‹ La science sociale d'après les principes de Le Play et des ses continuateursChapitre 12 sur 52 · H 8 LA SCIENCE SOCIALE · texte numérisé non relu

H 8 LA SCIENCE SOCIALE

l'Amérique septentrionale, dans le centre de l'Afrique (1) et de TOcéanie.

Ces sociétés de chasseurs semblent issues des peuplades du Plateau central. Certaines d'entre elles descendirent par les steppes de plaine basse de la Russie jusqu'aux Carpathes et là, se divisèrent, les unes se rendirent en Germanie et en Scandinavie, où elles se transformèrent en sociétés de pêcheurs, les autres se portèrent vers la vallée du Danube et la presqu'ile des Balkans où dominaient les forêts qui changèrent les envahisseurs en chasseurs. Mais il existe aussi des chasseurs en Amérique, en Afrique, en Océanie. Leur origine est sans doute analogue, mais moins nettement établie.

M. Demolins a repris, dans des articles remarquables, la description des sociétés de chasseurs (2). Peut-être cet auteur va-t-il un peu loin en mettant la chasse sur le même pied que l'art pastoral et en disant que ce dernier n'exige pas plus de prévoyance que le premier. Quoi, pour passer à l'état demi-sédentaire des pasteurs, ne faut-il pas une certaine épargne ? Ne faut-il pas s'abstenir de tuer un animal, ne faut-il pas aussi le domestiquer ? Tout ce long et pénible travail ne suppose-t-il pas l'esprit d'économie ? La chasse, comme aussi la pêche avant l'invention de la barque à voiles, est donc, à ce point de vue, inférieure à l'art pastoral. Et Le Play nous semble avoir eu raison de séparer les pasteurs des sauvages pêcheurs et chasseurs.

Je serai même assez porté, pour cette raison, à voir dans la chasse, l'origine de la domestication et de l'art pastoral. M. Demolins contredit énergiquement, il est vrai, cette idée, quoiqu'elle soit celle de la majorité des auteurs. Mais les raisons sur lesquelles il se fonde ne sont-elles pas sujettes à critique ? L'histoire de l'Amérique prouve-

(i) De Préville, les Sociétés africaines, chapitre 5. (2) Mars 1886 : la Science sociale.

rait, selon lui, l'incompatibilité entre ces deux états sociaux. En effet, dit-il en substance, si les peuplades habitant les pampas de la République Argentine et les steppes de l'Amérique du Nord sont encore vouées à la chasse, cela tient à ce qu'elles ont commencé par habiter les forêts du Nord avant de venir établir leur résidence dans les régions herbues. Mais cette dernière affirmation est-elle bien prouvée ? Il ne me semble pas scientifique d'expliquer un fait par une pure hypothèse. Tenons-nous donc au fait lui-même. Or, interprété naturellement, il semble prouver le contraire de ce qu'on veut en inférer. Car, puisqu'il existe actuellement des chasseurs sur certains territoires herbus, pourquoi n'auraient-ils pu se rencontrer sur les premières steppes habitées, sur le Plateau central de l'Asie ? Pourquoi le fait que nous constatons, aujourd'hui, ne serait-il pas le vestige, la survivance de l'état primitif disparu presque partout? C'est là, sans doute, une hypothèse, mais qui présente, sur le système que nous combattons, l'avantage d'expliquer l'usage des animaux domestiques chez les pasteurs, le caractère guerrier de certaines de leurs invasions. Si les pasteurs du Plateau central n'avaient pas eu pour profession primitive la chasse, comment auraient-ils pu capter le bétail et le domestiquer? Ne sont-ce pas aussi les habitudes de la chasse, des luttes qu'elle entraîne pour la conservation des territoires giboyeux qui, seules, peuvent rendre compte de la physionomie sanguinaire des migrations sorties de l'Orient, des violences et des cruautés qui les accompagnent ? Il est donc probable que l'homme jeté sur la steppe sans autres armes que ses bras et son intelligence, dut commencer par être plan tivore. par manger les herbes ou les racines, puis les nécessités de la défense contre les fauves, le désir de changer de nourriture ou d % e se vêtir, et surtout l'absence d'herbes pendant la saison des neiges, durent lui inspirer l'idée de tuer les animaux soit pour se nourrir de leur chair

ou se couvrir de leur peau, soit pour éviter leurs attaques. Peu à peu, l'art de la chasse se perfectionna, grâce au perfectionnement des engins, de l'habileté de l'homme, grâce aussi à une connaissance plus approfondie des lieux et des mœurs des animaux. Ces progrès permirent des chasses plus abondantes.

Un jour, on s'aperçut qu'il n'était pas toujours possible de manger tout le gibier mort. Alors, on dut songer à le sécher, afin de le conserver pour les jours de disette. On fut aussi amené à chercher les moyens de conserver les 'animaux vivants pour les engraisser et les manger, ou surtout pour utiliser leur travail. Car, à quoi bon les tuer puisqu'on pouvait les nourrir sur les pâturages ou en faire des bêtes de somme? C'est sans doute un fou qui couçut le premier cette idée qui paraît aujourd'hui si naturelle. Elle dut recevoir un fort mauvais accueil lors de son apparition. Songez, en effet, aux difficultés qu'il y avait primitivement à garder longtemps des bêtes qui, toutes alors, étaient sauvages, s'échappaient facilement et qui, si elles ne s'enfuyaient pas, se refusaient à tout travail et coûtaient beaucoup à entretenir, l'hiver, pendant la saison des neiges. Cependant, c'est cet essai bizarre qui, suivi de succès, permit à l'homme de réduire en esclavage certains animaux, de les plier à la loi de l'obéissance, de les domestiquer et avec eux d'utiliser les herbages, non plus en le-; mangeant lui-même comme primitivement, mais en les faisant manger aux bestiaux qu'il eut la prévoyance de conserver et qui lui rendaient en lait, en viande, en poils, en peaux de bête, en travail de transport, tout ce qu'ils avaient pris d'herbe à la steppe.

Mais cette transformation ne s'opéra pas partout, et cela par un motif bien simple, c'est qu'elle suppose un effort considérable (1), de rares qualités de prévoyance

(i) Cpr. Bourdeau, la Conquête du monde animal (Paris i8S5). De Mortillet, la Chasse, la Pèche, la Domestication.

chez le chasseur, et en même temps, l'existence de races d'animaux utiles et domesticables. Or, on comprend que beaucoup de peuplades aient hésité, hésitent encore à se lancer dans les tentatives aventureuses de la domestication et de la conservation des animaux (1).

Les risques de cette spéculation, l'habileté et la sagesse nécessaires pour la mener à bonne fin, expliquent tout naturellement pourquoi encore, aujourd'hui, des chasseurs, même dans les steppes, refusent de se transformer en pasteurs. Ce n'est pas qu'il y ait incompatibilité entre ces deux sortes de travaux, ce n'est pas parce qu'ils ont été jusque-là chasseurs dans les forêts, non, c'est simplement parce que, au moins dans certains milieux, il faut plus de prévoyance pour devenir pasteur que pour continuer l'art de la chasse.

Ainsi, tout en reconnaissant avec M. Demolins que les pasteurs donnent naissance aux chasseurs, lorsque des steppes les peuplades se transportent dans les forêts, on doit, sans hésiter, admettre que, même dans les steppes, Vart pastoral a dû nécessairement être précédé par la chasse et la domestication ; sans cela, il faudrait supposer que l'homme, en se présentant dans la steppe, a été reçu respectueusement parles bêtes qui, dès le premier jour, se seraient docilement courbées sous ses ordres. C'est, on l'avouera, une hypothèse fort invraisemblable ; or, si elle doit être écartée, c'est bien au système ordinairement soutenu qu'il faut revenir. Car si l'homme ne les a pas trouvées domestiquées et dociles, il a bien fallu qu'il les poursuivît, qu'il s'en emparât, qu'il les gardât et les nourrît pendant la saison des neiges, qu'il leur apprît le travail. Or les premières opérations, tout au moins, ne rentrent-elles pas dans l'art de la chasse ?

(i) Ainsi les indigènes du Nouveau-Monde n'ont pas domestiqué le bison qui, pourtant, est de mœurs douces et dont la femelle offre de grandes qualités laitières.

§ 3. — Deuxième forme de société simple.

Les Pasteurs dans les steppes.

Les pasteurs s'élèvent au-dessus des chasseurs dans la hiérarchie des peuples primitifs. L'art pastoral, moins pénible que la chasse, suppose en effet l'invention de procédés de domestication et d'élevage de troupeaux.

a) Nature et effets généraux de la steppe. — Le siège de ces sociétés c'est la steppe. Les steppes comme les rivages maritimes (et à la différence des forêts mêmes associées à «des sols variés) se distinguent par « l' abondance, l'uniformité et la permanence de leurs productions (i)». Elles .se rencontrent principalement en Orient et sur les versants de la chaîne américaine des Andes, représentées par des plateaux ou des montagnes de faible étendue.

C'est surtout dans la grande steppe, formée par le Plateau central asiatique, qu'on trouve encore, de nos jours, des sociétés vivant de l'exploitation du bétail nourri «des pâturages, produits spontanément et exclusivement par le sol. Grâce à elles, nous pouvons reconstruire et •comprendre les usages des pasteurs primitifs.

La prédominance de l'herbe s'explique par la faible •durée de la saison d'humidité qui commence lorsque les neiges de l'hiver finissent de fondre, et qui se termine avec les chaleurs torrides de l'été (*2). Cette période intermédiaire suffît, en effet, à la croissance de l'herbe, mais non à celle des jeunes pousses d'arbres qui sont étouffées sous la végétation fougueuse de celle-ci ou qui, si elles résistent, sont brûlées par le soleil. La steppe est <lonc le résultat du climat produit lui-même par la combinaison de l'action des météores et de l'altitude. La steppe ' naît du fait de la succession presque immédiate de froid

(i) Le Play, Ouvr. eur., tome I, pages 5o et 91. («2) Ouvr. eur., tome I, livre I, ch. II, page 55.

et de sécheresse sur les plateaux très élevés. A son tour, la steppe détermine la nature de V alimentation : l'homme d'abord est un plantivore, vit de la cueillette, sauf à devenir omnivore quand il a réussi à saisir et à domestiquer les animaux.

La steppe détermine aussi la forme du travail : Fart pastoral, bien entendu aussi, lorsque les animaux ont été domestiqués. C'est de Fart pastoral, seul mode d'utilisation des herbes, que les familles tirent la nourriture (lait, viande), l'éclairage (graisse de mouton), les vêtements (poil et peaux de bête, laine), un abri (peaux et poils agglomérés par le feutrage et servant à faire des tentes et des cordes), du combustible (les argols ou fiente animale comprimée ou séchée), un instrument de transport pour l'homme (cheval), j>our les tentes et les mobiliers (chameaux sur les plateaux, bœufs et yacks à l'approche des montagnes). Pour assurer la nourriture du bétail (moutons, chameaux, bœufs, cheval) dans le cas où la saison froide se prolongerait à l'excès, les pasteurs laissent intacts pendant l'été certains pâturages très riches qui sont au pied de l'Altaï, à l'abri des vents de la Sibérie. La neige, au commencement de l'hiver, recouvre d'une couche de 15 centimètres ces prairies séchées par les chaleurs. Et lorsque la pénurie se fait sentir, les pasteurs se transportent vers ce grenier à foin où les troupeaux peuvent brouter l'herbe en brisant avec les pieds la faible enveloppe de glace.

Au reste, Fart pastoral fournit à tous les membres de la famille un travail approprié à leurs forces, les femmes traient les bêles à lait, cousent les vêtements, les hommes élèvent les jeunes animaux, les surveillent, les poursuivent, s'ils s'enfuient, dirigent les marches, défendent la tribu contre l'ennemi.

La steppe détermine aussi la forme de la propriété. La propriété du sol est communiste et temporaire, parce que dès que le troupeau a épuisé l'herbe d'un territoire, on est bien obligé, en suivant les lignes de parcours fixées

par la tradition, de se transporter sur le sol voisin, parce que l'herbe du pâturage renaît spontanément chaque année, et qu'il n'y a aucun intérêt à s'attacher, à se fixer, à un endroit de la prairie plutôt qu'à un autre. Sauf les vêtements qui, comme les troupeaux, les tentes, appartiennent à la famille, le sol est la propriété indivise de l'ensemble des tribus.

La steppe entraîne encore l'adoption d'une forme particulière de famille, de la famille patriarcale, ou groupement de plusieurs ménages vivant au même foyer et issus, en général, d'un ancêtre commun. C'est qu'en effet l'abondance des herbes d'une part, l'isolement de la vie demi-nomade et la nécessité, soit de produire tous les objets nécessaires à la vie, soit de se défendre contre les attaques des hommes et des bêtes, amènent le père à garder près de lui tous ses fils mariés ou célibataires, sur lesquels il exerce les pouvoirs les plus étendus comme instituteur, magistrat, pontife et souverain. Car alors le gouvernement, la religion n'ont pas d'organes distincts, les pouvoirs publics n'existent pas, la société n'est qu'une juxtaposition de tribus ou de groupements de familles patriarcales, entre lesquelles aucun lien de coopération politique, professionnelle, guerrière ou religieuse ne semble exister.

Les familles patriarcales, dont la fécondité est encouragée par la richesse des prairies, ne tardent pas à posséder un trop plein de population, et à déborder au dehors par des invasions ou des migrations facilitées par l'habitude de la vie nomade et la mobilité du troupeau habitué aux déplacements, par les nombreux chevaux vivant sur les grands plateaux, qui servent à transporter les personnes, par la possibilité de conserver, dans le nouvel habitat, leur ancien genre de vie.

Ces invasions se sont, comme nous le verrons, produites dans quatre directions différentes, en Chine, dans l'Inde, en Sibérie, dans l'Occident.

6) Effets spéciaux des diverses catégories de steppes.

— Il faut à ce point de vue distinguer suivant qu'elles sont intransformables ou non.

Steppes intransformables. — 1° Steppes riches, à herbe abondante. — Ce n'est pas seulement sur le Plateau central asiatique que se rencontre la prairie, c'est encore sur les grands plateaux de la Perse, de l'Asie mineure, de l'Arabie . La steppe se présente aussi en dehors de la région des grands plateaux dont nous venons de noter l'influence. Voyons quelles transformations sociales entraînent ces changements de milieu.

Il existe d'abord des steppes de petits plateaux (montagnes de l'Est africain, montagnes de l'Europe actuelle). L'élévation de l'altitude, la rigueur du climat, y rendent la prairie intransformable par la culture et maintiennent l'art pastoral. Mais la faible étendue des territoires herbus entraîne la substitution au régime nomade, pacifique , du régime transhumant, guerrier, et la modification de la famille communautaire. Le bétail ne peut plus rester constamment sur les plateaux ; ils sont, en effet, trop exigus et ne produisent plus d'herbe pendant qu'ils sont couverts de neige ; alors le troupeau transhume, il s'achemine vers la plaine basse, il se déplace pour la saison d'été. Une partie de la famille l'accompagne et le surveille : ce sont assez souvent, par exemple, dans la zone montagneuse de l'Est africain, quelques domestiques libres ou esclaves et des enfants (1). Ainsi la famille se brise en deux tronçons; les enfants sont séparés des parents. Le père de famille se fixe dans ttne des stations, généralement dans celle d'hiver, plus favorable à la conservation des laitages, les enfants, au contraire, transhument avec les troupeaux. Mais le troupeau peut être enlevé par une épizootie, il peut être volé par l'ennemi, les pasteurs de petits plateaux sont donc amenés à prendre des mesures contre l'une ou l'autre de ces éventualités. Ils s'organisent en troupes

(i) De Préville, Sociétés africaines, page 69.

armées pour défendre leur bétail ou pour enlever celui des tribus voisines. En général, cet atelier de guerriers est séparé de l'atelier des pâtres transhumants et des pâtres sédentaires; ainsi en est-il dans les montagnes de l'Est africain où, à côté des enfants âgés de moins de quatorze ans, qui conduisent des troupeaux dans les diverses stations, à côté des chefs de famille établis dans les parties les plus élevées, les plus inaccessibles des montagnes, apparaissent des clans d'adultes guerriers, occupés à la protection des troupeaux du groupe, et à la razzia des troupeaux des tribus voisines. Ainsi en fut-il aussi sans doute chez les montagnards Doriens, origine de l'aristocratique Sparte; les pâtres des plateaux de l'Olympe, habitués à la guerre par les nécessités de Fart pastoral transhumant et la rareté de l'herbe et du bétail , n'eurent pas de peine, lorsque l'excès de population les força d'émigrer, et de s'étendre, à asservir les petits cultivateurs du Péloponèse et à leur imposer les institutions militaires, le système d'éducation communiste des jeunes gens des deux sexes. Peut-être aussi faut-il attribuer en partie aux mêmes conditions de milieu et de travail, aux exigences de l'exploitation de ces saltus sestiw hybernique dont nous parlent si souvent les textes du Digeste, le caractère guerrier des anciens Romains.

La séparation des ateliers de travail du père et des enfants, des pasteurs et des guerriers, entraine une modification corrélative dans la constitution de la famille. Le ménage du chef de troupeau ou de famille devient sédentaire, mais il se restreint ; dans certains pays, il ne comprend que le ménage du père (plateau de l'Est africain^, ailleurs le ménage du père et de l'héritier associé pour continuer la profession domestique (montagnes des Pyrénées, Espagne, Auvergne, haute Allemagne), parfois le ménage du père et celui d'autant d'enfants qu'en peut nourrir le pâturage du groupe (Suisse, provinces Sud slaves). Suivant qu'on se trouve dans l'une ou l'autre de ces situa-

OUIGINE DES SOCIÉTÉS 127

tions, la transmission intégrale du foyer et du troupeau a lieu au profit de l'aîné, au profit de l'héritier associé, au profit des enfants résidant chez le père. Le droit d'aînesse, dans l'Est africain, s'explique donc par l'étroitesse des. pâturages qu'il n'est pas possible de diviser, jointe à l'isoment des parents : tous les enfants vivent au loin, aucun n'est préparé plus spécialement à succéder au chef de famille ; il n'existe donc aucune raison de préférer un de& enfants à un autre, c'est donc à l'aîné que va le pâturage ( 1 ). La solution change dès qu'un enfant ou plusieurs habitent et travaillent avec le père, ils sont les héritiers tout désignés.

Puis ce sont les steppes de pentes abruptes (sur le* parties déclives des montagnes). Comme les précédentes, elles sont, à cause de leur étendue restreinte, inconciliables avec la vie demi-nomade et la famille patriarcale, à cause de l'altitude, intransformables par la culture. Mais elles diffèrent des autres prairies par l'extrême raideur de leur inclinaison, et par le caractère tourmenté de leur surface à tous endroits entrecoupée. La difficulté qu'il y a à les aborder et à les habiter réduit, malgré l'élévation de l'altitude, l'art pastoral au rôle d'industrie accessoire, et oblige les propriétaires des pâturages à s'établir dans les vallées voisines et à se livrera l'agriculture.

Au reste, l'accroissement de la population contraint parfois les pasteurs des petits plateaux et des pentes abruptes à quitter leurs prairies. Mais ces migrations, à raison de la disparition de la vie nomade et du petit nombre des familles vivant sur les steppes, sont loin de présenter l'importance historique ou sociale des invasions des pasteurs de grands plateaux et même de plaines basses.

2° Steppes de toundras. — iLes steppes de toundras, c'est-à-dire de mousse et de lichen (2), s'étendent autour

(i) De Préville, page 8o.

(2) Demolins, Science sociale, mars 1890 .

du pôle en Asie, Amérique et Europe. Elles entraînent trois modifications dans le régime des pasteurs qui viennent s'y fixer. Les familles, d'abord, sont moins nombreuses et vivent isolées les unes des autres ; il faut, en effet, au renne, bête de somme de la contrée, de vastes étendues pour se nourrir. Ensuite, l'autorité paternelle est moins respectée, car la pauvreté des steppes oblige la population à se livrer aux travaux accessoires de la pêche et de la chasse, qui développent le goût de la nouveauté et l'influence de la jeunesse. Enfin, la puissance d'expansion des pasteurs de toundras est assez faible, le procédé de transport qu'ils emploient, le glissage en traineau ou à patin, ne peut servir en dehors des sols couverts de glace. Comme la capacité d'envahir, la capacité d'administrer de ces peuplades est presque nulle, à cause précisément de cet isolement anarchique dans lequel vivent les familles communautaires.

3° Steppes pauvres. — Entre les steppes de toundras et les riches steppes de prairies, il existe une catégorie intermédiaire, ce sont les steppes pauvres des déserts (1) de l'Arabie, du Sahara et du sud de l'Afrique. Par suite de l'insuffisance du pâturage, les pasteurs sont contraints de s'adonner au commerce, au pillage, à la cueillette, à la culture. Or, l'industrie des transports et des échanges amène la constitution des caravanes : la cueillette et la guerre déterminent aussi la formation de groupements plus nombreux, non seulement que les familles des steppes de toundras, mais que celles des steppes riches. Delà, la puissance militaire, la cohésion des tribus sorties du désert.

Steppes transformables. — Parmi elles, figurent notamment les steppes de plaines basses (sud delà Russie d'Europe et de la Russie d'Asie, du pied du Pamir aux bouches du Danube). Ces prairies, situées à une altitude

(i) De Préville, les Sociétés africaines. — Demolins, loco citato.

moins élevée que les steppes des grands plateaux et traversées par des fleuves à rives basses, se trouvent sous un climat moins rigoureux et peuvent être facilement défrichées et irriguées. Tout en restant demi-nomades > tout en conservant la famille patriarcale, les habitants des plaines basses tendent dès lors à se transformer en agriculteurs.

S 4. — Troisième espèce de société. — Les Pêcheurs établis le long 'des rivages poissonneux de fa mer ou des fleuves.

Comme les conditions de la vie physique et les nécessités de l'alimentation avaient fait, des chasseurs, des carnivores, des habitants des steppes, d'abord desplantivores, puis des omnivores, ainsi et par la force des choses, par cette obligation où se trouve tout être de vivre avec les ressources que la nature met à sa portée, les peuples établis le long des fleuves ou des mers poissonneux devinrent ichtyophages et pêcheurs, parce que la pêche était, dans le nouveau milieu, le moyen le plus commode de pourvoir à leur subsistance.

Pendant toute la durée de l'âge des productions spontanées, la pêche reste une industrie fort rudimentaire. Comme les pasteurs et les chasseurs, les peuplades adonnées à la pêche ne possèdent, enNorwége comme ailleurs, d'autres moyens d'action que le bras ou des outils fort simples, mus par le bras. Les moins avancées se contentent de prendre les poissons échoués dans le limon après le retrait des eaux. Tels étaient autrefois les ichtyophages de la côte de Nubie, mentionnés par Diodore et Strabon, et tels sont, aujourd'hui, les riverains du Sund australien de Saint-Georges (1). Plus tard, on pécha

(i)Roscher, Économie politique rurale t page i6 #

à la lance, ensuite au hameçon, puis on se hasarda, loin du bord, sur des troncs d'arbre creusés.

Alors, la pêche produit des effets analogues à la chasse que nous avons étudiée. Les peuples qui la pratiquent, même dans les milieux les plus privilégiés, comme la mer du Nord, peuvent être, en somme, classés dans la catégorie des sauvages., jl n'y a donc pas à insister davantage sur leur organisation. Il faut attendre l'invention de la barque à voiles, c'est-à-dire l'âge des machines pour que les sociétés de pêcheurs prennent une physionomie originale.

§ 5. — Les engins à bras.

Dès les temps préhistoriques, le besoin de repos et d'alimentation combinés amenèrent la découverte d'instruments de travail précieux. Ils sont le produit de l'esprit de l'homme excité par le désir d'économiser les forces qu'il consacre à la recherche du pain quotidien. Ils semblent avoir été fabriqués d'abord en silex éclaté, plus tard, en pierre polie, puis en bronze et en fer. Si tous les pays n'ont pas utilisé en même temps la même matière première, les habitants d'un même pays pourvu de ces diverses substances ou de ces divers métaux paraissent les avoir successivement employés (1).

Dans une première période, ou âge de la pierre taillée ou éclatée qui dure encore chez les sauvages d'Australie par exemple, et dont les vestiges nombreux en France nous ont été conservés dans les dépôts de l'époque quaternaire et même de l'époque tertiaire, les hommes généralement adonnés à la pêche et à la chasse, parviennent à se créer des outils (haches, couteaux, pointes de harpon ou de lance), soit en faisant craqueler par le feu, soit en bri-

(i) Cartailhac, la France préhistorique. — Lehou, V Homme fossile.

sant des blocs de silex et en en usant les fragments les uns contre les autres, de façon à leur donner la forme d'un tranchant d'un côté, d'une masse ou d'un pic de l'autre. Pour l'emmancher solidement, ils sont obligés de pratiquer une incision dans une tige d'arbre, d'y placer la hache, d'attendre que la blessure se cicatrise, puis de couper la tige à laquelle le silex s'était enfin soudé. Dans la seconde partie des temps quaternaires, la vie étant devenue plus difficile, l'homme semble avoir chercha à se mettre à l'abri des pluies et du froid en se réfugiant dans les cavernes. La taille du silex se perfectionne, alors «apparaît la pointe en feuille de laurier. Bientôt même, lu pierre est délaissée pour le travail de l'os, des bois de renne, de l'ivoire.

Puis apparaît l'âge de la pierre polie ou époque néolithique qui, en Amérique, finit à l'arrivée des Européens. Les grottes naturelles et artificielles à inhumations, les puits funéraires et surtout les dolmens, les première cités lacustres sur pilotis, nous ont conservé des monu» ments de ce temps. Ils nous prouvent que les peuplade^ tout en continuant à manger des animaux tués à la chasse {cerf, sanglier, renne, élan), avaient déjà domestiqué le chien, la chèvre, le mouton, le bœuf, connaissaient le blé et l'art de moudre ses grains, tissaient le chanvre et fabriquaient des vases de terre. Le mammouth et le rhinocéros onValors disparu du sol de France.

Dans une troisième" période ou âge du bronze, on commence à connaître l'usage du métal (le cuivre), le plus facile à extraire, parce qu'il se trouve à l'état pyr, et à travailler, parce qu'il se forge à froid. Pour accroître «a dureté, on a l'habitude de le mélanger avec un dixième d'étain. De là, le bronze avec lequel on fabrique des armes, des outils comme le hameçon, le marteau, ta scie. A côté du bronze, on rencontre aussi l'or employé pour les ornements.

Le fer, métal plus résistant, moins aisé à fondre et à

battre, mais plus utile à l'homme, n'est découvert que plus tard. Son usage caractérise le quatrième âge qui est déjà historique, puisqu'il nous reporte aux Egyptiens et aux Hellènes du temps d'Homère, puisqu'il se continue encore sous les Romains. Au début, le fer est un métal précieux, dont on ne se sert que pour les armes (ainsi dans l'ancienne Grèce). A une époque postérieure, on l'emploie à toute espèce d'usages.

Et ainsi naissent et se développent les divers engins à bras, dont se servent les peuples vivant des productions spontanées; ces découvertes sont d'autant plus précieuses que l'idée, sur laquelle elles sont fondées, tombe vite dans le domaine public. Quand j'achète un outil, je paie la matière et la façon ; mais l'idée géniale qui permet d'obtenir toutes ces combinaisons, de fabriquer ces engins, je n'ai plus à la rémunérer, elle appartient à tout le monde. Aussi, 'peut-on dire que les vrais bienfaiteurs de l'humanité, les vrais auteurs de son bien-être sont, non pas les travailleurs manuels, les entrepreneurs ou les capitalistes, dont la coopération n'est jamais obtenue à titre gratuit, mais les inventeurs et spécialement les inventeurs d'instruments de travail. La plupart, en effet, meurent pauvres et méconnus : quant à ceux dont la découverte réussit plus tôt, ils ne sont jamais que partiellement payés de leurs services, puisque la propriété industrielle et scientifique n'était pas autrefois consacrée et n'est aujourd'hui que temporaire.

Quelles que soient les formes ou la destination des engins, ils offrent tous ce caractère de ne pouvoir être utilisés que par la force musculaire humaine. La main est du reste une force motrice gratuite, facile à diriger et essentiellement obéissante, facile à déplacer et s'adaptant aux effets les plus divers.

Grâce à ces instruments de travail, le pêcheur et le chasseur purent se défendre contre les ennemis, capter, tuer, oli utiliser le gibier et le poisson ; le pasteur put

se constituer un outillage, préparer des outres, des vessies pour conserver le lait, des cordages pour attacher le bétail, fabriquer des objets répondant à ses divers besoins d'alimentation (ustensiles de ménage, puits, citernes), de logement (tente en peau tannée, en poils et laines feutrés et tissés), d'éclairage (mèche trempée dans du suif), de vêtement (filage à la quenouille, tissage h la navette en bois, peaux de bêtes).

§ 6. — Influence de la cueillette sur les diverses espèces de sociétés simples.

Cette influence commence à être connue grâce notamment aux recherches de M. de Préville (1).

La cueillette entraine des conséquences générales qui se retrouvent toujours quel que soit son objet; la cueillette produit aussi des conséquences spéciales qui varient avec la nature des. végétaux récoltés, avec la place qu'ils occupent dans l'alimentation, avec le caractère et l'origine des sociétés.

La cueillette, en général, amène les familles i\ se grouper en de grands villages, en de vastes tribus gouvernées par des chefs puissants et à transformer la propriété communiste des arbres en propriété permanente de la tribu. C'est, qu'en effet, la cueillette constitue un travail facile, attrayant et souvent très productif. Aussi, les possesseurs des arbres à fruits tendent-ils naturellement à se rapprocher pour faciliter la solution des contestations provoquées entre les membres de la tribu par des partages, pour défendre aussi ces richesses contre les rapines des groupes voisins ou les dévastations du gibier. Ainsi en est-il chez les pasteurs chevriers des déserts du Nord de l'Afrique, adonnés à la cueillette et a u commerce de la gomme arabique découlant de l'acacia

(0 Les Sociétés africaines, pages 43, 93, i35, 209.

mimosa. De même, chez les habitants des Terres-Basses voisines des petits plateaux herbus de l'Est, et des forêts du Centre où se pratique la cueillette de la banane et du fruit de l'élais. L'exception tirée de ce qui se passe chez les Bushmen adonnés à la cueillette du melon est plus apparente que réelle. Là, en effet, la cueillette ne fournit que des produits peu abondants et peu recherchés, il n'est donc pas nécessaire de s'organiser contre les pillards.

La seconde conséquence générale de la cueillette, c'est la haine pour l'étranger. Les possesseurs de bananeraies voient toujours en lui un parasite qui vient enlever aux indigènes une part de leur nourriture. Aussi, est-il impitoyablement massacré par les gardiens invisibles des champs ou des forêts.

De plus, par là même qu'elle est un travail léger et permet d'utiliser l'activité des personnes de tout âge et de tout sexe, la cueillette tend à rendre les enfants et les femmes indépendants du père ou du mari. Cette indépendance économique entraine souvent l'indépendance morale, la femme notamment sort de la situation inférieure dans laquelle elle était plongée.

Enfin, on a soutenu, et non peut-être sans raison (1), que la cueillette favorise la conservation et le développement de la beauté corporelle et des aptitudes artistiques. Ce travail s'exerce, en effet, en plein air et laisse de grands loisirs qui permettent de s'essayer aux premières représentations de la beauté. Ainsi s'expliquerait par exemple le charme physique des naturels de File de Tahiti, la beauté et les capacités artistiques des antiques Pelasges, pasteurs réfugiés dans la région Ponto-Caucasique et pères des Grecs.

Tels sont les effets généraux de la cueillette. Mais il en est d'autres plus particuliers, ils ne se retrouvent plus partout, mais seulement chez quelques-uns des peuples adonnés à ce travail.

(i) Démolies.

Certaines de ces conséquences spéciales à quelques sociétés s'expliquent par la nature de l'objet cueilli. Les melons récoltés par les Bushmen renferment peu d'éléments nutritifs, aussi la race est-elle malingre ; de la banane ori peut tirer des boissons fermentées ; aussi, les hommes aiment-ils à s'enivrer pendant que la femme et les enfants font la cueillette. 11 en est de même dans les pays où pousse l'élais dont on tire le vin de palme.

Les végétaux ou la substance récoltés peuvent être insuffisants à l'alimentation. Pour suppléer à cette lacune, les sociétés à cueillette devront chercher en des travaux accessoires le supplément de nourriture. Ainsi, les Bushmen des déserts du Sud se livrent à la chasse, les pasteurs chevriers s'adonnent à Félevage, à l'industrie du poil de chèvre, et au commerce de la gomme échangée contre des dattes, du dourah ou millet ; les possesseurs de bananeraies, à la chasse et, au cas d'insuffisance, à la guerre et à l'anthropophagie qui fournissent la viande, les corps gras utiles à la préparation des farineux.

Le régime de la cueillette se concilie, du reste, avee le régime de la famille instable comme avec le régime de la famille communautaire. Ainsi, les pasteurs chevriers qui récoltent la gomme ont conservé les traditions communautaires, les chasseurs qui récoltent les courges, et aussi les bananes, forment des sociétés à famille instable. Cette instabilité, le mépris de l'autorité paternelle, le relâchement du lien conjugal, la dispersion des membres de la famille atténuée, il est vrai, par la constitution du groupe ou du village qui les rapprochent, mais aggravée du sens inverse par l'indépendance et l'individualisme que le travail de récolte développe, entraînent à leur tour l'instabilité et l'arbitraire dans to gouvernement. Tantôt, en effet, les chefs de bananeraies sont des dominateurs étrangers, comme dans l'Ouganda et d'une façon plus générale dans les forêts d'arbres à fruits de la zone montagneuse de l'Est. Tantôt,

comme dans le Centre, les tribus adonnées a la cueillette paient tribut à des chasseurs qui se chargent de les défendre contre les dévastations du gibier ou les brigandages des tribus voisines. L'autorité, du reste, est soumise à des changements fréquents, c'est ainsi qu'on signale des révolutions constantes, notamment dans la région tropicale de la banane. Les envahisseurs formés dans la zone montagneuse de F Est par les nécessités de l'art pastoral transhumant, au maniement des armes et à la discipline guerrière, chassent et refoulent périodiquement les possesseurs de bananeraies.

§ 7. — Les modifications de la famille paternelle et monogamique. — La famille matriarcale. — La famille polygamiquv, polyandrique, promiscui» tique.

Instable ou communautaire, la famille, en général, a Thomme pour chef. De là, il résulte, d'une part, que c'est l'époux ou les parents de l'époux qui nourrissent la femme, la logent et la possèdent, d'autre part, que c'est au père qu'appartiennent tous les droits sur les enfants et qu'incombent toutes les charges de leur entretien. Dès l'origine, donc, la parenté est, en principe au moins, masculine, le mariage fait naître des droits et des devoirs entre conjoints ou envers les enfants. S'il en est ainsi, c'est que l'humanité a débuté par un couple unique (1). Il est dès lors évident que la paternité était aussi claire que la maternité. Si, après la dispersion des hommes, les mêmes usages se sont maintenus, c'est que l'homme

(i) La vérité de la théorie monogénique semble établie par cette remarque de de Quatrefages que l'union de deux personnes de sexe différent, quelque opposition qui existe entre leurs races, est ou peut être féconde. L'espèce humaine est donc une, et puisqu'elle est une, elle dérive d'une souche commune et unique.

semble avoir travaillé dans le même atelier de travail que sa femme, que celle-ci, du reste, ait été acquise par capture, par achat ou par prescription; ce rapprochement constant, joint à l'amour réciproque qui existe ordinairement entre personnes de sexe différent, entraînait la permanence de rapports sexuels qui, elle-même, donna naissance au droit exclusif de l'homme sur la femme avec laquelle il cohabitait et dont il dirigeait et rémunérait le travail. L'intimité d'union, accrue encore par les dangers de toute sorte qui environnaient l'homme primitif, cessait-elle lorsque des enfants naissaient ? Non, ils étaient dès lors considérés comme appartenant aux conjoints chez qui ils étaient nés et qui cohabitaient. La communauté d'existence du mari avec sa femme valait preuve de la paternité de celui-ci, de même que l'accouchement établissait la maternité de celle-là. Mais, comme le père dirigeait le travail de la famille et contribuait surtout à nourrir, à loger, à élever l'enfant comme il nourrissait, logeait et surveillait la femme, l'enfant était considéré comme la propriété du père, portait son nom, était soumis à son autorité. Ainsi , sous le régime de l'atelier unique de travail, la famille est monogamique et paternelle.

Mais les motifs économiques qui expliquent le caractère de la famille primitive ne se présentaient pas dans toutes les sociétés simples. Parfois, en effet, l'atelier de la femme se sépare de l'atelier du mari, elle demande sa subsistance à son propre travail, habite en dehors de la tente ou de la hutte du mari appelé au loin par les exigences de sa profession, la femme nourrit et loge ses enfants. Sous ce régime du double atelier, la femme tend à devenir elle-même chef de famille, elle est maîtresse des produits de son travail et de ses enfants qui, alors, portent son nom ou le nom des parents de la femme chez qui celle-ci va habiter pour ne pas vivre isolée. Ainsi naît la famille féminine ou matriarcale. Sa physionomie

varie, du reste, avec les conditions de lieu et de travail.

Une sorte de matriarcat encore indécis se dessine chez les pasteurs de petits plateaux de la zone montagneuse de l'Est africain. Là il n'est plus, comme on sait, possible, à raison de l'exiguité des territoires herbus, de pratiquer le régime nomade, il fait place au régime transhumant caractérisé par l'existence de stations différentes, les unes d'hiver, les autres d'été pour les troupeaux. Trois ateliers de travail se constituent alors : l'atelier sédentaire, situé sur les hauts pâturages et dirigé par les chefs de familles, l'atelier des enfants des deux sexes chargés de conduire, de surveiller les bestiaux dans les herbages d'été et d'hiver, enfin l'atelier militaire des jeunes gens consacrés à la défense des plateaux et aux razzias de bétail. Dans ce, dernier atelier, composé d'adultes de plus de quatorze ans, viennent se fixer les jeunes bergères qui, jusqu'à cet âge, menaient paître les troupeaux avec leurs compagnons. Elles les ont suivis pour préparer leurs aliments. Souvent des relations sexuelles s'établissent, des enfants naissent, ils sont étrangers à leur père, ils appartiennent au père de la fille (1). Voilà un commencement de matriarcat.

Lorsque l'atelier de travail de la femme se détache complètement de l'atelier du mari, les droits de la femme sur les enfants grandissent encore. Cette situation se présente chez les populations adonnées à la guerre, au commerce ou à la pêche. Alors, en effet, les femmes restent au logis pour surveiller ou faire la cueillette (Polynésie), pour surveiller ou pratiquer la culture du manioc (Cafres du centre de l'Afrique) (2), pour élever et faire paître les chameaux, diriger les travaux de l'Oasis

(i) De Préville, loco citaio, page 8i. Cpr. le Mouvement social, mm (2) Item, page aoi.

et les entrepôts (pasteurs chameliers des déserts du Nord) (1), pendant que les maris ou les frères organisent t dans le premier cas, des expéditions de pêche, dans le second des expéditions de guerre défensive ou offensive t dans le troisième, des caravanes de commerce ou de pillage. L'atelier de. travail de la femme étant le plus stable et celui qui fournit la nourriture de la famille, il est naturel que les enfants restent près de la mère et portent son nom. Ainsi la considération et la situation familiale de la femme grandissent avec limportance économique qu'elle prend par suite de l'éloigncment du mari.

Parfois l'influence de la femme va jusqu'à lui faire reconnaître de vraies prérogatives politiques. Ainsi, chez les chasseurs Iroquois de l'Amérique du Nord, chez les pasteurs Touaregs, dans certaines tribus de l'Inde et de la Malaisie, on trouve des femmes à la tête des tribus nomades ou des villages. Parfois même une femme de la caste conquérante devient chef d'État, on cite dos filles de capitaines cafres modernes, de khan scythe ou t.urci anciens, parvenues aux honneurs suprêmes.

Les circonstances de lieu et de travail peuvent donc transformer la famille paternelle (communautaire ou ins* table) en famille maternelle, elles peuvent aussi, dans certains cas, transformer la famille monogamique en famille promiscuitique, polygamique, polyandrique.

Chez certaines populations pastorales pauvres comme par exemple au Tibet, la polyandrie, née de la rareté des femmes ou du pain quotidien, se présente sous la forme de jouissance indivise d'une femme par les frères. La polyandrie entre consanguins ou voisins existait chez les anciens Arabes, d'après Strabon. Un vestige de ce régime nous est conservé par le lévirat ou obligation pour le frère du mari d'épouser la veuve.

Quant à la polygamie, elle se présente sous deux

(i) Item, page 34.

formes différentes. Tantôt elle résulte de la mobilité extrême du gibier qui oblige l'homme à des déplacements incessants, et l'excite à se créer des ménages dans les divers cantons de la forêt (1). Tantôt la polygamie a pour cause l'influence excitante du climat, et pour but d'accroître le nombre des auxiliaires, la force de la tribu ou l'intensité des plaisirs sexuels du chef, les diverses femmes sont alors groupées dans une maison unique. La première forme existe surtout chez les chasseurs, et la seconde chez les pasteurs des pays chauds (2).

Parfois, enfin, le relâchement des mœurs, joint aux particularités de l'organisation du travail, permet le triomphe accidentel soit de la promiscuité ou communisme absolu sous l'empire duquel les unions sexuelles toujours temporaires s'accomplissent au hasard des rencontres (ainsi, d'après Strabon, chez les Celtes de l'Irlande, d'après Pline, chez les Garamantes du Nord de l'Afrique), soit de l'hétaïrisme ou communauté restreinte aux membres de la tribu. Les Hurons iroquois de l'Amérique du Nord, notamment, nous conservent des vestiges et nous permettent de saisir la raison d'être de ce système social au premier abord inexplicable. Pour en comprendre le fonctionnement chez les Iroquois, il faut se rappeler que leurs mariages se fondent sur un motif économique. La femme, soumise à l'obligation de la culture, produit du maïs ; pour avoir de la viande et joindre ainsi un corps gras aux farineux, elle doit se marier avec un chasseur. Et la nécessité inverse s'impose au chasseur. Le mariage associe le maïs au gibier. Mais la cause qui pousse à l'union monogamique ne se retrouve pas toujours, il peut arriver que la femme ait des frères chasseurs non

(i) De Préville, page 92.

(2) Quelquefois, pour distinguer les enfants des diverses femmes, 'usage s'introduit d'appeler les descendants par le nom de leur mère. " Il ne faut pas confondre cette hypothèse avec le matriarcat proprement dit.

mariés, réchange du gibier et du maïs a lieu dès lors entre les membres de la même famille, la femme ou l'homme, ainsi maîtres de leurs moyens d'existence, n'ont plus besoin de conclure d'union durable pour posséder une alimentation variée, le ménage n'a plus pour objet que la satisfaction du besoin sexuel, il se réduit dès lors à des rapprochements passagers , et la femme, on peut le dire, est soumise à la jouissance indivise de la tribu (1).

S 8. — Influence du Lieu et du Travail sur l'état des croyances.

Comme il agit sur la famille, le milieu physique agit "aussi sur les croyances. Evidemment, il est aujourd'hui impossible de soutenir que tous les peuples prospères aient, du moins dans l'antiquité, pratiqué le Décalogue. La Science des religions établit que presque partout, sauf dans la Judée et peut-être aussi (Renan) chez tous les Sémites, le monothéisme primitif s'est transformé ou déformé en mythes singuliers. Ici, l'homme adore les manifestations de la nature extérieure (naturisme) : animaux, astres, etc. Ailleurs, il dresse un autel aux mânes de ses ancêtres, des fondateurs ou des bienfaiteurs de sa cité (animisme).

Pourquoi ce monothéisme d'une part et ce fétichisme ou ce polythéisme d'un autre côté ?

L'Ecole de Le Play, a, semble-t-il, donné une explication assez heureuse de ce dualisme religieux des peuples primitifs. Le monothéisme aurait sa source dans la Révélation, le fétichisme et le polythéisme dans les conditions naturelles du Lieu et du Travail des Sociétés oublieuses des traditions primitives, et c'est pourquoi les diverses formes de paganisme varient comme le milieu qui les voit naître,

(i) De Rousiers, Science sociale, 1890, toit e F, p» i^a>

Par là, les continuateurs de Le Play se séparent, à un double point de vue, des doctrines propagées par les savants matérialistes de l'Ecole de Spencer ou de Comte. Pour ces derniers, toute religion est une création humaine, et tous les peuples arrivés au même état de civilisation passent successivement par les mêmes stades religieux dont le monothéisme est, non le point de départ, mais le couronnement.

Voici comment, dès lors, s'expliquerait l'origine de* croyances primitives (1). Elles se rattacheraient au désir d'expliquer le mystère de notre nature ou du monde extérieur. Des phénomènes, en effet, se produisent que l'homme ne comprend pas. Ainsi, il constate que la vie survit au rêve, à la catalepsie, au sommeil léthargique, c'est-à-dire à des états de mort apparente. Certains événements heureux ou malheureux surviennent, la nature extérieure est tantôt favorable, tantôt nuisible au sauvage. Il commence par croire tous ces faits arbitraires, il finit par se demander si sous la variété des événements ne se retrouve pas un fond permanent, il s'élève ainsi à l'idée d'ordre et de cause. Dirigé par cette idée, il cherche à s'expliquer sa propre personnalité et le monde extérieur. — Et, d'abord, sa personnalité. Comment comprendre, en effet, que certains phénomènes continuent à se produire en nous malgré la mort à peu près complète du corps (dans le cas de rêve, léthargie, somnambulisme, syncope)? Ces phénomènes ne sauraient avoir pour base et pour cause la partie corporelle de notre être, puisque cette partie est anéantie. Ils se rattachent donc à l'élément spirituel, au second moi, à l'âme (2). L'âme donc survit

(0 Nous laissons, bien entendu, de côté les différences entre les divers systèmes qui, les uns (école philologique), font remonter les mythes à des confusions de mots, les autres (école anthropologique) aux idées des sauvages sur le monde. — Voir Lang, la Mythologie.

(2) Voyez sur tous ces points et sur les points examinés plus bas, Spencer, Sociologie, tome I .

au corps, l'âme est immortelle. Du reste, la région dans laquelle doit se prolonger la seconde vie est construite à T imitation du milieu. Aussi chaque peuple la conçoit-elle d'une manière différente. Chaque peuple transporte dans son paradis ses plaisirs habituels ; les peuples des climats •chauds espèrent y trouver les voluptés de l'amour, les peuples des pays froids, les ivresses des boissons familières. Chez les peuples guerriers, le Paradis est une arène où Ton •combat tout le jour, et chez les peuples contemplatifs, le lieu du repos, de l'oubli, de T anéantissement progressif de la personnalité. C'est ainsi que le ciel de Mahomet est peuplé de houris charmeresses et que dans le paradis des Germains coulent de grands fleuves de bière, etc.

Au fond, la vie, au pays de la tombe, c'est la vie sur terre, mais sans les souffrances, sans la faim, sans l'obligation au travail et à l'obéissance, sans la continence forcée. C'est une seconde édition de la première existence corrigée et considérablement enrichie en amusements, en jouissances de toutes sortes (1).

Et ce que nous disons du Paradis peut être étendu en sens inverse à l'Enfer.

A côté de ces croyances, nées du désir de l'homme de trouver une explication aux phénomènes concernant sa propre nature, il en est d'autres qui tiendraient au besoin de rendre compte des effets tantôt funestes, tantôt utiles à l'homme, que produisent les forces delà nature extérieure.

Qu'est-ce que le tonnerre, les éclairs, que sont les bêtes fauves qui jettent l'effroi, qui, parfois, tuent ou détruisent?

A l'inverse, qu'est-ce donc que le soleil qui éclaire, qu'est-ce donc que le bœuf qui laboure, qu'est-ce donc que le feu qui réchauffe et facilite la cuisson, qu'est-ce donc que l'arbre et la fleur ?

Voilà la double question qui se posait à l'esprit de l'homme*

(i) Voir Bourdeau, le Problème de la mort.

t44 LA SCIENCE SOCIALE

Il fallait découvrir ou inventer la cause de ce dualisme des phénomènes. Pour s'en créer une représentation ordonnée et intelligible, pour en expliquer la diversité d'effets relativement à lui, l'homme projeta sur la nature extérieure la croyance au dualisme de l'Etre, qu'il avait créé déjà pour rendre compte de sa propre nature. Le monde lui apparut comme actionné par deux groupes d'esprits : les esprits bienveillants, qui sont la* source des événements heureux qui rendent des services, les mauvais esprits, cause des misères, des infortunes. Survient-il un succès au moment où l'homme primitif vient de voir ou de toucher un objet, il fait de cet objet (minéral, végétal, animal, homme vivant et surtout homme mort) un fétiche protecteur. Et à l'inverse, au cas où c'est un malheur qui se produit. Pour apaiser, apprivoiser les puissances hostiles, pour prévenir leurs attaques d'une part, pour conserver la faveur des puissances secourables d'autre part, un culte, des sacrifices sont nécessaires. Et voilà quelle serait l'origine du naturisme et de l'animisme, de l'adoration des forces de la nature et du culte des ancêtres.

Plus tard, cette multiplicité de divinités se simplifie et s'épure (1). Les fétiches d'abord concrets, individuels, deviennent des dieux généraux, abstraits, ce ne sont plus les arbres de la forêt, les étoiles du ciel, c'est le Dieu de la forêt, du ciel qu'on prie. Ce sont les grandes forces de la nature, et non plus leurs manifestations concrètes qu'on divinise. Ainsi, au fétichisme succède le polythéisme. La transition entre les deux âges est sans doute marquée par l'astrolâtrie ; car les astres, à raison de leur éloignemént, offrent des ressemblances frappantes entre eux, et par conséquent des propriétés abstraites qu'on est assez vite porté à adorer. Cependant, les dieux bêtes deviennent progressivement des dieux bêtes à tête humaine (sphinx d'Egypte), puis des dieux hommes dont

(i) Voir sur ce point Comte, Philosophie positive, tomeV. •— Tarde* la Logique Sociale.

l'animal, auquel ceux-ci se sont substitués, ne forme plus que l'attribut (divinités de la Grèce). Ainsi, le naturisme tend à se fondre dans l'animisme humain. En même temps, l'animisme humain s'unifie : le dieu d'une famille prépondérante devient le dieu de la cité. Grâce à la conquête, le dieu de la cité victorieuse tend à prendre le pas sur les dieux des vaincus et à se les surbordonner. Et ce syncrétisme païen trouve son expression dans le Panthéon romain qui réunit les dieux latins, grecs, égyptiens,orientaux. L'idée monothéiste, préparée par la croyance au Destin auquel les divers dieux sont surbordonnés, par la philosophie grecque, par les stoïciens, se dégage enfin. Le pouvoir surhumain, source de la vie et du mouvement, n'est plus une force de la nature, ou le double d'un mort, il ne réside même plus dans les divinités capricieuses du polythéisme ou dans la fatalité, 'il dépend du Dieu unique et personnel. — La morale, dès lors, cesse d'être l'obéissance aux ordres des ancêtres et aux Puissances supérieures, la réalisation d'un idéal de dignité personnelle familiale et sociale devient tout le devoir religieux. L'idée de survivance de l'âme, qui tenait autrefois à la croyance que la mort physique n'ept pas complète, se rattache désormais au besoin de justice, de réparation, qui n'a pas été satisfait ici-bas et sans lequel la moralité ne triompherait pas dans ce monde. On abandonne les procédés de la liturgie ancienne, soit qu'elle ait pour objet de découvrir la volonté des Puissances supérieures (Divination) ou de la contraindre (Sortilège), d'exercer sur elle ou sur les hommes un pouvoir magique (représentations symboliques), soit qu'elle consiste dans la demande (prière) ou dans l'abandon de biens matériels sous la condition de réciprocité (offrande). — Le culte se spiritualise, la prière est une expansion de l'âme, la faveur divine se marque par la concession de la vertu et récompense l'effort. Enfin, au • point de vue des institutions ecclésiastiques, la sorcellerie et le sacerdoce jusqu'alors confondus se séparent.

— Le prêtre est préposé aux intérêts moraux et religieux de la communauté des fidèles (1). Cependant, le dualisme et l'anthropomorphisme se retrouvent encore même dans la religion chrétienne, le premier, dans la distinction de Dieu et de Satan, le second dans la définition des. attributs du Christ qui ne sont que la sublimation, pour ainsi dire, des qualités et des vertus humaines.

Telle est, suivant l'école matérialiste, l'évolution des idées religieuses primitives. Mais ce système ne me semble nullement établi. Les Écoles de Le Play l' écartent avec raison. Le point de départ des croyances est le monothéisme et cela pour deux raisons. La première, c'est que > s'il n'avait pas existé dès le début de l'humanité, on i:e s'expliquerait pas sa persistance chez le peuple Juif, et, probablement, chez tous les autres Sémites, fait qui condamne la théorie affirmant la succession uniforme et progressive du fétichisme animiste ou naturiste, du polythéisme préparée par l'astroltârie, enfin, du monothéisme (1). En outre, s'il y a une vérité morale essentielle, — et tel est, je crois, le cas de tout ce qui concerne le problème de la destinée humaine, — pourquoi Dieu l'aurait-il systématiquement cachée à l'homme, pourquoi l'aurait-il éternellement tenue secrète? La nécessité logique de la Révélation est, pour nous, en dehors des arguments de faits tirés des Livres Saints, la preuve décisive qu'elle a eu lieu. — Or, la Révélation, précisément, est l'origine et la démonstration du monothéisme primitif.

Est-ce à dire que tout soit à rejeter dans les systèmes, de Comte, de Spencer et autres ? Non, évidemment. Ils. servent dans une certaine mesure, à faire comprendre comment chez les nombreux peuples où les traditions anciennes se sont effacées, ont pu se construire le fétichisme ou le polythéisme.

Les hypothèses de Comte ou de Spencer sont donc

(i) Goblet d'Alviella, Vidée de Dieu d'après l 'anthropologie et Vhis^ toire. — La Loi du progrès dans les religions.

utiles, mais elles ne sont peut-être pas suffisantes à l'intelligence des religions. Dans une étude fort suggestive sur le Rig-Véda, un continuateur de Le Play(l), a proposé une explication fort ingénieuse des destinées diverses du monothéisme primitif. Pourquoi s'est-il conservé chez certains peuples (Sémites ou tout au moins Juifs), et pourquoi s'est-il déformé chez les autres (par exemple dans l'Inde) ? Pourquoi y a-t-il fait place à des superstitions aussi grossières que bizarres ? Telle est la /question. La réponse, suivant cet auteur, doit être cherchée dans la diversité des produits offerts en tribut à la Divinité, et dans la diversité des rites sacrificatoires, conséquence de la diversité des offrandes.

Si les Juifs, si, d'une façon plus générale, les Sémites continuent, au moins dans l'opinion la plus vraisemblable, à croire au Dieu unique, c'est qu'à raison de de l'abondance du bétail, ils se nourrissent de viande et ont l'habitude de sacrifier des animaux (2). Entre le sacrificateur et la Divinité adorée, il ne se place aucun intermédiaire mystérieux. Personne ne peut donc songer à diviniser, soit le prêtre, soit le couteau qui sert à tuer la victime, d'autant plus que les aspects austères des horizons conservent dans l'âme la pensée et la conception de l'Infini. Le désert est monothéiste, a dit Renan.

Il en est tout autrement dans les pays où le bétail est très rare, où, par conséquent sa chair n'est pas considérée comme nécessaire à l'entretien de la vie. Là on offre à la Puissance suprême non pas les animaux domestiques, puisqu'on a besoin de les conserver pour utiliser les herbes des pâturages, mais ce qui sert à l'alimentation de l'homme, les fruits des arbres ou de la terre. Or, pour sacrifier ces

(i) De Pré ville, dans Science Sociale, janvier 1893, p. 49 et suiv.

(2) Les montagnards pratiquent, il est vrai, le sacrifice au couteau et sont polythéistes, mais c'est que l'isolement où ils vivent empêche les traditions de se perpétuer.

prémisses des moissons, il faut en détruire la substance. On est ainsi amené à les faire consumer par la flamme. Du jour où s'introduisit le sacrifice par le feu (déjà décrit dans le Rig-Véda) la croyance au Dieu unique dut être ébranlée. L'homme primitif, frappé à la vue de cette force mystérieuse et redoutable qui dévorait les offrandes, arriva bien vite à la considérer, d'abord, comme l'agent de la Divinité, puis, comme une Divinité spéciale. Comment le feu ne serait-il pas l'incarnation bienfaisante de la Cause suprême ? N'est-ce pas lui qui éclaire, réchauffe le monde, fait germer les moissons, féconde le sol et permet la cuisson des aliments? la cuisson ! cette découverte immense qui fit naître en l'homme le goût de la nourriture végétale et l'amour de la terre cultivée qui la produisait ? Les autres formes de l'adoration des forces de la nature tirent aussi leur origine des conditions locales de lieu et de travail. — Ainsi, chez les nègres à bétail des petits plateaux herbus et des déserts du Sud, la pluie et la rosée nécessaires aux prairies et aux hommes, sont considérées comme les dons arbitraires d'une Divinité. Aussi est-ce l'eau qu'on adore, et que les sorciers ont pour mission de faire tomber des nuages par leurs sortilèges, leurs prières, leurs offrandes. Dans la région centrale africaine, au contraire, l'humidité ne manque pas, du reste, le chasseur n'a plus besoin d'eau, puisqu'il ne possède ni troupeau ni prairies, il lui faut un gibier abondant et facile. Et c'est pourquoi le culte s'adresse au dieu de la chasse. Ce fétiche cependant, on ne peut l'adorer directement, il ne se présente pas sous une forme sensible comme les nuées du ciel chez les pasteurs, dès lors, on cherchera à se le représenter par des idoles. Et ces idoles prendront nécessairement la forme humaine, seul, l'homme a assez de force, d'agilité, pour capter le gibier, le dieu de la chasse sera donc un dieu anthropomorphique (1).

(1) De Préville, les Sociétés africaines, page 186.

Ainsi, l'homme, à la place de la religion divine oubliée, se reconstruit une religion naturelle dont la physionomie varie suivant les milieux. Dans l'Inde, la Société védique divinise le feu, en Afrique, les pasteurs qui ne pratiquent pas T islamisme, adorent l'eau. Ailleurs, les peuples adonnés à la culture adoreront les végétaux les plus rares ou les plus nouvellement découverts, les animaux les plus recherchés et les plus utiles aux transports ou au labour.

Telle est l'origine probable des diverses formes de naturisme. Mais d'où vient l'animisme? Comment l'homme est-il arrivé à se diviniser lui-même? Chez les chasseurs, l'animisme se borne à l'adoration de dieux de la forêt à forme humaine, on a sans doute, comme je le constatais, vu dans la divinité de la chasse une sorte d'homme supérieur, plus agile, plus adroit, plus vigoureux. — Chez les pasteurs et les peuples qui en sont issus, Vanimisme complet, sous sa double forme du culte des ancêtres/puis des héros devait, qu'on me permette cette conjecture, se rattacher au sacrifice par libation de lait ou de vin.

Les nomades de la grande Steppe de l'Asie centrale, en effet, se nourrissaient de lait, ils ne tuaient que rarement le bétail, en l'absence duquel l'art pastoral n'aurait pu être exercé, ils ne connaissaient pas non plus les produits sylvestres, puisque le climat, comme nous l'avons établi, s'oppose à la naissance des arbres ; enfin, ils ignoraient les produits agricoles, puisqu'à raison du caractère intransformable de la steppe, la culture y est en général impossible. Les Aryens primitifs ne pouvaient donc oiïrir à la divinité que le lait de leur troupeau et aussi le vin qui semble avoir été connu d'eux. Or, pour consommer le sacrifice, le moyen le plus commode était de répandre le liquide sur la terre. Ces libations se faisaient .surtout au moment de la mort des ancêtres et sur leur tombeau. On priait Dieu de recevoir le défunt en son sein. Mais la croyance primitive s'altéra vite, le but de la libation

s'effaça des esprits, on finit par croire qu'elle s'adressait non à Dieu, mais aux morts eux-mêmes. Et comme la terre absorbait le lait répandu, on en vint à croire que les sacrifices funéraires étaient nécessaires pour satisfaire aux besoins physiques du défunt. La pratique des libations fut d'abord un devoir de piété envers l'ancêtre vivant au delà du tombeau, il devint bientôt une obligation religieuse stricte, et l'ancêtre fut considéré en même temps, non plus comme un homme, mais comme un dieu, disposant des forces de la nature et capable de s'en servir au détriment des vivants, dès qu'ils oubliaient de remplir les services funèbres.

Ainsi l'offrande du lait à la Divinité expliquerait la substitution progressive du culte des ancêtres au monothéisme. Plus tard le culte des ancêlres se propagea avec la migration chez les races Indo-Européenneset s'y maintint, quoique le sacrifice funéraire se soit transformé en offrande non plus seulement de liquides, mais de mets solides. On continua de croire que ces tributs profitaient à l'ancêtre enterré, sans doute parce que les bêtes sauvages venaient les dévorer ou parce que les prêtres s'en emparaient immédiatement.

Puis, le culte de l'ancêtre donna lui-même naissance au culte du héros, du fondateur de la cité.

S 9. — Pathologie des Sociétés (1).

Pour Le Play, on le sait, le fait social pathologique c'est celui qui entraîne des souffrances générales, celui qui empêche les familles de pourvoir à leurs besoins physiques et moraux, celui dont tout le monde se plaint et contre lequel tout le monde se révolte.

Il a pour cause, la disette, l'épidémie, les tueries col-

(i) La Constitution essentielle de l'humanité, chapitre iv et suiv.

lectives, l'oppression de groupes de familles par d'autres, et il aboutit à créer l'antagonisme et l'instabilité. Le fait anormal, la souffrance, se caractérisent donc habituellement par la discorde et la prédominance de l'esprit de nouveauté. Mais souvent aussi le fait pathologique résultera de l'immobilisation, de la stagnation, de l'excès d'esprit de tradition. Un groupe familial ou un peuple qui refuse d'avancer, s'enferme dans ses vieilles idées et ainsi entrave les nouveaux progrès, est sans doute moins malade que les groupes ou les peuples divisés et animés de l'esprit révolutionnaire, cependant, il ne so trouve pas dans une condition normale.

Au premier âge, alors que les sociétés constituent un simple groupement de familles, c'est exclusivement dans la famille qu'on peut étudier la pathologie sociale. Les souffrances peuvent alors être déterminées par trois causes : par l'insuffisance du pain quotidien due à la stérilité du sol, la pauvreté des eaux et des bois, en poissons et en gibier, ensuite par l'influence du travail, enfin, par l'influence du climat.

D'abord, les familles souffrent dans les pays et aux époques où les productions spontanées sont insuffisantes à nourrir la population, 4 qui n'a pas trouvé encore les moyens de parer à l'absence ou à la rareté des ressources naturelles. Cet état anormal de la famille se manifeste d'abord par le crime sous forme de meurtre, de pillage «t de cannibalisme. C'est d'abord le meurtre ou l'abandon, par exemple, des vieillards; il se présente aussi bien chez les Pasteurs et chez les Pêcheurs que chez les Chasseurs. On rencontre, en effet, l'usage de l'exposition des filles et de l'abandon des vieux parents chez le peuple Aryen primitif. Postérieurement à la séparation, les Celtes, les Germains (1) et les Slaves (2) pratiquèrent même le meurtre des vieux parents, sans doute, sous rin-

(0 Ihering, Indo-Européens, § 46.

fluence des nécessités de la migration. L'homme qui ne pouvait plus combattre perdait le droit à la nourriture, à la vie. Ainsi on utilisait les vieillards en les sacrifiant pour le bien général dans les circonstances suivantes : Il était parfois nécessaire de construire des ponts pour faciliter le passage de la foule en marche. Or, dans les croyances des anciens, le pont était un joug offensant imposé au dieu du fleuve, ce pont lui enlevait, du reste, la proie qu'il avait l'habitude de saisir, quand on traversait ses eaux à la nage ou à gué. Il fallait, dès lors, l'apaiser par la prière et les sacrifices, il fallait lui donner une pâture nouvelle. Pour cela, les vestales ou filles chargées d'allumer et d'entretenir le feu pendant les haltes des émigrants, précipitaient les hommes de soixante ans du haut du pont que venaient de construire les pontifes. Voilà pourquoi la langue latine qualifie les sexagénaires de senes depontani, et pourquoi plus tard, à Rome, en souvenir des anciennes pratiques, on jetait solennellement tous les ans, dans le Tibre, des mannequins de jonc (1).

La pratique du meurtre des vieillards n'a pas laissé de traces sensibles chez les Sémites et chez les Chinois. L'autorité paternelle semble de tout temps avoir été chez ces peuplés plus ferme, plus respectée que chez les Aryens. C'est sans doute parce que les premiers surent d'assez bonne heure se fixer sur des terres riches ; quant aux seconds, les ressources qu'ils sont parvenus à retirer de la guerre, du pâturage, du commerce et de l'agriculture furent toujours assez abondantes pour assurer des subsistances.

A côté du meurtre des membres d'une tribu, il y a le meurtre des membres de tribus voisines, à côté du meurtre individuel, les tueries collectives. C'est aussi la faim qui, le plus souvent, les développe. Ainsi en est-il chez les

(i) Ihering, Indo-Européens, pages 5i, 4o4 .

ORIGINE SDE SOCIÉTÉS 153

Touaregs ou pasteurs chameliers des steppes pauvres, d'où sont, probablement, issus les guerriers fondateurs des grands Empires asiatiques (Assyrie, Arabie et Egypte) et africains; de même les razzias de bétail se pratiquent couramment chez les pasteurs des petits plateaux herbus de la zone montagneuse de l'Est, chez les pasteurs cafres des savanes du Sud, enfin, chez certains chasseurs de la zone équatoriale du Centre (1).

Le cannibalisme, autre phénomène pathologique, tient aussi à l'insuffisance des productions spontanées, mais par des rapports assez complexes. Le cannibalisme est d'abord un remède à l'excès de population, en outre, il fournit aux guerres entre tribus un but qui leur prête l'attrait d'une chasse. Enfin, la chair humaine constitue un complément de nourriture très recherché par les chasseurs, qui n'ont à leur disposition que des farineux peu substantiels, comme la banane, par exemple, ou le maïs, et que peu de sel ou de viande. — De là, l'anthropophagie des Mombouttou, des Dahoméens, des Pahouins (2).

Les souffrances des sociétés simples peuvent aussi se manifester par le dépérissement physique de leurs membres , à la suite des disettes , des privations de toute nature qu'ils ont à supporter. Ainsi en est-il, par exemple, chez les Bushmen, qui vivent du pâturage, de la chasse et de la cueillette des courges, dans les déserts du sud de l'Afrique (3).

Voilà pour les rapports de la souffrance et de la rareté des productions spontanées.

Une seconde en use, celle ci spéciale à certains groupes de sociétés simples, contribue à désorganiser les fa ni il les, c'est la forme du travail imposée par le caractère des productions spontanées qu'on veut utiliser.

(i)De Préville, Sociétés africaines, pages 29, 7.% ia5, 181.

(2) De Préville, Sociétés africaines, page 223 ; Science sociale, tome III, page 94. — Le Play, Ouv. européens, tome I, page 88*

(3) De Préville, Sociétés africaines, page i36.

Chez un peuple vivant de prédatisme, de pêche et de chasse, le régime de la famille instable se transforme souvent et fait place au système des unions temporaires, ne créant entre les parents aucun droit ni aucune obligation sanctionnées. Sous l'empire de ces coutumes, les faibles (enfants, vieillards) sont sacrifiés.

Une dernière cause de l'état pathologique de certaines sociétés, c'est le climat.

Les chaleurs développent à l'excès chez les habitants des pays équatoriaux soit l'appétit sensuel qui pousse au mépris et à l'exploitation de la femme, transformée, dès lors, en bête de somme ou en instrument de plaisir, soit l'esprit de révolte qui pousse au mépris des vieillards et de toute autorité, soit l'esprit de pillage qui fait oublier le respect dû aux propriétés ou aux personnes des groupes voisins, soit l'esprit de paresse et d'imprévoyance qui est la cause de disettes, de famines très fréquentes.

Ainsi donc les faits pathologiques sont dûs, pendant le premier âge, à ce que les sociétés n'ont pas pu s'adapter au milieu physique.

Souffrance pendant l'âge des machines et de la houille. — Pour ne pas scinder des développements qui sont très courts à cause du caractère imprécis et flottant de la matière, nous dirons quelques mots des souffrances à l'âge des machines et de la houille.

Les souffrances existent quand les besoins physiques, intellectuels ou moraux des familles ne sont pas satisfaits, elles peuvent donc être physiques , intellectuelles ou morales, et leur histoire varie suivant les milieux et les moments.

Le premier ordre de souffrances et le plus important provient de l'excès du travail ou de l'insuffisance de l'alimentation, il accompagne tous les phénomènes qui aboutissent à l'oppression d'une classe par une autre ou à la rupture d'équilibre entre la production et la consomma-

I tion,

en un mot aux crises. Ces crises, pour parler, d'elles en premier lieu, peuvent du reste frapper une famille, une localité ou une société tout entière. L'âge des machines et celui de la houille ont-ils contribué à accroître ou à diminuer le mal? 11 n'y a pas de réponse absolue à faire. Tout dépend de la question de savoir si l'accroissement des subsistances, résultat des inventions nouvelles, est exactement parallèle à l'accroissement de la population et des besoins. Au cas d'affirmative, le bonheur du plus grand nombre est assuré, dans le cas contraire, la souffrance a grandi.

Reste la tyrannie. Elle semble s'être développée plutôt qu'amoindrie, car la constitution des arts usuels a donné naissance à un fait à peu près nouveau, la séparation des classes riches et des classes pauvres, l'inégalité de pouvoir et de richesse. Or, à bien des époques, les classes dirigeantes abusèrent de leur force, et s'en servirent pour opprimer les sujets, les salariés, les serfs ou les esclaves. De là, l'instabilité et l'antagonisme des familles. D'une façon générale, les maux dûs aux crises ou à la tyrannie des riches et des gouvernants, se produisent quand un changement politique ou économique se produit dans une société, quand un art usuel ou une machine nouvelle s'introduisent, quand apparaît une nouvelle méthode de travail ou de gouvernement, la souffrance se manifeste par des luttes intestines, des attentats contre la sécurité des personnes et des propriétés, des révolutions ou par la demande de réformes. L'histoire du socialisme, du crime, et des transformations sociales, permet seule de comprendre les souffrances physiques des sociétés.

Il existe aussi des souffrances intellectuelles ou morales. Elles ont pour cause la disproportion entre les désirs et les satisfactions obtenues. Ici encore, l'âge des machines et celui de la houille agissent à un double point de vue en sens inverse : d'une part, ils développent la délicatesse, la vivacité, le nombre des sentiments humains, ils

élargissent l'âme et Thorizon intellectuel, d'autre part ils facilitent la satisfaction des nouveaux besoins affectifs et intellectuels par la constitution déclasses chargées d'y pourvoir (religion, science, beaux-arts). Ils accroissent donc à la fois les causes de bonheur et de souffrance. A certaines époques, les savants observent Terreur et les lettrés la propagent, les riches deviennent corrupteurs, le désaccord entre la réalité et l'idéal rêve éclate, alors clame la grande voix des réformateurs religieux ou des philosophes. Le boudhisme, le christianisme, le pessimisme, le nihilisme sont les manifestations les plus saisissantes des KULiffrances intellectuelles et morales de l'humanité.

Somme toute, il est assez difficile de dire si la souffrance croît avec le progrès. Cependant s'il fallait prendre parti sur cette question, peut-être admettrions-nous la réponse affirmative. C'est qu'en effet, le progrès implique changement continuel, instabilité, et par conséquent nécessite une adaptation incessamment renouvelée de l'homme au milieu. Cette tension continuelle vers un but nouveau qui se dérobe sans cesse devant nos efforts, semble bien la source de notre grandeur et de notre misère. C'est donc probablement par la souffrance que nous grandissons. Le christianisme ne renferme-t-il pas, à ce point de vue, un grandiose et consolant mystère? Ne peut-on pas voir dans la Rédemption du Christ un symbole admirable de l'humanité retrempée et exaltée par la douleur jusqu'à Dieu?

Etal actuel des sociétés simples. — Importance des productions spontanées chez les races cotnpliquées. — 11 existe encore aujourd'hui, comme l'établissent notamment le second volume des Ouvriers européens, et l'ouvrage de M. de Préville sur les Sociétés africaines, beaucoup de sociétés simples à peu près pures. Cette persistance tient surtout à Tintransformabilité des milieux physiques sur lesquels elles vivent. On peut aussi la rattacher à l'inertie, à l'indolence naturelle des hommes et au respect traditionnel pour l'état des lieux et qui fait considérer

le défrichement d'un bois ou d'une prairie, l'introduction d'une machine nouvelle et l'abandon d un ancien engin comme un crime contre la prospérité publique. On a évalué à 45 millions de kilomètres carrés, c'est-à-dire à la moitié environ du sol habitable, le territoire occupé par les pays de tradition où les familles conservent les avantages assurés par la récolte des productions spontanées(l)- L'Afrique du Nord et du Sud, l'Asie centrale ou voisine de la frontière d'Europe, nous fournissent encore aujourd'hui, on le sait, des exemples importants de peuples pasteurs. Ils peuvent être rangés en trois catégories principales, dans l'ordre de leur simplicité et de pureté décroissante : les premiers vivent exclusivement des produits de leurs troupeaux, les seconds échangent une partie de ces produits contre des céréales ou du riz ou du thé récoltés chez les tribus agricoles voisines, (ainsi tous les mois, une caravane de pasteurs thibétains se rend en Chine), les troisièmes défrichent une partie du sol (ainsi les Bachkirs, demi nomades du versant asiatique de l'Oural, les pasteurs des steppes pauvres du désert dans les oasis). En dehors de la Grande steppe, les familles de pasteurs asiatiques mongols dépendent du gouvernement chinois ou du gouvernement russe. Ces sociétés admettent aussi l'esclavage. Mais ce sont là des innovations toutes nominales et sans aucune portée sociale ( è 2). On doit seulement signaler que la religion fétichiste tend à reculer de plus en plus devant le mahométisme, le brahmanisme et le boudhisme.

Les sociétés simples de chasseurs se rencontrent principalement dans l'Afrique centrale et en Amérique, et les sociétés de pêcheurs, dans la zone subarctique.

Dans les sociétés compliquées, les productions spontanées tendent à se restreindre de plus en plus dans l'ordre

(i) Le Play, Ouv. europ. I, p. 67.

(a) Id., ibid.

suivant. Chez les trois empires envahisseurs (Russie, Etats-Unis, Grande-Bretagne) qui occupent 53 million» de kilomètres carrés, elles ont encore quelque importance. Mais elles manquent presque complètement aux populations agglomérées de l'Occident répandues sur 2 millions de kilomètres carrés de territoire, ainsi qu'aux pays de nouveauté représentant 10 millions de kilomètres carrés et où, quoique le sol inculte abonde encore, on s'efforce d'imiter les exemples de l'Occident.

En résumé, et si on laisse de côté 4es faits pathologiques, la vie nomade, l'instabilité de la famille et de l'autorité, l'individualisme, la limitation de la population et des moyens d'existence, l'esprit de nouveauté chez les chasseurs et les pêcheurs ; la vie demi-sédentaire, la communauté de propriété et de famille, le patriarcat, l'expansion par grandes masses et par familles entières, l'esprit de tradition chez les pasteurs. Tels sont, avec la différence dans la nature de l'alimentation, les traits des trois espèces principales de sociétés simples, sociétés qui, par nécessité et par attrait, demandent exclusivement leurs moyens d'existence aux productions spontanées, sociétés aussi qui n'ont pas de représentation légale, de personnification juridique, où la notion d'Etat n'existe à peu près pas, sociétés en un mot dont les divers groupements, épars sur de vastes territoires et simplement juxtaposés en général^ ne sont unis, sauf peut-être en cas de danger pressant et universel, par aucun lien visible de coopération militaire,, politique ou professionnelle.

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