L.A SCIENCE SOCIALE
lui démanderont le pain et les amusements comme la plèbe romaine, des places ou des titres comme la noblesse de notre ancien régime qui, d'abord éloignée de l'industrie et du commerce, finit même, sous Louis XIV, par déserter l'agriculture, ils laisseront envahir par les pouvoirs publics le domaine des arts usuels, ils laisseront confisquer par le pouvoir central les libertés locales.
Il faut, du reste, reconnaître que la famille quasipatriarcale présente moins d'inconvénients sociaux que la famille instable. Dans la première, l'atelier de travail n'est pas démembré périodiquement ; s'il consiste, par exemple, dans une terre, celle-ci, comme nous le verrons, se présente généralement sous la forme de domaine aggloméré autour de l'habitation centrale, et elle sera transmise intégralement au plus digne. Lorsque la famille est instable, au contraire, la nécessité des partages périodiques oblige à maintenir le domaine morcelé. Or, avec ce régime, le cultivateur perd du temps pour se transporter d'une parcelle à une autre parcelle éloignée, les charrois se font plus difficilement, les engrais liquides ou demi-liquides subissent une déperdition pendant le voyage, le contrôle du maître s'exerce moins pleinement bien, les pâturage et l'élevage du bétail qui supposent des propriétés d'un seul tenant ne peuvent se développer ; enfin, la liberté des cultures est entravée par l'enchevêtrement des parcelles qui impose un système uniforme d'assolement. Tous ces inconvénients ne se rencontrent, plus dans les exploitations dirigées par les familles quasi-communautaires. La même supériorité de ce type de famille existe en matière des arts usuels autres que la culture. Ajoutons que la transmission intégrale pratiquée par les familles quasi-communautaires assure la perpétuité des traditions morales et professionnelles.
Quelle est alors l'irrémédiable faiblesse de la famille quasi-communautaire ? C'est que l'absence d'éducation virile, le passivité, la mollesse, le manque d'initiative,
l'âge des machines 191
empêchent les enfants qui n'ont pas été choisis par le père pour continuer ses travaux de prendre leur essor, de promouvoir, par leurs propres efforts, des œuvres durables. Quoique pourvus d'une dot suffisante pour leur permettre de créer un établissement indépendant, ils restent toute leur vie incapables de rien fonder, ils versent dans la bureaucratie ou tombent dans le prolétariat, l'oisiveté, la mendicité. Ainsi, la fausse famille souche aboutit pour les enfants qui ne succèdent pas au père, à des conséquences presque aussi désastreuses que la famille instable pour tous les enfants.
Cependant, ici, une grave difficulté se présente. On peut d'abord critiquer la distinction que nous prétendons établir entre la fausse et la vraie famille souche. On pourrait, en outre, songer à dire que, même la distinction admise, les applications qu'on en prés ente sont inexactes.
Examinons successivement ces deux objections.
Et d'abord la distinction que nous admettons avec les rédacteurs de la Science sociale et contrairement à l'opinion de Le Play, serait inexacte. Toutes les fois, dit-on,, que la famille se compose de deux ménages, celui du père et celui de l'héritier choisi, toutes les fois qu'on rencontre la . pratique de la transmission intégrale de l'atelier de travail à un seul des enfants, la famille souche existe. Adopter un autre critérium c'est embrouiller inutilement la question.
Mais on a répondu avec raison (1) que le critérium extérieur proposé par Le Play et adopté par ses disciples delà Réforme sociale, s'il a l'avantage de sa netteté, offre le grave inconvénient, d'abord, d'attribuer à la transmission intégrale une importance qu'elle n'a pas ; ensuite, de négliger la question de l'éducation, des aptitudes des enfants, qui est essentielle.
(i) Demolins, Science sociale, janvier 1895 et janvier 1896 ; Paul de Rousiers,itewi, février 1894 ; Butel, item, avril 1892. En sens contraire, Macarel, la Famille souche, d'après Le Play.
D'abord, la transmission intégrale n'a pas l'importance qu'on lui prête ; la preuve c'est que, pour prendre un exemple dans les sociétés contemporaines, les Etats-Unis ne pratiquent pas cette, coutume et que l'Angleterre saxonne tend à l'abandonner. Prétendra-t-on que la famille chez ces peuples vigoureux soit en voie de désorganisation ? Le Play, sans doute, était de cet avis, mais une observation plus minutieuse (1) a démontré Terreur de cette opinion, et que l'instabilité était due, non à des causes morbides et fâcheuses, mais, au contraire, à l'abondance de la terre disponible, aux nombreuses occasions de gain. Ainsi, une famille peut être instable au sens que Le Play, attribue à ce mot, c'est-à-dire peut ne pas réunir au même foyer le ménage d'un enfant et celui du père, peut ne pas pratiquer la transmission intégrale à un seul héritier, sans cependant être ébranlée ou désorganisée.
Comme il y a des familles fortes qui ne connaissent pas la transmission intégrale, il existe aussi des familles sans énergie qui la pratiquent. Or, de même qu'il semble difficile de ranger les premières sous la dénomination de famille instable, il ne paraît pas possible de mettre les secondes sur le même pied que les vraies familles souches fécondes et puissantes dont parle Le Play. Pourquoi? C'est ici que commence d'apparaître le fondement du nouveau critérium qu'on propose de substituer à l'ancien. Si l'on examine en effet les familles qui pratiquent la transmission intégrale, on voit que les unes produisent des enfants dépourvus de vigueur, incapables de se créer une situation indépendante, tandis que des autres, au contraire, sortent ces hommes qui, par leur industrie, leur commerce ont renouvelé le monde et qui, jamais découragés, réussissent toujours à s'établir d'une façon avantageuse à l'étranger ou dans leur pays. Est-il possible d'assimiler les familles souches d'où sortent les émigrants basques ou
(i) De Rousiers, la Vie américaine.
auvergnats qui n'ont jamais fondé une colonie, et les familles souches donnant naissance aux émigrants Scandinaves et anglais dont rien n'égale la puissance d'expansion et d'organisation ? Poser la question, c'est la résoudre.
Mais alors à quoi tient précisément cette double confusion de la famille des États-Unis et en partie de l'Angleterre avec la famille instable ou désorganisée, de la famille des pays montagneux d'Auvergne, du Jura, des Pyrénées, etc., avec la famille souche?
Cette confusion tient à ce qu'on a considéré comme essentielle une circonstance qui ne se retrouve qu'habi* tuellement dans la famille souche. On a trop regardé l'aspect extérieur, les règles de forme, lo côté juridique et économique de la constitution de la famille souche. On n'a pas assez pensé au but essentiel de la famille : l'éducation des enfants. La diversité des éducations fait la diversité des farrçilles. Seule, par conséquent, l'éducation permet d'établir une classification un p2U profonde des familles. Or, plaçons-nous à ce nouveau point de vue, adoptons ce nouveau critérium, les résultats étranges auxquels avait abouti Le Play cessent de s'imposer à nous. Nous ne sommes plus obligés de considérer comme désorganisées les familles analogues à celles des États- Unis, et comme modèles les familles analogues à celles de nos pays de montagnes.
La famille souche peut exister sans transmission intégrale du foyer à un héritier associé, il suffît que chaque enfant soit élevé de façon à devenir apte à se créer par soi-même un atelier de travail indépendant. C'est cette aptitude (et non pas la transmission intégrale de l'atelier de travail) qui éloigne les enfants du foyer, le père réussit parfois à conserver près de lui un héritier par l'appât de la succession promise : ainsi en Angleterre. Parfois aussi les descendants ont un tel goût de l'indépendance, ou trouvent de telles occasions de s'enrichir, que nul d'entre eux ne veut s'enfermer pour toujours sur le domaine' des parents
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