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CHAPITRE III

La première Catégorie des Sociétés compliquées

LES SOCIÉTÉS COMMUNAUTAIRES DE FAMILLE ET d'ÊTAT

Sommaire. — §1. Causes générales des complication» sociales : les inventions et découvertes, la réaction sur le milieu physique, la réaction sur le milieu humain (esclavage, servage, cantonnement), — Classification des sociétés compliquées, fondée sur la physionomie des familles qui les composent. — g 2. Les sociétés communautaires ûû famille et d'État. — Zone : l'Orient en dehors des sociétés simples* — Origines : invasion de l'Europe, delà Chine, de llnde, de la Sibérie par les pasteurs. — Ressemblances des sociétés nouvelles avec le peuple père. — Influence de l'hérédité, du milieu et du travail. — g 3, Différences avec les sociétés simples: — Examen concret des pasteurs africains de steppes pauvres, des Nord et des Sud-Slaves, des Chinois, des Hindous. — Différence de milieu et de travail, — Esclavage, servage, salariat, patronage. — Apparition des diverses professions libérales spécialisées.

§ 1. — Causes générales des complications sociales.

Parmi les sociétés simples, les unes, nous l'avons vu, ont subsisté, telles quelles, les autres se sont transformée» sur place ou en se détachant du peuple père,

Quelles sont les causes de ces changements? Ils tiennent

aux inventions et aux découvertes provoquées par la recherche du pain quotidien, facilitées par la transforiaabilité du milieu physique et par l'application d'un régime de contrainte destiné à imposer aux hommes les efforts constants nécessaires à la pratique des arts usuels nouveaux.

Bientôt, en effet, les productions spontanées ne suffirent plus aux besoins d'une population toujours plus nombreuse et toujours plus dense. 11 fallut donc chercher des procédés capables d'augmenter les ressources que la nature, le sol et les eaux mettaient à la portée de l'homme. Les arts usuels, constitués par l'invention de machines admirables dont nous aurons à préciser le rôle social, sont dans l'ordre de simplicité décroissante : les arts de l'extraction (art de la culture, des forêts et des mines), les arts de la fabrication, les arts du commerce et des transports.

En même temps, les exigences croissantes de l'alimentation amènent à perfectionner les arts primitifs de la chasse, de la pêche, du pâturage.

Comme, du reste, le père de famille est tout entier absorbé par les travaux pénibles de la production, les fonctions de prêtre, de guerrier, de juge, d'instituteur qu'il remplissait autrefois, tendent peu à peu à devenir l'objet de professions spéciales. Et ainsi s'établissent les arts libéraux de la religion, de la guerre, du gouvernement, des sciences et des beaux-arts.

Mais tous ces progrès auraient été impossibles, si le sol auquel étaient attachées les populations grandissantes avait été intransformable comme dans la Grande Steppe. Aussi, voyons-nous les arts usuels nouveaux et les nouvelles méthodes de travail naître exclusivement dans les pays où le climat est suffisamment tempéré et uniforme pour permettre de substituer aux végétations naturelles des industries plus productives.

La dernière condition qui facilita le passage des sociétés de l'état simple à l'état compliqué, fut la contrainte. Le

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travail monotone et pénible des arts nouveaux n'offrait guère d'attrait pour le primitif, habitué, jusqu'alors, à la vie contemplative des stoppes, à l'existence aventureuse et passionnée des pêcheurs et des chasseurs. Ajoutons que rhomme est alors dépourvu d'instruments de travail commodes, qu'il a beaucoup de peine à trouver des plante» utiles, que, faute d'alimentation fortifiante, l'énergie, le déploiement d'efforts nécessaires pour le défrichement, lui font souvent défaut, et, qu'enfin, il redoute, a juste titre, que les récoltes produites, les espèces découvertes et utilisées, les engins inventés ne soient ravis par les tribu* pillardes du voisinage. On comprend, dès lors, li quelle» difficultés de toute sorte se heurtait l'introduction de méthodes nouvelles de travail et pourquoi, afin d'assurer leur triomphe, en même temps que la sécurité des travailleurs, on dut recourir à un régime de contrainte.

Cette contrainte à la vie sédentaire agricole ou industrielle, compensée par la protection contre les périls extérieurs, se produit sous deux formes principales : d'abord, par le servage, l'esclavage ou les corvées (1), ensuite, par le cantonnement.

11 arrive que des groupes guerriers soumettent à leur domination des peuplades déjà adonnées à la culture . mais où celle-ci ne peut se développera cause de la répugnance de beaucoup de familles pour ces travaux pénibles, à cause aussi des déprédations exercées par les tribus voisines. La conquête superpose à la classe des cultivateurs une autorité directrice et tutélaire qui assure l'observation de la loi du travail par tous, et qui les protège contre les incursions des ennemis. Sécurité et généralisation de la culture, tels sont alors les avantages procurés par la contrainte.

Dans ces divers cas elle est le résultat de 1 annexion de

(i) Voir des exemples contemporains de contrainte nécessitée par l'établissement de (a culture dans de Préville, Sociétés africaine^ pages 202, 259 et 18.

groupes d'hommes libres qu'on se borne à attacher définitivement à leurs champs. Dans d'autres cas, l'asservissement des travailleurs manuels se présente sous la forme, non plus de servage, mais d'esclavage, c'est lorsqu'il s'applique à des individus arrachés à leur patrie et transportés sur le territoire occupé par les vainqueurs (1).

Enfin, parfois, pour se protéger contre les incursions des nomades, les populations sédentaires s'allient avec une tribu de pillards qui, moyennant le paiement de redevances en nature ou en argent, ou l'accomplissement de certaines corvées, s'engagent à protéger leurs , récoltes ou leurs troupeaux. C'est ainsi en partie qu'est né le régime féodal des corvées et des redevances. — Aujourd'hui encore, on peut signaler, dans les pays où le sédentaire est en contact avec le nomade, des applications du même système. — Tel est le contrat de fraternité conclu par les paysans du Haouran, en Syrie, avec les brigands du voisinage (2), ou par les laboureurs des déserts africains avec les pasteurs cavaliers (3), moyennant un tribut en grains (el Khoui) payé par le cultivateur aux nomades comme prime de garantie.

La contrainte au travail peut, ai-je dit, revêtir une seconde forme. Elle consiste dans le cantonnement sur un territoire limité qui n'est pas assez riche en produits spontanés pour nourrir la population. Ainsi ont fait les empereurs romains à l'égard des barbares, ainsi font les Russes à l'égard des Bachkirs, des Kirghiz, des Cosaques, ainsi faisons-nous en Algérie à l'égard des Arabes. Bien entendu, cette transformation des nomades en agriculteurs a nécessité une contrainte moins longue et moins dure dans les pays où, comme en Egypte, les inonda-

( i ) Exemples contemporains chez les pasteurs vachers du nord de l'Afrique. — De Préville, page 52.

(a) Le Play, Ouvriers européens, tome II, pages 523 et 394 ; — le Désert de Syrie, par le comte de Perthuys, page i3.

(3) De Préville, les Sociétés africaines, page 18.

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tions périodiques rendent la culture aisée et productive.

Les autres arts de l'extraction donnent lieu aux mêmes remarques. Les avantages procurés par l'art des mines, surtout des mines profondes, n'étaient pas assez considérables pour que les populations s'y adonnassent spontanément. Aussi voyons-nous que, chez la plupart d'entre elles, c'est aux esclaves ou aux criminels que sont laissés ces travaux d'extraction.

C'est aux esclaves aussi que nous devons les grands monuments publics des Etats anciens. Comme l'art de bâtir, l'art de transformer les produits alimentaires, de broyer le blé ou les olives, par exemple, et la plupart des divers arts de la fabrication, rentrent originairement dans le domaine du travail servile. Enfin, c'est assez souvent à eux que sont confiés les durs travaux du rameur, les métiers de boutiquier, de colporteurs, etc. Et même quand certaines professions libérales exigent un effort pénible ou «ont méprisées, comme celle de pédagogue, d'acteur, on voit beaucoup de peuples permettre aux esclaves de les exercer. Seules, les fonctions de guerrier, de prêtre ou de gouvernant furent toujours réservées aux hommes libres, c'est-à-dire aux classes dirigeantes.

En résumé, presque tous les arts usuels sont nés et se «ont développés sous le régime de la contrainte. Et il en est de même des arts libéraux les moins importants au point de vue social.

Voilà les phénomènes généraux qui expliquent les premières complications sociales. Voilà les causes qui donnent naissance aux différences de structure et de fonctions existant entre ces sociétés et les sociétés simples. Ces différences peuvent se résumer ainsi : les sociétés compliquées, même les plus primitives, ne dépendent plus exclusivement des conditions du lieu, elles no demandent plus seulement leur existence aux produits spontanés du sol ou des eaux. Cette source d'alimentation, en effet, est tarie ou insuffisante. On y supplée ou

on y ajoute, par les arts de l'extraction, de la fabrication et du commerce, par les arts libéraux.

En même temps que les fonctions se spécialisent et s'accroissent, en même temps que naissent les inégalités, la structure se complique. La société était, autrefois, composée de groupes épars sur le territoire, presque sans lien entre eux ; elle devient une coopération. Une autorité militaire ou théocratique s'installe au-dessus des familles qui, à leur tour, s'agrègent en gouvernements locaux, puis en communes, en provinces, en États. A côté des familles, s'élèvent des associations professionnelles, politiques, religieuses, esthétiques.

Ainsi compliquées anatomiquement et physiologiquement, les sociétés devraient, semble-t-il, tendre à se rapprocher de plus en plus les unes des autres.

Et cependant il n'en est rien. La plus grande diversité règne entre elles, mais elle ne dépend plus seulement de la diversité des milieux physiques, elle tient d'abord à l'inégalité d'avancement des arts usuels et libéraux, elle tient aussi à la différence d'origine.

Les sociétés du second âge portent, dans une grande mesure, l'empreinte qui marquait les sociétés simples dont elles sont le prolongement probable. Elles reproduisent plus ou moins complètement le type de famille prédominant chez les chasseurs, les pasteurs, les pêcheurs.

On peut, en effet, constater que les sociétés compliquées, à base principale de famille patriarcale, occupent des régions contiguës aux territoires occupés actuellement par les pasteurs, parfois même les régions qu'ils occupaient autrefois. De même, c'est près des régions ou dans les régions (suivant les cas) habitées par les chasseurs que sont établies les sociétés compliquées à base de famille instable.

La famille communautaire domine en Orient, la famille instable, plus ou moins mélangée avec d'autres

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types de famille, en Occident, dans F Amérique du Sud, le Mexique, en Afrique.

Sur un point, cependant, un changement considérable s'introduit dans le régime de la famille à l'âge des machines. L'invention de la barque à voiles transforme, comme nous le verrons, la famille instable de pécheur* en famille souche et contribue, par là même, à renouveler la face du nord de l'Europe et des États-Unis où se développent surtout les sociétés adonnées à la pêche.

Ces constatations jointes à l'impossibilité de classer les sociétés à l'âge des machines, d'après les similitudes de leurs fonctions, puisque toutes sociétés sont, plus ou moins, à la fois, agricoles, industrielles, commerçantes, militaires et théocra tiques, ou d'après les similitudes de leur structure, parce que, comme nous le verrons, le caractère simplement (tribu), doublement (cité), triplement (État) composé des sociétés n'exprime qu'un des aspects, l'aspect politique, c'est-à-dire prol ablement le plus superficiel de la constitution sociale, ont justement amené certains continuateurs de Le Play à proposer une classification, fondée sur le régime des familles le plus habituel dans les divers pays. Le cadre commode, quoique fort imparfait, dans lequel on peut tout au moins provisoirement placer la description des transformations sociales, comprend dès lors trois compartiments. Dans l'un se placent les sociétés communautaires de famille et d'État, à base de famille et de propriété communautaires ; dans l'autre, les sociétés communautaires d'État ou à base de famille souche et de famille instable mélangées ; dans le dernier, les .sociétés à formation particulariste, à base dominante de famille souche (1).

Les premières sont principalement issues de pasteurs, les secondes de chasseurs mélangés avec les pasteurs et les pêcheurs, les dernières de pêcheurs.

(i) Demolins, Science sociale, janvier 1892, pages 21 et ss. \ te Mouvement social de 1892, pages 18 et 73 ; Science sociale , janvier i&$h.

§2. — Première catégorie des sociétés compliquées. — Les sociétés communautaires de familie et d'Etat ou k base de famille, de travail, de propriété communautaires. — La zone, les origines, les ressemblances avec le peuple père : influence de V hérédité t du lieu et du travail

La zone de ces sociétés comprend l'Orient asiatique, (sauf les endroits où, comme dans la Grande Steppe, par exemple, existent encore des sociétés simples), les plateaux et, en dehors de la zone forestière du Centre, les parties cultivées de l'Afrique (avec la même restriction), en Europe, la Russie et les provinces sud slaves (Bosnie, Herzégovine, Bulgarie, Roumanie).

La famille (1), le travail et la propriété communautaires, la faible extension des pouvoirs publics, l'esprit de tradition, tels sont les caractères de ces sociétés.

Si les traits essentiels des sociétés simples de pasteurs se retrouvent dans ces sociétés compliquées qui, plus ou moins complètement, suivant les endroits, sont parvenues au stade agricole, industriel et commercial, cela tient d'abord à ce qu'elles sont, la plupart, issues de sociétés pastorales simples et ensuite à ce que la nature du travail agricole ou l'abondance des produits spontanés, dont l'utilisation aide, en même temps que la culture, à pourvoir à la subsistance des familles, permettent ou imposent le maintien de la communauté dans la famille et dans la propriété.

(i) C'est ainsi que sur les. sept familles décrites par Le Play, dan* son second volume des Ouvriers européens, consacré à l'Orient, une (paysan de Bousrah) comprend cinq ménages, deux autres (paysans à corvées des steppes d'Orembourg, à l'abrok de l'Oka) quatre ménages, une autre deux ménages. Les trois autres familles forcées de quitter, faute de place, le siège de la communauté familiale, cherchent de toutes leurs forces à revenir à la coutume primitive.

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La première raison, avons-nous dit, de la persistance dans l'Orient de la communauté de travail, de propriété et de famille, est due à l'hérédité, à ce que ces premières sociétés compliquées sont filles des sociétés de pasteurs. Lorsqu'en effet la population s'accrut, quand le nombre des hommes fut hors de proportion avec l'étendue des steppes, les pasteurs se virent contraints d'émigrer pour vivre, ils se transportèrent sur des territoires offrant encore assez de ressources naturelles pour leur permettre de conserver et de nourrir leurs troupeaux, de rester demi-nomades. Puis ils s'adonnèrent à la culture, à la fabrication ou au commerce. Mais en se fixant au sol ou en se groupant en caravanes, ils continuèrent à agir collectivement par tribus/ par villages ou par familles, de là, le travail et la propriété communautaires.

Les pasteurs du plateau central ont émigré dans l'Europe orientale, en Chine, dans l'Inde, en Sibérie.

Invasion de V Europe. — Elle s'effectua par deux routes différentes. Il existe d'abord, et c'est le plus important, un chemin de steppes de plaines basses qui s'étendent encore aujourd'hui sur une longueur d'environ 5.000 kilomètres depuis le Pied, du Pamir jusqu'aux bouches du Danube à travers le Turkestan russe, l'espace compris entre la mer Caspienne et les monts Oural, enfin la Russie méridionale. C'est ce chemin qu'ont suivi d'abord les ancêtres des races pastorales qfti peuplent encore le Turkestan et la Russie, les ancêtres des Kirghiz dans le premier pays, des Cosaques du Don et des Kalmontes du Volga dans le second. C'est par là aussi que passa la branche des pasteurs qui s'établirent dans la Russie méridionale et les steppes ou puszta de plaines basses de la Hongrie, (krts les provinces sud-slaves où encore aujourd'hui persistent, sous forme de zadruga et de mir, une certaine communauté de familles. Cependant le reste des envahisseurs, qui s'étaient séparés de leurs compagnons en face des Karpathes, se rendaient dans la Germanie par la route

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des steppes se prolongeant alors à travers l'Allemagne jusqu'à la mer du Nord où ils se transformèrent en pêcheurs. A l'époque historique, ces invasions des Huns et desAlains qui, au v e siècle après J.-C. principalement, viennent effrayer Rome, la Gaule et la Germanie, ne sont qu'une manifestation particulière de ces habitudes d'émigration des pasteurs du Plateau central. Ils ne firent, du reste, que passer dans les pays de forêts. Dès 453, Attila revient en Hongrie pour y reprendre la vie pastorale.

Cependant peu à peu ces pasteurs, sous la pression de ^autorité, se transformaient en cultivateurs, surtout à partir du vn e siècle. L'empereur Héraclius en fixa un certain nombre dans le sud du Danube (en 620 les Croates, en 630 les Serbes, puis les Bulgares), grâce à des concessions de terres. Les Magyars, au ix e siècle, occupent la Hongrie. Au x e siècle, on trouve le Nord de la Russie habité par les Slaves que des princes Scandinaves plient à la culture et à la vie sédentaire. Mais jusqu'au xv e siècle, les populations du midi de la Russie restent entièrement nomades, c'est que les deux expéditions de Gengis Khan et de Tamerlan au xu 6 et au xiv c siècles découragent les cultivateurs. Encore aujourd'hui, beaucoup de familles dans cette région vivent presque exclusivement des productions spontanées.

La seconde route de steppes d'Asie en Europe est composée d'une série de grands plateaux herbus qui s'étendent depuis le Pamir jusqu'au Bosphore en face de Constantinople, à travers l'Afghanistan et le Beloutchistan, la Perse, l'Arménie et l'Asie-Mineure. Cette seconde route, comme la première, permettait aux pasteurs d'envahir l'Europe sans renoncera l'art pastoral, sans modifier leur mode de vie.

C'est par ce chemin qu'arrivèrent les Turcs. Sous la direction de Mahomet II, ils conquirent en 1453 Constantinople, puis la Bosnie, bref, peu à peu toute la presqu'île des Balkans. L'influence du gouvernement turc a

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contribué à maintenir le régime de communauté de familles en Europe, comme en Asie-Mineure et en Perse dont le shah actuel appartient à une tribu turque.

Invasion en Chine., — i° Route du Nord. — C'est par elle qu'arrivent les dominateurs, les gouvernants sortis de pays à steppes riches ; ils traversent le désert de Gobi qui ne les attacha ni ne les transforma, parce qu'à la différence des déserts du Sahara et de l'Arabie, il ne forme pas une voie commerciale entre régions riches. Du reste, l'abaissement progressif des hauteurs du Plateau central sur certains points confinant aux frontières de la Chine en permettait et en ouvrait l'accès aux pasteurs Mongols et Mandchoux.

Aussi du iu e siècle avant J.-C. jusqu'au xvu e siècle de notre ère les migrations se multiplient-elles.

En 247 avant J.-C, une d'entre elles provoque la construction d'un immense rempart de défend ou grande muraille. Mais c'est là un vain obstacle, car au n e siècle après J.-C, il se produit une série de grandes invasions qui amènent le démembrement de la Chine en Empire du Nord et Empire du Midi. De même du ix e au xnt e siècle* En 1620, les Mongols envahisseurs se substituent à la dynastie régnante. En 1644, c'est un Tartare mandchou qui s'empare du Trône, fonde la dynastie des Tsin à laquelle appartient encore l'empereur actuel, et réunit ainsi à nouveau sous un même gouvernement la Chine et la partie orientale du grand plateau.

2° Route du Thibet. — C'est par là que sont arrivés les sujets, les petits paysans, les petits industriels, les petits commerçants, qui forment le fond énergique, laborieux et sobre delà population chinoise (1). Un chemin de steppes continuant celles du Turkestan et de l'Afghanistan existe, il iorine un couloir entre les monts Tsung qui sépa-

J (i) Hypothèse de de Tourville. (Science sociale, iSc/j, tome T, page

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rent d<j la Mongolie, et les monts Himalaya qui séparent de l'Inde. Aujourd'hui cette voie étroitement gardée par les indigènes est continuellement parcourue par des caravanes entre Kachmir et Lhassa, la ville sainte du boudhisme, dont la grande importance commerciale et religieuse, malgré l'aridité d'un sol montagneux et les rigueurs du froid, s'explique dès lors aisément. Si, comme il est permis de le croire, les immigrants ont pénétré par ce chemin, on comprend facilement les caractères de la population chinoise. Sur cet.e route, en effet, très élevée et montagneuse, les pâturages offrent une faible étendue, les chevaux et les vaches sont petits. Il a donc fallu chercher un complément de ressources dans la fabrication domestique, dans le commerce, dans la culture. Cette culture était très dure, et à la fois très intensive à raison de la rarelé du sol cultivable et de la courte durée de la saison d'été. Voilà les exigences qui ont contribué à former la race endurante des petits paysans chinois.

Invasion dans l'Inde. — De ce côté, l'invasion était moins facile. L'Inde, en effet, est séparée du Plateau central par une chaîne de montagnes à pic, par l'Himalaya, Cependant quelques rares et étroits défilés suffirent aux pasteurs. Deux mille ans environ avant notre ère, ils arrivèrent par les défilés de l'Hindoukousch ; ils luttèrent longtemps contre les indigènes de l'Indus, finalement les exterminèrent ou les soumirent, et prirent alors le nom il I [indous. Les renseignements sur cette ancienne société nous sont fournis par les Vedas ou cantiques recueillis entre le xiv e et le vm e siècle avant J.-C. Elle se transforma lorsque les Hindous, entre le xiv e et le x e siècle environ avant J.-C, sortirent de la région des Cinq fleuves et conquirent l'immense plaine du Gange. Sous ce climat brûlant, dans ce pays asservi, les classes devinrent bientôt des castes héréditaires et infranchissables; dans la société brahmanique on en compte quatre : celle des théologiens, de» brahmanes, celle des guerriers, celle des travailleurs,

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celle des esclaves, correspondant aux quatre classes de la société védique. La religion primitive, fondée sur l'adoration du feu et du soleil, fit pliee à une religion de pratiques minutieuses, de croyances sombres et aristocratiques. Au v e siècle avant J.-C , Boudha propose la. suppression des castes du culte, et de la foi à la Divinité. Cette réforme ne réussit pas dans l'Inde, * mais aboutit dans les pays du type chinois. Cependant de nouvelles invasions de pasteurs se produisent. En 1024, ils soumettent l'Inde du Nord ; en 1398, Tamerlan établit l'empire du Grand Mogol qui dure jusqu'à l'occupation anglaise en

Invasion de ïa Sibérie. — Ce pays est une sorte de prolongement du Plateau central qui y descend par pentes douces, couvertes d'herbe. De tout temps, ces deux régions de steppes semblent avoir été en communication constante. Les migrations en Sibérie n'ont jamais présenté le caractère tumultueux et violent des autres invasions. C'est qu'elles avaient lieu par petites masses, insensiblement et à tous moments, périodiquement pour ainsi dire, d'autant plus que les rares populations de Sibérie n'opposèrent jamais de résistance aux envahisseurs.

Telles sont les principales migrations de pasteurs. Si donc l'Orient se compose encore aujourd'hui de sociétés communautaires de famille, de propriété et de travail r c'est qu'il est habité par les races issues des sociétés de pasteurs.

On pourrait faire la même démonstration pour l'Afrique t en montrant dans les pasteurs chameliers du désert, l'origine des races qui donnèrent à la civilisation égyptienne sa physionomie primitive (1 ).

Mais pour expliquer le maintien du régime communautaire dans l'Orient, il ne suffît pas de rappeler que les peuples qui' l'appliquent aujourd'hui sont descendus des

d) De Préfille, Etudes sur l'Egypte dans la Science sociale 1890.

peuples qui la pratiquaient autrefois, qu'ils sont établis dans lesmêmes régions ou dans les régions voisines. L'influence de l'hérédité ne suffît 'pas à expliquer la persistance des coutumes malgré le changement de la nature du travail.

Presque partout, en effet, la culture et les autres arts usuels ont plus ou moins remplacé l'art pastoral. Comment et pourquoi cette transformation dans les procédés de recherche du pain quotidien nVt-elle pas entraîné une transformation dans le régime du travail, de la propriété et de la famille ?

Le maintien du régime communautaire chez les peuples d'Orient et d'Afrique, qui ne vivent plus exclusivement des productions spontanées du sol, tient non seulement à ce qu'elles sont issues de sociétés de pasteurs, mais à ce que tantôt les exigences de la culture de certaines plantes ou de l'exercice de certain travaux, tantôt les faibles besoins de la population obligent à conserver dans le premier cas, permettent de maintenir dans le second les habitudes et les mœurs des ancêtres. Ainsi une raison d'économie chez certains peuples d'Orient, une raison de paresse, chez certains autres, expliquent la persistance du système primitif. Reprenons l'examen de ces deux points.

Si on trouve encore aujourd'hui le régime communautaire en vigueur dans certains pays de l'Orient, ce résultat doit être attribué à la nature des travaux qui, pour être effectués à bon compte, exigent le groupement des individus et des familles. Ainsi en Chine (1), dans l'Inde, au Japon, dans la basse Egypte (2) (et aussi dans le Piémont, dans la province espagnole de Valence), la culture du riz,

(i) Monographie des paysans en communauté de Ning-Fo-Fou, par Léon Donnât, dans Ouvriers des Deux-Mondes, tome IV. Pinot, dans Science sociale, mai 1886, p. 417. Paul Gavé, la Constitution sociale des Chinois.

(2) Voir sur l'Inde les études de de Préville. Science sociale, 1893; sur l'Egypte, idem, Science sociale, tomes IX à XII, 1890 et suiv.

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qui, on le sait, est la nourriture des races jaunes, contribue au moins autant que la grande productivité du sol, à maintenir la communauté de familles ou même de villages comme à Java(l). Un simple ménage, d'abord, ne suffirait pas aux nombreux travaux qu'exigent les rizières ; ensuite l'exploitation en commun facilite l'irrigation nécessaire à la production des deux ou trois récoltes de riz. Car pour profiter des submersions toutes les terres doivent être prêtes au même moment. Sitôt qu'elles sont recouvertes de dix centimètres d'eau environ, il faut qu'on les laboure légèrement avec des buffles, qu'on les herse, qu'on les plante, qu'on arrache dans la vase les mauvaises herbes, qu'on répande l'engrais, parfois qu'un mois après, on renouvelle le nettoyage et le fumage et qu'avant la récolte on creuse de petites rigoles pour assécher le champ, et qui se déversent dans les canaux d'irrigation. La construction de ces canaux, comme l'usage des eaux, doit être collective pour être économique. Ainsi la multiplicité des travaux exigés pour une seule récolte nécessite la réunion de beaucoup d'ouvriers. Or, ce n'est pas seulement une récolte, c'est le plus souvent deux, trois récoltes, que produit annuellement le sol. L'appel de bras à des époques rapprochées est donc assez considérable. Afin d'assurer l'accomplissement des travaux de culture, les familles doivent rester en communauté (2) afin de faciliter l'accomplissement des travaux plus spéciaux d'irrigation, les propriétés doivent être exploitées collectivement. Ce sont là les deux motifs économiques qui maintiennent dans des pays agricoles à population très dense le régime de communauté (3). De même, les ateliers de l'industrie sont

(i) Laveleye, la Propriété et ses formes primitives, chapitre sur la Dessa javanaise.

(2) L'habitation cependant n'est pas toujours commune. Voir pour la Chine, Demolins, Science sociale, novembre 1891.

(3) 11 est curieux de constater que d'après Guy Coquille (Questions sur les coutumes, n° 58) c'est aussi par les exigences de la culture que s'explique le ménage des champs en Nivernais.

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■aussi des ateliers communautaires. Ils sont composés de plusieurs familles réunies, ils produisent du reste, non pour l' exportation, non pour le pays entier, mais pour les besoins des cultivateurs du voisinage.

En Afrique, la famille et la propriété communautaires dans les steppes pauvres et les oasis, persistent d'abord, sans doute à raison de la prédominance de l'art pastoral, ensuite à raison des exigences imposées chez les pasteurs -commerçants, par l'organisation et la défense des caravanes, chez les pasteurs voués à la cueillette par la protection des arbres à gomme, à banane, des courges, chez les pasteurs des oasis par ces divers motifs à la fois joints au groupement d'efforts qu'exigent les irrigations artificielles des lieux d'étape (1).

Ailleurs, par exemple sur le littoral de certaines provinces du Japon (2), la conservation du régime communautaire est due à la nature des engins employés pour saisir le poisson. A Test de l'île Yeso, que baigne le courant d'eau chaude du Pacifique o a Kurs-Sivo^ sont établies d'importantes pêcheries. La nature des lieux ne se prête pas ici, à la différence de ce qui a lieu en Norwège, à la pêche en petites barques. Les filets ont jusqu'à 1 .200 mètres de longueur. Comme il faut quelquefois plus de soixantedix hommes pour le manœuvrer, les familles de pêcheurs doivent s'associer, la forme communautaire du travail de "pêche suppose et entraîne la forme communautaire de la famille.

Dans le Japon encore, dans certaines villes de Russie comme Saint-Pétersbourg, la rareté des animaux nécessite les transports à dos d'homme. Là nous voyons des communautés de portefaix (artèles russes) reproduire plus d'un trait de l'organisation patriarcale des sociétés pastorales. Un pays, l'Assyrie ancienne, qui semble avoir connu

(i) De Préville, les Sociétés africaines.

(2) De Rousiers, Science sociale, 1886.

la famille patriarcale, donne lieu à quelques remarques spé» ciales. Le régime probablement communautaire de cette contrée et qui, sans doute, a son origine dans les coutumes des pasteurs des steppes pauvres du désert (la Ghaldée et l'Assyrie étaient presque stériles à l'origine et habitées par des hommes vivant de pillage et de commerce, ce pays étant la seule voie de transit entre T Extrême-Orient et l'Europe ou l'Afrique), mais aussi dans la facilité que les gains réalisés dans l'art des transports donnaient au pquple de pratiquer l'agriculture sous la forme qui lui plaisait le mieux, -«ous la forme communautaire. Si l'Assyrie a pratiqué la culture en famille patriarcale, c'est donc peut-être parce qu'elle trouvait déjà un supplément de revenus dans le commerce qu'elle pratiquait depuis longtemps et qui l'avait déjà enrichie. Peut-être aussi les irrigations qui, seules, ont rendu possible la culture des bords du Tigre et de TEuphrate (fleuves qui, à la différence du Nil, ne débordaient pas périodiquement) et surtout le travail de construction des ouvrages hydrauliques, des bâtisses publiques et religieuses, des villes de briques (1) ont-elles contribué à imposer le groupement des familles, la communauté de travail et d'efforts. La nécessite d'irriguer et de bâtir aurait ici produit le même résultat que la culture du riz dans le reste de l'Orient (2).

Ainsi dans certains pays d'Orient, le régime communautaire nous apparaît comme une des conditions indispensables pour la bonne culture, pour la pêche, pour les transports, pour la construction.

En d'autres endroits la persistance plus ou moins complète de la communauté de travail, de propriété ou de famille, s'explique soit par la faible densité de la popula-

(i) Ihering, les Indo-Européens avant l'histoire, p. 172.

(2) Voir sur l'origine artificielle de l'agriculture assyrienne et str l'antériorité-, dans ce pays, de l'art des transports, BabeJon, Science miale, 1886.

tion, soit par l'abondance des productions spontanées qui viennent parer à l'insuffisance de production des rares territoires cultivés. A quoi bon s'épuiser à cultiver la terre alors que les animaux travaillent déjà pour nous, alors que les ressources que la nature met à notre portée sont presque assez riches pour assurer le pain quotidien? La richesse du sol et le désir chez l'homme de se soustraire le plus longtemps possible à de pénibles labeurs rendent compte de la préférence des habitants de la Russie, des provinces sud-slaves pour la forme communautaire. Elle ne facilite pas sans doute le développement rapide de la culture. Bien des terres restent en friche ou à l'état de steppes, les terres arables ne sont pas toujours bien entretenues, le produit net du sol est inférieur au au revenu ordinaire dans les pays où triomphe la propriété individuelle. Mais ce régime patriarcal ne demande presque aucun effort. La famille, la propriété communautaires se maintiennent donc, parce que la culture n'a pas encore pris complètement le pas sur l'art pastoral, et il en est ainsi soit parce qu'on n'a pas encore intérêt à transformer le sol et à lui faire produire son maximum de rendement, soit à cause de l'imprévoyance naturelle de l'homme, qui préfère s'exposer à l'éventualité de la faim que de souffrir immédiatement pour se créer une nourriture artificielle abondante.

§ 3. — Différences avec le peuple père.

Si, par la communauté de propriété, de famille et de travail, la première catégorie de sociétés compliquées se rapproche des sociétés simples dont elle est sortie, elle présente avec elles plusieurs radicales différences. Pour les comprendre il faut se rappeler les exigences en face desquelles se sont trouvées les sociétés issues de pasteurs.

Les unes, on le sait, sont établies en Occident, les autres en Sibérie, les dernières en Chine et dans l'Inde.

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Examinons successivement les destinées de ces divers émigrants.

Suivons d'abord les groupes qui se sont dirigés vers l'Occident. Deux catégories de sociétés se présentent à nous : les sociétés pauvres de l'Arabie et du nord de l'Afrique, puis les sociétés fixées sur les steppes riches de l'Europe orientale.

Sociétés issues des steppes pauvres (1). L'insuffisance du pâturage, sa pauvreté en herbe et en eau amène les pasteurs à se faire fabricants et marchands. On fabrique, non plus seulement pour la consommation de la famille (fabrication ménagère), mais en vue de la vente (fabrication accessoire). Comme, du reste, toutes les familles sont vouées aux mêmes occupations et suffisent à leurs propres besoins, il n'existe pas d'acheteurs dans le voisinage, on est obligé d'aller les chercher au loin. On les trouve en effet : sur les confins maritimes des déserts existent des sédentaires commerçants et agriculteurs près desquels les pasteurs viennent, alors que le désert ne fournit plus d'herbe pour faire paître leurs troupeaux. C'est là une clientèle naturelle. On troque des peaux de bêtes, des armes, des défenses d'animaux, des étoffes grossières, des cordes ou autres objets fabriqués à la main contre les produits de la terre.

Les transports que nécessitent ces échanges amènent les pasteurs du désert à s'organiser en caravanes d'hommes portés sur leurs bêtes. Elles se composent de groupes nombreux à cause des dangers du voyage, elles ne comprennent que des personnes capables de se défendre et armées, elles sont soumises àj un chef qui choisit la route, maintient l'ordre, traite ou guerroie au nom de tous. D'abord accidentelle, la caravane revêt progressivement un caractère permanent. : l'art des transports et des

(0 Demolins, Science sociale, 1890, t. II, p. 476; et mai 1893. — De Pré ville, Sociétés africaines, p. 36.

178 LÀ SCrENCE SOCIALE

échanges constitue bientôt un procédé régulier, destiné à parer à l'insuffisance des ressources fournies par l'art pas* toral. D'abord compcsée de familles étrangères les unes. aux autres, la caratatïe finit par être un groupe formé d'éléments permanents. D'abord dépourvue de toute organisation sérieuse, la caravane devient un ensemble d'agrégats étroitement hiérarchisés. Au-dessus de la tente ou ménagé d'une famille s'élèvent les hezlas (ménage des père, lils et cousin) dont la réunion forme à son tour les douars ( Tamilles dérivées d'un ancêtre commun) qui, en se groupant, donnent naissance aux ferqua ou corps principaux do la caravane, constituant eux-mêmes par leur réunion la tribu ou caravane qu'administre la Djemmaâ Ou conseil dos anciens. Lé chef de la caravane devient, lui aussi, permanent. Ces petites sociétés, ainsi fortement dirigées. et urbanisées, peuvent déjà être classées au rang de sociétés communautaires de famille et de l'État. Elles connaissent les arts de la fabrication et du commerce, elles «ont soumises à une autorité supérieure à celle des chefs de famille, c'est l'autorité du chef de caravane, de la djemmaâ, et enfin des personnes préposées aux besoins du culte et de l'instruction.

Quelle est la circonstance qui va produire encore de nouveaux progrès? C'est l'oasis. L'oasis, en pliant, partiel* lement au moins, les pasteurs à la vie sédentaire, leur a 1^ unis de se vouer, sous la direction des confréries relipieuses ou de chefs de caravane, à la culture de la terre. Cette transformation, il est vrai, ne s'opéra pas sans difficulté. Les oasis, en effet, sont très difficiles à créer. Pour rendre leur exploitation productive, de grands travaux d'irrigation sont nécessaires. Quel est donc l'intérêt qui poussa les nomades à s'établir là? C'est que le commerce dos transports était allé en se développant sans cesse et que presque tous se faisaient par la voie du désert, seule route commode entre l'Orient et l'Occident, Or, il fallait h ion assurer l'approvisionnement des caravanes, leur

l'âge des machines 179

fournir l'eau, les fruits. On créa donc des oasis, parce que sans cela le désert aurait manqué d'étape de ravitaillement. L'oasis facilitait le commerce à un autre point de vue, il était un endroit de marché tout trouvé. C'est aussi là que prennent naissance les industries de marchand et dartisan sédentaires.

Est-ce tout? Non, car le milieu nouveau a une curieuse influence sur le régime de la famille. Tout en restant communautaire, elle tend à revêtir la forme matriarcale. Et cela pour deux raisons. La première, c'est qu'en l'absence du mari, occupéau loin , la femme dirige la culture et la boutique. Cette séparation de l'atelier de travail des deux époux tendà rendre peu à peu la femme indépendante de son conjoint. Car toutes les fois que la femme suffit à assurer sa propre subsistance et celle des siens, elle tend, semble-t-il à peu près partout, à prendre la place du chef de famille. Soumise à peu près soûle aux devoirs du mariage, elle en accapare bientôt tous les droits (1). La seconde raison du matriarcat communautaire c'est que, pour éviter l'isolement, la femme reste dans son douar de jeune fille et y élève ses enfants. Or, à la tête de ce douar se trouve le fils aîné de la sœur aînée et non pas le mari qui reste attaché à sa communauté maternelle. Voilà pourquoi les enfants portent le nom de la mère.

L'organisation nouvelle du travail entraîne le dévelop. pement exceptionnel des pouvoirs publics qui ne sont eux-mêmes que le développement de l'autorité du chef de la caravane, de son conseil, de ses marabouts. La caravane fixée dans l'oasis est commandée, comme la caravane en marche, par une assemblée (djemmaâ) de notables, élus dans chaque quartier, par des confréries religieuses ; elle possède des ifonctionnaires préposés aux besoins du culte (marabout et ses auxiliaires), un agent de police, un crieur public, un répartiteur des eaux. Sur les confins cultivables

(0 Cf. chapitre II, § 7. Cf. Dareste, Études d'histoire du droite- 55.

du désert, autour de l'Arabie et du Sahara, se développent des sociétés analogues, d'où probablement semblent sortis les habitants de la Chaldée, de l'Assyrie, de l'Egypte et plus tard les Arabes.

A côté de ces groupes issus des pasteurs de steppes pauvres, se placent les groupes issus des pasteurs de steppes riches (1). On les trouve dans l'Europe orientale. Ils sont représentés parles Finnois, les Nord-Slaves, les Sud- Slaves. En Finlande, la culture rudimentaire apparaît : on brûle le bois et on sème sur les cendres. Chez les Nord- Slaves , on rencontre aussi les arts usuels nouveaux sous le régime communautaire de la famille, du travail, de la propriété. Mais issu de pasteurs chez qui, à la différence des habitants du désert, la nécessité permanente du commerce en caravanes, n'avait pas développé les aptitudes au gouvernement, ce peuple ne réussit à s'organiser que sous l'influence de dominateurs étrangers (les Russes), venus des pays à famille souche. C'est d'abord le Russe ou Scandinave Rurik, qui force les Slaves à la culture en les cantonnant sur la terre. Au commencement du xvn e siècle, Boris Godounoff renforce encore le servage qui, du reste, fait place, dans ce pays comme dans les autres États avancés, au régime des corvées en nature ou en argent, puis à la liberté (loi de 1861). Comme le développement agricole, le développement industriel est dû encore à l'influence étrangère. C'est en appelant des ouvriers et des ingénieurs de l'Occident que Pierre -le-Grand transforme auxvin 6 siècle la civilisation matérielle. Enfin il organise une armée régulière divisée en fantassins et dragons sur le modèle allemand, il crée une flotte régulière sur le modèle hollandais et impose à tous le service maritime, il établit une administration régulière sur le modèle suédois, et transforme entièrement la noblesse russe en une noblesse de fonctions.

(i)Demolins, Science sociale, septembre 1895. Dareste* loc. cit. chapitres vu à x.

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Les Sud-Slaves (Bulgarie, Serbie, etc.) ont subi, eux aussi, une double influence : l'influence du milieu physique sur lequel ils étaient fixés, l'influence de dominateurs étrangers, des Turcs. Les conditions du lieu poussèrent les Slaves du Sud à la culture. Pressés en effet entre les nomades et l'Empire d'Orient, ils furent réduits à l'existence sédentaire. Or, comme d'une part, le sol forestier où ils se trouvaient cantonnés était incompatible avec l'art pastoral, et trop circonscrit pour c(ue la chasse y fût productive, comme, d'autre part, le commerce et l'industrie ne pouvaient naître faute de sécurité, les pasteurs durent se livrer au travail de la terre. Mais ils habitaient un pays montagneux, la terre était restreinte, peu fertile ; pour la féconder il fallait pratiquer l'irrigation et utiliser Veau des rivières coulant sur les sols étages des Balkans au Danube. De là sortirent une série de transformations très importantes. D'abord chaque personne contrainte de la sorte à des efforts constants et pénibles exige et obtient une part d'influence et d'intérêt dans la direction ou la production agricoles. La propriété de famille devient dès lors perpétuelle et cesse d'être soumise, comme dans le mir russe, à des partages périodiques. Elle reste communautaire, indivise, mais le travail individuel est encouragé par l'institution du pécule. L'autorité patriarcale subsiste, mais elle est limitée par un conseil de communauté composé, non des plus anciens, mais des adultes en état de porter les armes. Le chef du groupe n'est plus nécessairement le plus âgé, il est en effet élu par l'assemblée qui a aussi le droit de le déposer. La maîtresse de maison, à cause de la complication de son rôle, est aussi choisie à l'élection, elle peut donc ne pas être la femme du patriarche. Comme, du reste, la rareté des productions spontanées, le caractère extensif de la culture amènent souvent des discussions intérieures, la communauté peut être dissoute. Voilà les caractères des sociétés des Slaves du Sud. Ils ne semblent pas avoir été modifiés par la

conquête turque. Le Turc, en effet, est lui-même issu des peuples communautaires. Il a donc peu de goût pour la culture, il ne sait pas imposer aux vaincus des méthodes perfectionnées, et maintient les propriétés communes. C'est ainsi que les terres wakfi (offertes à Dieu), qui couvrent plus de la moitié de l'Empire sont inaliénables et impartageables. Du reste les aptitudes au gouvernement manquent aussi aux Turcs : l'infanterie des janissaires se scrutait parmi les Grecs et les chrétiens soumis au célibat, la religion est empruntée aux Arabes. Voilà tout un ensemble de faits qui nous permettent de comprendre pourquoi l'influence du peuple dominateur sur le peuple assujetti fut si faible. Telle est l'évolution des sociétés de pasteurs de steppes pauvres et riches qui se sont formées en Occident.

Mais d'autres pasteurs ont, comme on sait, émigré en Sibérie (1). Ils peuplèrent l'extrême nord de l'Europe et de l'Asie ; ils sont aussi probablement l'origine des anciennes populations de l'Amérique.

Les steppes qu'ils habitent sont des steppes de toun- *im$ } c'est-à-dire de mousses et de lichens. Le renne est la seule bête de somme utilisable, seul il peut vivre de ces plantes rares, rabougries, sous un climat glacé. Comme elles ne repoussent que tous les dix ans, comme par conséquent il faut au renne de vastes espaces pour se nourrir, il en résulte que la population ne peut guère se multiplier, faute de subsistances. La vaste communauté familiale doit donc se séparer en petits groupes ; vivant isolément, elle se restreint. L'autorité r paternelle aussi est moins stable, moins absolue. La pauvreté du sol oblige en effet la population à se livrer aux travaux accessoires de pêche et de chasse, favorables à l'influence des jeunes gens, parce qu'ils exigent de l'agilité et de la vigueur.

Les groupements analogues aux caravanes des pas-

(t)De Rousiers {Science sociale, t. VII et VIII); Demolins, 1890, t. II, mars 1893.

." i/àge des machines % 18S

teurs à steppes riches ou pauvres ne peuvent se former, car le commerce n'a pas pénétré dans ces contrées déshéritées, les modes dé transports employés (le traîneau et le patin) ne peuvent être utilisés que sur les terres couvertes de glace. Aussi n'existe-t-il pas à proprement parler de pouvoirs publics. L'autorité, quand elle existe, est une autorité étrangère (Russie, Chine, Canada ou États-Unis).

Restent les sociétés nées des steppes de l'Orient (1). Les unes couvrent l'Asie orientale et forment le groupe chinois (Chine, Thibet, Indo-Chine, Japon), les autres sont fixées dans l'Asie méridionale et Se rattachent au groupe hindou (Inde, Perse, Afghanistan, Bélouchistan, Haut-Turkestan). *

Deux traits séparent ces sociétés compliquées de la société pastorale simple dont elles sont issues. Ils tiennent à la chaleur qui rend les sols cultivables très productifs à peu de frais. Le premier signe distinctif c'est qu'on ne pratique à peu' près plus l'art pastoral : seuls la fabrication, le commerce et surtout la culture sont en usage. Ensuite ces sociétés possèdent une population très dense .

Mais l'énorme productivité de la terre, ainsi que les exigences du travail agricole du riz, permettent au régime communautaire de famille et de propriété de se maintenir.

Sur la formation de ces deux grands empires, je renvoie aux renseignements que j'ai précédemment donnés. Ils permettent de comprendre les complications sociales de l'Inde; surtout depuis la société brahmanique, et le dualisme d'éléments dont la combinaison assura la stabilité et l'indépendance de la Chine.

Voilà l'origine et les caractères généraux de la première catégorie de sociétés, dés sociétés communautaires de famille et d'État

Grâce à ces explications , il est facile d'apercevoir les

^ (c)Demolins, Science sociale, mars 1894. Dareste, chap. iv.

différences qu'elles présentent avec les sociétés simples do pasteurs.

* D'abord ces dernières tirent leur subsistance non plus seulement des produits spontanés du sol, mais aussi de la culture (surtout groupe slave, chinois, hindou), de la fabrication, et du commerce (surtout groupe des steppes pauvres du désert).

La seconde différence, conséquence de la première, c'est que le travail cesse d'exercer de l'attrait, devient pénible, c'est-à-dire plus long et plus intense, et exige une contrainte exercée par des autorités prévoyantes, par les confréries religieuses ou le chef de caravane dans les sociétés issues des déserts, par les conquérants Scandinaves chez les Nord-Slaves, par les envahisseurs tartares chez les Chinois, par les envahisseurs ariens chez les Hindous.

L'esclavage, le servage, étaient à peu près inconnus chez les peuplades de pasteurs. Dès qu'elles passent à l'état agricole et industriel , les hommes cherchent, en vertu de la loij'du moindre effort, à faire accomplir par d'autres les travaux auxquels les exigences de la culture ou de la fabrication les soumettait. De là, dans beaucoup do pays : en Egypte, en Assyrie , chez les Arabes, issus des sociétés de steppes pauvres, en Russie, dans l'Inde, en Chine même, du moins aux époques de grande activité militaire (1). l'apparition de l'esclavage ou du servage, que recrute la guerre et que perpétue la loi imposant aux enfants la condition des parents, loi à double tranchant, loi de privilège pour les classes dirigeantes qui s'organisent en classes ou en castes héréditaires, loi de tyrannie pour les classes inférieures, clouées pour longtemps et parfois pour toujours, à l'état de leurs ancêtres, vouées de père en fils à l'éternel labeur de la production des subsistances pour autrui.

(i) Biot, dans le Journal asiatique de 1837.

l'âge des machines 185

De là, aussi, la dignité religieuse ou juridique dont le législateur de ces pays revêt les animaux utiles à l'agriculture. En Egypte, on adore le bœuf; il en est de même dans les Indes encore aujourd'hui (1). En Perse, l'avènement du zoroastrisme a pu être présenté comme une sorte de 1789 de l'espèce bovine (2). Les plus anciennes lois de Rome punissent de mort le meurtre d'une bête de labour. Tout cet ensemble de faits est d'autant plus probant que les anciens monuments de la littérature souscrite nous représentent le bœuf comme un objet d'alimentation. Si donc , à une époque relativement récente, il devint sacré, si sa chair fut prohibée, cela doit tenir, non pas à une théorie religieuse comme la métempsycose professée par Pythagore ou les brahmanes, non pas aux coutumes remontant à l'âge pastoral, mais aux exigences de la culture nouvellement introduite.

En d'autres sociétés, l'utilité primordiale du bétail pour les sociétés agricoles se traduit par l'habitude du grand propriétaire de concéder au petit propriétaire des bêtes à cornes, à charge de redevances. Ce curieux régime de féodalité contractuelle, à base de bétail, existe aujourd'hui chez les Cafres et les Zoulous ; il a été pratiqué dans l'ancienne Irlande (3) .

L'apparition des arts usuels nouveaux et la difficulté des tâches entraîne une autre différence, la séparation, non plus par la force, mais par l'effet du travail, de la population, en deux classes : d'une part, la classe supérieure qui se donne courageusement au commerce, à la fabrication ou à la culture, qui utilise l'atelier qui lui a été attribué ou sur lequel elle est cantonnée, qui conserve soigneusement ses instruments de travail (outils, bestiaux, charrues, barques), ses semences, ses plants, ses procédés de culture; d'autre part, la classe intérieure composée des

(i) André Chevrillon, dans l'Inde, 1891, eu. sur Bénarès.

(2) Darmsteter, le Zend Avesta, 1893.

(3) Sumner-Maine, Institut, primitives, pages i85 et suiv.

paresseux, des inhabiles ou des dissipateurs qui^ bientôt, se voient contraints, pour vivre, de se placer, par le salariai, au service des forts, des prévoyants, des économes. Avec -cette distinction de classes et cette inégalité de richesses apparaissent le paupérisme et sa contre-partie : le patronage, ensemble des procédés par lesquels les riches ou ■détenteurs des moyens de travail viennent en aide aux pauvres.

Le caractère absorbant du travail nouveau a aussi pour résultat de contraindre le chef de famille à abandonner à 4es étrangers certaines fonctions que les loisirs et l'isolement de la vie pastorale l'amenaient à remplir.

Et c'est là l'origine des diverses professions libérales.

Le prêtre se charge des cérémonies du culte, de T instruction élémentaire des enfants qui, plus tard, tend à avoir dans l'instituteur un organe spécial. La défense contre l'ennemi est confiée aux guerriers, l'étude du beau et du vrai réservée aux artistes et savants. Enfin, les pouvoirs publics, constitués par le chef de caravane et les confréries religieuses dans les steppes du désert, par les envahisseurs chez les Slaves, les Chinois et les Hindous, pourvoient au service de la paix publique ; ils administrent et distribuent le sol commun à tous, construisent et entretiennent les bâtiments nécessaires au culte et à l'enseignement, comme chez les Bachkirs demi-nomades assurent des approvisionnements pour les temps de disette, comme en Chine, dirigent les caravanes, les défendent pendant le voyage, répartissent équitablement les eaux, «comme chez les pasteurs du désert.

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