisqu'elles semblent se rattacher aux nécessités mêmes de la migration. La crémation des veuves, probablement obligatoire, ne constitue-t-elle pas une nouvelle preuve de la cruauté, à beaucoup d'égards, des mœurs primitives ? Et comment mettre d'accord l'esclavage de guerre, le cannibalisme avec l'existence d'une morale vraiment sociale ? Donc sans nier l'existence de sentiments de pitié et de sympathie spontanée au fond de toute âme humaine, il es ^ à croire que les dures nécessités de la vie primitive (la faim, la soif, etc.) en empêchèrent l'épanouissement ; il est à croire qu'ils n'eussent pas suffi à constituer la morale sans le concours d'une force qui contraignit à s'y conformer.

La morale et le droit sont postérieurs à la religion parce qu'une sanction efficace manque aux premi ers et au contraire est assurée à la seconde. Les peines infligées par les Puissances surnaturelles dans les pays naturi stes ou animistes, par Dieu dans les pays monothéistes, sont en effet particulièrement rigoureuses et presque toujours d'une durée illimitée. Précisément donc parce qu'il est

(1; Ihering, Indo-Européens avant VHistoire^ §§ 46 et 49.

égoïste, intéressé, l'homme ne respecte que les êtres dont il a peur ou dont il a besoin. Or il n'a pas peur, il n'a presque jamais besoin des êtres humains faibles ou débiles, ou des étrangers, il ne leur doit donc aucune reconnaissance, il n'a pas à craindre leur châtiment, il n'a aucun devoir envers eux. Au contraire, jeté sur une planète où tout lui semble à la fois mystérieux et hostile, il est naturellement amené à s'incliner devant l'auteur ouïes auteurs du monde, dans lequel il lui faut bien trouver une place. Il implore le secours de qui il croit pouvoir attendre des éclaircissements sur la grande Enigme, un appui contre la fatalité des éléments déchaînés. En résumé, l'humanité a toujours connu une morale religieuse entendue comme le code des rapports avec les Puissances supérieures. Sa morale familiale* fut longtemps fort imparfaite, sa morale sociale n'a pas toujours existé.

Aujourd'hui encore, dans no,s sociétés si fîères, si orgueilleuses de leurs prétendus progrès, ne constatonâ-nous point, à tous les pas, l'exploitation inexorable de l'homme par l'homme, cet amour de la guerre et du duel, cette volupté pour le sang et les larmes, ce goût à faire souffrir les créatures sans défense, et quiconque déplaît, ne sert ou ne flatte pas? Ce que cachent de licence et de vices les civilisations les plus brillantes en apparence, c'est du reste ce que nous apprend un simple coup d'œil jeté sur l'histoire de la Grèce du iv e siècle, de la Provence du xn e , de l'Italie du xvi e . Si donc l'homme devient naturellement immoral quand il est poussé par la faim ou par le désir sexuel, quand il est placé dans des milieux où se déploient en liberté ses instincts, si la thèse de Rousseau sur la « bonté originelle (1) » est démentie par l'observation qui établit, au contraire, la difficulté qu'il y eut à faire accepter à l'humanité primitive un Code de relations

(i) Admise avant lui par Wolff, Puffendorff, après lui par Fichte (Voir Lévy Bruhl. Annales Ecole Sciences polit. i5 juillet 1887). Michelet (Nos Fils, pages 5 et 127), etc.

ORIGINE DES SOCIÉTÉS V f ,. ; : .* '> ' ; *1Ô1*

avec ses semblables, on comprend quelle est l'impor tance sociale des organisations qui ont contribué et qui contribuent aujourd'hui à assurer le respect de la morale. Puisqu'en effet, comme dit Taine en exagérant sans doute un peu, l'homme est un gorille féroce et lubrique, puisque, dirons-nous plus simplement, les faits démontrent la prédominance de nos tendances mauvaises sur nos tendances au bien, puisque les enfants sont des barbares qui ramènent sans cesse les mauvais penchants dans la société, la morale et l'éducation parles parents, les écoles, le monde et les philosophes dans l'antiquité classique, puis depuis le christianisme par la religion deviennent un des premiers besoins de l'homme et le moyen indispensable de l'arracher aux étreintes de sa nature vicieuse et dégradée. Le travail et la famille permettent à l'homme xle se nourrir et de se reproduire, mais c'est la morale qui assure l'harmonie entre les individus et prévient les troubles sociaux. Ces deux besoins du pain quotidien et de la paix sociale dépendent au reste l'un de l'autre : la morale pousse au travail et le travail conserve la morale. Aussi Le Play a-t-il raison de ne les jamais séparer, de voir dans la nécessité d'assurer leur satisfaction le but de toute société.

C'est aussi avec raison qu'il affirme nettement, comme une vérité d'expérience, le vice originel de l'homme, et qu'il fait de cette proposition le point de départ de sa sociologie et de son économie sociale (1). On pourrait être tenté, il est vrai, de rattacher cette idée à des préoccupations apologétiques. Mais il n'en est rien. Le Play ne l'a pas, quoi qu'on dise, empruntée au christianisme. D'abord nous savons qu'il est resté presque jusqu'à la fin de sa vie en dehors de l'Eglise, sa conversion ne précéda sa mort

(t)Ouvr. européens, tome I, page 74 ; Réforme sociale, IV, c'i. LXIX, § 5; Organisation du travail, ch. III et s. ; Constitution essentielle, ch. III ; Article dans la Réf. sociale, i5 février 1882.

que de peu de temps (1). Ensuite l'idée du vice originel admise par le sociologue n'offre qu'une ressemblance extérieure nominale avec le dogme religieux du péché originel. Au fond, ce sont là deux vérités d'ordre différent. La notion du péché originel est une notion assez obscure : d'après saint Thomas et les Jésuites elle consiste dans une pure privation des dons surnaturels. Cette interprétation du dogme peut à la rigueur se concilier avec l'idée de la bonté originelle, la preuve c'est que nous voyons les Jésuites missionnaires du commencement du xvm e siècle, dans leur recueil de Lettres édifiantes, parler des sauvages comme en parle Rousseau et décrire avec ravissement leur vie paisible (2). On peut comprendre, il est vrai, d'une autre façon le dogme chrétien du péché originel, on peut, avec les théologiens français du xvn e siècle et conformément à ce que semble indiquer le Concile de Trente, voir dans le péché originel une rupture d'équilibre entre nos facultés naturelles (3). Cette interprétation semblerait au premier abord aboutir à donner la même signification au dogme chrétien et à l'affirmation des sociologues. Mais ces analogies sont, je le crains, encore trompeuses. Le vice originel de Le Play est]|une tache à peu près indélébile dont une longue et persistante éducation peut seule atténuer les inconvénients, le péché originel au contraire est effacé par le baptême. Enfin j'ajoute que la conciliation du péché originel, de cette sorte d'hérédité (atténuée puisque les enfants qui meurent sans avoir péché ni avoir été baptisés échappentjaux peines de l'autre vie) du crime avec la bonté et la justice de Dieu donne lieu à des difficultés délicates. Pour résoudre cette antinomie, l'Eglise, on le sait,

(i) Baunard, la Foi et ses victoires, tome II, Etude sur Le Play.

(2) Cité par Joly [Correspondant, 25 juin 1891. Origines du Socialisme catholique).

(3) Voir l'exposé de ces doctrines et un essai de conciliation entre elles dans une étude sur la nature déchue par l'abbé de Broglie {Conférences de Saint-Valère).

admet à la suite de la Bible un pacte primitif fait entre Dieu et le premier homme représentant l'humanité heureuse avant sa chute. Suivant ce pacte l'état de bonheur devait être maintenu, si l'humanité restait obéissante et humble. La violation du contrat par l'homme amena sa déchéance et celle de l'humanité qu'il représentait. Mais immédiatement, pour atténuer ce que cette déchéance héréditaire aurait d'injuste et d'inhumain, un nouveau pacte fut conclu entre l'humanité et son créateur dans lequel étaient fixées les conditions de la rédemption, du .rachat du péché des ancêtres, et ce pacte (ou révélation) fut suivi de nombreux pactes (ou révélations) successifs (Abraham, Moïse) scellés par l'Incarnation de Jésus-Christ L'idée du vice originel ne soulève pas nécessairement ces difficiles questions, elle est admise par les positivistes et les athées (I), elle n'implique pas le choix entre les divers

> systèmes métaphysiques sur l'origine et la fin de l'homme, ne suppose pas la foi au surnaturel, à la Divinité et à une autre vie. Nous naissons égoïstes, méchants, soit, mais quelle injustice peut-on relever dans ce lait ? Après tout, les animaux, nos frères inférieurs, ne sont-ils pas encore plus imparfaits que nous ? Pourquoi donc nous plaindrionsnous puisque nous sommes placés au degré le plus élevé de 1 échelle des êtres ?

Telle est l'influence des besoins religieux ou moraux individuels sur la formation des sociétés.

Restent les besoins intellectuels de l'homme. C'est la Société aussi qui facilite le développement des beaux-arts, des lettres, des sciences, en créant des capitaux disponibles pour les personnes vouées à la réalisation de la Beaut \, à la contemplation et à la méditation de l'Univers, en assurant des loisirs aux penseurs, aux écrivains, en protégeant leurs associations publiques ou leurs études privées*

\ (i) Voir, outre Taine déjà cité, Pierre Laffitte : Théorie positive de

* to Nalute humaine ou Morale théorique (dans Revue occidentale, i885).

104 LA SCIENCE SOCrALE

C'est ainsi que des nécessités de la vie physique, intellectuelle et morale sont nés la Société, ses divers éléments réels, ses divers groupements familiaux, professionnels, religieux, moraux, politiques, intellectuels.

Que la satisfaction des besoins de la vie soit le but naturel des sociétés humaines, c'est ce qui ne doit pas nous étonner, car tel est aussi le fondement des quelques sociétés qu'on rencontre dans le monde animal et sur lesquelles nous possédons des renseignements (1). Certaines sont des sociétés de nutrition, d'autres des sociétés de reproduction et de relations, d'autres présentent toutes ces destinations à la fois.

Certaines sociétés animales ont pour objet la nutrition en commun. Ce sont d'abord des colonies animales à tissu continu et à organes communs. Ainsi les colonies des hydraires ou polypes qui, nés par bourgeonnement les uns des autres, demeurent unis et communiquent entre eux par leurs cavités digestives ; les colonies formées par un corps d'arthropode ou de ver annelé dont chaque segment constitue un petit organisme complet et relativement indépendant. Entre ces divers individus, plus ou moins unis ou juxtaposés en colonie, s'établit du reste assez vite la division du travail physiologique et le polymorphisme qui en est la conséquence. La communauté d'organes, lorsqu'ils sont nécessaires à l'existence, rend même dans certains cas les individus inséparables.

Parfois l'animal vit isolé aussi longtemps qu'il suffît à assurer sa subsistance, mais en temps de disette il se réunit aux autres pour chasser dans le pays. Ainsi naissent les sociétés temporaires de loups, de hyènes.

L'objet d'autres spciétés animales, et ce sont les plus nombreuses, n'est pas la recherche de la nourriture, c'est la reproduction et l'élevage des jeunes. Tantôt, comme chez

(i) Les Sociétés animales, 1878, 2 e éd., par Espinas. Certains sociologues (René Worms dans Organisme et Société) croient même à l'existence de sociétés végétales.

la plupart des oiseaux, l'association se borne à la famille : l'union du reste peut être indissoluble, elle peut aussi ne durer que pendant la période de fabrication du nid, de couvaison et d'élevage des petits. L'amour entre les deux conjoints est quelquefois si profond, par exemple chez les Perruches ondulées, que la mort de l'un entraîne vite la mort de l'autre. Chez les mammifères et les singes anthropoïdes, la monogamie est très fréquente, sans doute parce qu'ils vivent isolés. Mais l'association de reproduction présente assez souvent des bases bien plus larges que la famille. Ainsi les bancs de poissons à l'époque du frai.

Ce qui contribue à faire naître d'autres sociétés ce sont les nécessités de la défense commune. Ainsi les bandes d'oiseaux voyageurs, les sociétés de Lemmings ou petits rongeurs des régions froides du Nord, les troupeaux de chamois.

Parfois, c'est le plaisir d'être ensemble qui rapproche les animaux ou les oiseaux. Les moineaux, pinsons, hirondelles se réunissent tous les soirs dans les mêmes bois ou les mêmes terres avant la nuit, les corbeaux ont des assemblées périodiques. Les marmottes, les chiens des prairies (rongeurs américains), les lapins se groupent en petits villages. Il existe des sociétés permanentes de relation chez les Ruminants, les Pachydermes, les Singes.

La plupart des sociétés animales un peu élevées présentent un caractère multiple. C'est ainsi que les ruches d'abeilles et les fourmilières sont des sociétés vraiment complètes, en ce sens qu'elles ont pour but, comme les sociétés humaines, la nutrition, la reproduction et la relation dans les meilleures conditions possibles. L'autorité despotique de la reine, seule abeille pondeuse dans la ruche, l'essaimage, quand le nombre des ouvrières devient trop considérable malgré le célibat obligatoire d'autres que la reine, la division du travail entre elles, entre les cirières qui fabriquent la cire, construisent les alvéoles, et les nourrices vouées à l'élevage des larves, la défense commune,

la nuit, assurée par des sentinelles placées à la porte de la ruche et son aération par des ouvrières qui font vibrer leurs ailes de façon à créer des courants d'air, la régularité et la solidité des alvéoles obtenue par la réparation des travaux défectueux, font de l'habitation et de l'atelier de ces insectes sociaux une merveille de pondération, de prévoyance, d'économie, de sagesse.

Est-il besoin de dire que certains types du monde animal connaissent, au moins à l'état embryonnaire, les institutions fondamentales, comme la faïhille, la propriété, les sentiments sociaux et les arts usuels ?

J'ai déjà cité des exemples de la première. Quant à la seconde on peut signaler des exemples de propriété familiale dans l'appropriation du nid par une famille d'oiseaux, de propriété collective dans l'appropriation d'un territoire par un groupe, dans la propriété de la ruche. Des animaux bien doués (comme certains chiens) semblent même avoir le sentiment de la propriété d'autrui, et l'on voit parfois la honte^du vol se manifester spontanément chez eux.

On retrouve aussi chez les animaux le germe de la solidarité et de la morale. Ainsi les fourmis donnent leurs soins à leur semblable trouvée blessée dans le voisinage de la fourmilière, les geais poursuivis par les chasseurs préfèrent se laisser tuer que de quitter celui d'entre eux qui, pris, crie et se débat. Rappelerai-je le fait suivant si souvent reproduit ? Une bande de canards s'ébat sur une mare. Poussez-les à coups de cailloux, ils se dispersent vite ; mais que l'un vienne à être atteint gravement et reste un peu trop longtemps plongé le cou dans l'eau et les pattes en l'air, tous les autres, malgré le péril, accourent et ne se retirent de nouveau que lorsqu'ils ont réussi à relever le blessé.

Beaucoup d'animaux présentent enfin des facultés esthétiques assez développées. Certains oiseaux mâles, le paon, par exemple, le faisan doré ont l'orgueil de leur riche plu-

mage. Les rossignols, qui se répondent dans le silence des nuits de printemps, s'épuisent à chanter pour paraître supérieurs à leurs voisins. La rare distinction de certains nids de poissons, d'insectes sociaux et d'oiseaux, parfois même les objets brillants dont ils les entourent (comme chez les Chlamydères d'Australie, les Amblyoris) prouvent encore l'existence dans le monde animal du sentiment de la beauté.

A un autre point de vue, en ce qui concerne l'origine des diverses formes originaires du travail, l'étude des êtres inférieurs à l'homme présente quelque intérêt. Les plantes, les zoophites et les mollusques, immobiles dans l'air et au fond des eaux, y puisent leurs aliments par une sorte de bibition, les premières grâce aux feuilles et aux racines, les autres par leurs organes rudimentaires. Chez les animaux doués de mouvement, ïe travail commence à s'organiser, celui de la cueillette chez l'oiseau et le ruminant, celui de la pêche chez l'échassier et la loutre, celui de la chasse chez l'araignée et l'hirondelle. L'alliance de la chasse et de la guerre caractérise les oiseaux de proie et les carnassiers. L'industrie de l'extraction existe chez les taupes qui creusent des petites galeries pour chercher leur nourriture, chez les lapins et les renards qui se bâtissent des abris sous terre, chez les castors qui élèvent d'ingénieuses habitations à l'air libre. Enfin avec les abeilles, ce n'est plus seulement l'art de la construction d'un nid, comme. chez les autres oiseaux, d'un abri comme les autres animaux, c'est l'art de fabrication des produits alimentaires qui apparaît (1).

Mais ces divers germes d'intelligence, de moralité, de sociabilité n'existent qu'à l'état exceptionnel et chez certaines espèces d animaux. Déplus, ils ne peuvent jamais, pleinement s'épanouir par suite de la prédominance excèssive de l'instinct et de l'absence de ce qui précisément a

(i) Om. europ., tome I, page 83.

fait la supériorité de l'homme et des sociétés humaines, d'abord de la parole, ensuite de la conscience religieuse, enfin de cette curiosité mentale, de ce besoin de rechercher et de connaître les causes et les fins des phénomènes, de ce sens de la modificabilité des choses, à l'aide de la prévision construite par l'intelligence, conservée ou communiquée par le langage. Par là même, suivant la remarque de Le Play ( 1) les sociétés animales sont pacifiques et stables, elles ne se troublent ou ne se dissolvent que sous l'influence de forces extérieures, jamais elles ne reçoivent de leurs propres membres ou de leurs voisins des éléments de progrès ou de décadence. Les sociétés humaines, au contraire, ne sont pas vouées à un état uniforme de prospérité ; elles ne possèdent pas ce bel équilibre, résultat de l'instinct prévoyant et conservateur. Elles traversent à tous moments des périodes de crise. C'est que l'individu reste longtemps incapable de pourvoir à ses propres besoins. C'est que le libre arbitre, condition il est vrai du progrès, n'est pas un guide infaillible, il peut se trouver en défaut et ses erreurs entraînent toujours à la souffrance.

Aussi si l'étude de l'activité et des sociétés animales a l'avantage de montrer sur certains points les lointaines origines des sociétés humaines, ne doit-elle pas prétendre aller plus loin, et retrouver l'homme rudimen taire dans l'animal même supérieur ? Le Règne humain reste différent du Règne animal et possède ses lois propres, qu'avec la science sociale nous devons commencer à chercher.

Mais avant de parler des classifications de sociétés, nous devons rappeler le sens de ce terme.

La société est une réunion de familles fixées sur un même territoire. Contrairement à Spencer, nous avons admis que la coopération entre elles n'est pas nécessaire, leur juxtaposition suffît. Nous croyons aussi qu'une société peut exister sans gouvernement général. Arrive un mo-

( i) Ouv. europ., tome I, page 70.

ment sans doute où se constitue une autorité supérieure à celle des directeurs des groupes familiaux ou professionnels. Alors la notion d'Etat commence à naître. On doit, suivant nous, réserver cette qualification à la représentation juridique des sociétés pourvue* d'un gouvernement, des réunions de familles attachées à un même sol et soumises à une même autorité, ou encore des sociétés parfaites, fondées sur la coopération économique ou politique et munies d'un organe de contrainte (1).

Parfois la communauté de race jointe à la communauté de souffrances, de croyances même peut établir entre certains groupements des liens étroits, une solidarité de cœur et de cerveau pour ainsi parler; nous sommes alors en présence d'une nation. Il est facile de voir que souvent une nation ne constituera pas une société, les membres d'une même nation peuvent en effet être dispersés sur des territoires différents (comme la nation juive, les Slaves et les Germains, les émigrants des diverses sociétés qui vont s'établir à l'étranger, etc.), ils peuvent aussi, tout en étant à peu près tous réunis sur un même sol, se trouver soumis à des autorités étrangères ou différentes (nation arménienne, Alsaciens-Lorrains depuis 1870, nation polonaise, etc.). Lq, nation enfin ne se confond pas non plus nécessairement avec l'État, car elle peut ne pas avoir d'organes propres, de représentation juridique particulière. Ainsi en est-il des divers peuples que nous venons de citer (2). Et c'est même le désir de vivre sous un même État autonome qui semble l'indice caractéristique de cette identité de tendances et d'idées constituant la nationalité.

Ces distinctions étaient importantes à tracer pour pré ciser le domaine de la sociologie. Elle étudie en effet non seulement les sociétés, mais les nations. L'étude des

(i) Sur les théories françaises modernes relatives à cette question, consulter Vidée de l'État, par Henry Michel.

(2) Cf. Renan, Bulletin de VAssoc, scient, de France, 1882 : Qu'est-ce qu'une nation? Ahrens, Droit public, II, ch. III, g io3.

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