‹ La science sociale d'après les principes de Le Play et des ses continuateursChapitre 11 sur 52 · HO LA SCIENCE SOCIALE · texte numérisé non relu

HO LA SCIENCE SOCIALE

.sociétés est généralement confondue par Le Play et ses continuateurs, avec celle des Etats ; nous suivrons aussi cette méthode en laissant de côté, encore à leur exemple, le délicat et obscur problème de l'analyse et de la classification des nations (1).

S 2, — Classification historique des Ages sociaux. — L'Age des Productions spontanées, l'Age des Machines, VAge de la Houille. — Etude détaillée du premier âge. — Les premières sociétés simples : Les chasseurs.

Suivant Le Play, les principales transformations sociales se rattachent à l'évolution des modes de production du pain quotidien (2). Or ces derniers ont traversé trois phases principales. Dans une première période l'homme, aidé d'engins à bras, vit grâce à la pêche, à la chasse, à l'art pastoral, des ressources que la nature met à sa portée. La seconde période est marquée par l'invention des machines mues par les animaux, les vents et les eaux courantes; ulors se constituent les arts usuels (pêche côtière, art de la culture, des forêts, des mines, delà fabrication, des transports et du commerce) qui permettent d'utiliser plus complètement les produits du sol ou des eaux, et de réagir sur le milieu physique, alors naissent aussi les professions libérales dont l'accroissement de la richesse générale et des loisirs facilite la multiplication. Enfin l'apparition delà troisième période date du moment où la houille, la vapeur et r électricité ont été appliquées à la production des subsistances et au service des transports.

(j) Le lecteur désireux de comparer les conclusions de Le Play avec celle des autres sociologues trouvera l'indication de leurs œuvres dans la Bibliographia sociologlca (Sociologie et Droit) par La Fontaine ai Otlet (Bruxelles 1895), et le bref résumé de leurs doctrines dans le Prêûlsde Sociologie par Gumplovitz.

[•') La Constitution essentielle, pages 48 et suiv.

Pendant l'âge des productions spontanées, la diversité des sociétés et des travaux s'explique par la diversité des milieux physiques sur lesquels elles vivent.

Pendant l'âge des machines, l'influence du sol est encore un facteur notable, l'influence de la race, des ancêtres, des hérédités en un mot croît d'importance, mais c'est surtout des inventions industrielles, agricoles, commerciales, artistiques et politiques, en un mot des procédés et des instruments nouveaux de travail que dépend la différence entre les sociétés. Ces inventions permettent une meilleure satisfaction des besoins physiques et du besoin moral de sociabilité. Les familles peuvent se multiplier, se rapprocher, s'agglomérer même de façon à entretenir des rapports journaliers.

A l'âge où la houille tend à devenir l'agent universel du travail et de la locomotion c'est au capital sans doute, mais c'est aussi à la richesse en combustible minéral, ou en marchandises qui permettent de l'utiliser et de se le procurer, que sont dues les différences entre les sociétés.

L'histoire de l'évolution des sociétés se partage donc en trois âges, l'âge des productions spontanées, l'âge des machines, l'âge de la houille.

C'est en suivant ce plan que nous essaierons de systématiser, en les modifiant sur certains points et en les développant sur d'autres, les vues qui nous ont paru les plus intéressantes dans l'œuvre de Le Play et des deux Ecoles qui continuent ses travaux.

Presque toujours le point de départ de nos généralisations nous sera fourni par l'étude du temps présent. Les changements opérés par les inventions récentes ou anciennes sont loin en effet d'avoir eu une portée universelle ; il existe aujourd'hui de nombreux peuples vivant de productions spontanées, d'autres se servant de machines ignorent encore l'usage de la vapeur. Puisque dès lors les diverses phases parcourues par l'huma nité dans son développement social ont encore, en plusieurs

parties du monde, des représentants, leur étude, fondée autant que possible du reste sur l'observation monographique, forme un des instruments les plus utiles à l'intelligence du passé.

Il serait cependant dangereux de ne recourir systématiquement qu'à cette source de renseignements. On s'exposerait souvent à prendre pour l'image des mœurs primitives, une coutume qui est déjà le produit d'une civilisation avancée, ou le résultat de l'imitation de peuples voisins déjà développés. Les conclusions dégagées de l'observation des sauvages ou des demi-civilisés devront donc être contrôlées à l'aide des documents fournis par l'histoire comparée. Du reste, ces deux moyens d'étude sont encore fort imparfaits ; leur complète utilisation supposerait chez celui qui les emploie une universalité de connaissances qu'on ne peut évidemment s'attendre à trouver ici.

Aussi cet essai, essentiellement provisoire, a-t-il simplement pour but de mettre en lumière, dans leur principe et dans quelques-unes au moins de leurs principales applications, un certain nombre d'idées dont l'importance historique^ sociale n'est pas toujours suffisamment comprise.

Nous décrirons d'abord l'âge des productions spontanées et des engins à bras.

Age des Productions spontanées et des Engins à bras. — Alors les principales différences existant entre les sociétés simples se rattachent à la nature du milieu physique et des procédés qui servent à produire le pain quotidien. Avant, en effet, de développer leur intelligence, avant même de songer à se vêtir, à se bâtir une habitation, les hommes doivent assurer leur subsistance. Or, comment vont-ils satisfaire à ce besoin primordial de l'alimentation? A l'aide des plantes et des animaux qui les entourent. Ainsi, pendant le premier âge, appelé par Le Play l'âge des herbes et des engins à bras et qu'il vaut mieux qualifier d'âge des productions spontanées, l'humanité pourvoit à sa nourriture en recueillant les produits spontanés du sol

et des eaux. C'est donc des conditions du lieu, de ses ressources que dépend alors la nature de l'alimentation» les modes, la forme des engins et du travail destinés à la procurer, la constitution de la famille, de la propriété, de l'autorité. — Mais les milieux physiques varient. — Leur diversité entraîne par là même, dès l'origine, la diversité des organisations sociales. Tantôt les hommes se fixent dans des forêts giboyeuses ou près de fleuves ou de mers poissonneux. Alors ils vivent de la chasse et de la pèche et sont nomades. Tantôt le territoire habité est recouvert d'herbes assez abondantes pour nourrir des troupeaux, alors les hommes deviennent demi-sédentaires et pasteurs, lorsque du moins ils ont réussi à capturer, conserver et domestiquer des animaux. Ainsi la chasse chez les peuplades des forêts, la pêche chez ceux qui résident sur le bord de la mer ou des fleuves poissonneux , l'art pastoral dans les steppes, tels sont les divers travaux des races primitives qui y pourvoient par l'effort direct des bras, armés tout au plus d'engins assez simples. A chacune de ces natures de milieu physique, de ces formes d'organisation du travail correspondent du reste des régimes sociaux et familiaux différents. Essayons d'en résumer les principaux traits.

Première forme de société simple. — Les Chasseurs (1). — Le milieu giboyeux dans lequel ils résident habituellement (forêts et sols variés, prairies, landes, marécages, lacs, étangs), amène les hommes à s'adonner à la poursuite et à la capture des animaux sauvages.

Or pour que ce travail s'accomplisse aisément, il faut que les individus se créent un matériel de chasse et que les tribus gardent à leur disposition exclusive des territoires au sein desquels chaque famille établit son campement, De là, la propriété individuelle des engins, la propriété

(0 Le Play, Ouvriers européens, tome I, pages 5i, 58, 85; Organisation de la famille, § 5, Demolins, Science sociale, mars 1886.

familiale des huttes, la propriété tribale des bois ou des steppes.

L'art de la chasse détermine donc la forme de la propriété, il détermine aussi la constitution de la famille, la famille est instable, elle se forme par l'union des conjoints, elle s'accroît momentanément par la naissance des enfants, elle se restreint bientôt par leur départ précoce. D'assez bonne heure, en effet, ils sont en état de suffire à leurs propres besoins, les adultes possèdent les qualités d'agilité, de force, qu'exige la capture du gibier, les bois offrent de grandes facilités d'établissement aux nouveaux ménages, il n'est pas difficile de se construire unç habitation à raison de son caractère rudimentaire (huttes en branchage) , de se fabriquer des engins de chasse (arcs, flèches) ou de pêche fluviale (pirogue) à raison de leur simplicité, enfin la chasse dépend essentiellement des aptitudes personnelles ; le chasseur qui doit tout à son travail individuel répugne dès lors à rester dans une communauté qui absorberait les produits de ses efforts. Voilà pourquoi la jeunesse abandonne le foyer paternel, et pourquoi les parents restent isolés dans leur vieillesse, sans avoir à espérer l'assistance de leurs enfants.

En outre les familles sont sans cesse en déplacement afin de mieux suivre le gibier. Or, ces migrations périodiques, difficiles à cause des obstacles de la forêt, aggravent encore la condition des personnes affaiblies qui ne peuvent pas se transporter facilement, et obligent à les .tuer ou à les abandonner dans le dénûment.

Les familles exposées à de continuelles disettes, à raison de l'incertitude et de la limitation des moyens d'existence, de l'épuisement parfois rapide du gibier, sont portées à s'entre-détruire, par la guerre ou par le cannibalisme.

Une société composée ainsi d'une majorité d'adultes, et toujours menacée par la faim et la mort, ne peut laisser aucune place à l'influence des vieillards. Aussi tombent-

ils dans la misère dès qu'ils cessent d'être assez agiles pour chasser ou pour rendre des services. Comme, du reste, les hommes âgés chargés de conserver et Renseigner les traditions morales ont perdu tout ascendant, aucun frein n'est opposé à la propagation des mauvais penchants. L'individualisme et l'esprit de nouveauté prennent le pas sur l'esprit communautaire et de tradition.

Influence du climat. — Mais suivant qu'on se place dans les régions froides ou près de l'équateur, la condition de la famille et de la société varie. Partout, sans doute, le type instable, dans lequel tous les enfants s'établissent hors du foyer des parents, semble prédominer par suite de la modicité des frais de fondation d'un ménage indépendant, des déplacements continuels nécessités par la poursuite du gibier et parce que chacun a intérêt à le chasser pour son propre compte. Cependant près du polo la famille est moins désorganisée, l'autorité paternelle plus fermement assise, à cause du froid qui facilite les approvisionnements en viande conservée par la gelée, modère les passions, excite au travail en accroissant les besoins de nourriture et d'habillement et en produisant la stérilité du sol, à cause aussi de la facilité plus grande qu'il y a à effectuera laide de barques ou de traîneaux les transports périodiques, ce qui permet d'amener les infirmes, les vieillards, de les soustraire à un isolement qui leur serait plus souvent fatal, en un mot de conserver réunis les membres de chaque groupe. Dans les régions équatoriales ces deux conditions physiques de la prospérité de la famille manquent a peu près complètement. Les productions spontanées, il est vrai, sont souvent plus abondantes que dans le Nord. Mais les chaleurs excessives détruisent les produits mêmes dont elles favorisent l'éclosion, énervent les forces physiques ; jointes aux pluies, elles produisent des fièvres terribles, des épidémies et des épizooties qui détruisent des tribus et des troupeaux entiers, elles développent

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à l'excès le désir sexuel et l'esprit de révolte, et ainsi se perd le respect de la femme et des vieillards.

Les sociétés privées de direction, n'ayant, pour départager les prétentions de leurs groupes disséminés, ni le eonseil de leur famille qui n'existe pour ainsi dire pas, puisque les unions y semblent temporaires et le fruit d'un caprice passager, ni le conseil des anciens delà tribu, sont soumises à l'autorité despotique et instable des plus forts, manquent d'esprit de suite, s'abandonnent aux appétits vicieux, se livrent au pillage encore développé par les luttes pour la conservation des territoires de chasse. En outre l'absence, au moins dans les grandes forêts, de moyens de transport (de chevaux et de barques) amène à abandonner les vieillards, à tuer les enfants, lors des déplacements pénibles et incessants que la raréfaction du gibier impose.

Dans un pays soumis à un même climat, il peut y avoir du reste des chasseurs moins nomades les uns que les autres. Ainsi de vraies stations se forment dans les régions les plus riches en animaux sauvages.

Influence de la nature du gibier. — La nature du gibier exerce aussi sur l'organisation sociale une influence assez notable. S'il s'agit d'un petit gibier comme dans les bassins équatoriaux du Congo en Afrique, de l'Amazone en Amérique, dans les forêts de la zone montagneuse de l'Est africain, la société conserve la physionomie décrite. Au contraire, il en est tout autrement dans les pays où, comme dans la zone équatoriale du Centre de FAfrique, les chasseurs poursuivent de gros animaux dangereux et allant en bande (buffle, rhinocéros, hippopotame, éléphant). Il faut être nombreux pour creuser par exemple la fosse où tombera l'éléphant, pour le traquer dans les forêts où. il se réfugie, pour le tuer dans la mare où il se baigne, dans la fosse où il est tombé. Afin d'organiser la ehasse, on doit dès lors se grouper en tribus, se soumettre à un chef et à la discipline qu'il impose, obéir à ses appels

de tambour. L'autorité supérieure aux groupes de famille subsiste même quand la chasse n'a plus lieu, elle s'occupe à préparer des expéditions contre les peuplades voisines, elle crée et accapare le monopole du commerce de l'ivoire qui attira toujours en Afrique les caravanes les plus lointaines et qui, sans doute, fut l'origine de la traite des noirs. En vendant l'ivoire, les princes africains vendirent les esclaves (1). Ce type social a dû se retrouver un peu partout à l'âge préhistorique de la pierre taillée, puisqu'alors les hommes des cavernes chassaient de gros gibier (rhinocéros, mammouth).

Influence de la structure du sol. — Enfin, suivant que la chasse s'exercera dans les prairies ou dans les forêts, les qualités exigées varieront. Le chasseur de la steppe a plus de peine à saisir le gibier, il doit donc se créer des moyens de transports rapides, il est contraint de domestiquer le cheval et de devenir habile cavalier. Ces conditions du travail réagissent sur le reste de l'organisation sociale, elles contribuent à développer le goût du brigandage et de la guerre, tout en empêchant l'esclavage de naître, car pourquoi asservir des hommes dont il serait impossible de prévenir la fuite ?

Dans la forêt, au contraire, ce n'est pas la vitesse, c'est surtout la ruse qui importe. Il faudra donc imiter le cri des animaux, connaître leurs gîtes, leurs abreuvoirs, se frayer par la hache ou le feu une voie à travers les lianes enchevêtrées.

Voilà l'influence sociale exercée par l'art de la chasse.

Le régime qu'il détermine a régné dans les parties boisées de l'Occident ancien et se retrouve encore aujourd'hui dans l'Amérique méridionale (bassin de l'Amazone, de l'Orénoque, des fleuves des Guyanes), chez les tribus indiennes qui subsistent encore dans l'Amérique du Nord, dans la Sibérie, dans la région polaire de

(i) De Prétfille, Sociétés africaines, pages 179 et suiv.

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