Î LA SCIENCE SOCIALE
lopper, dans les pays, bien entendu, où elles deviennent une véritable profession, le type de famille instable. Il est rare que ces travaux s'accomplissent en commun. Il en est autrement, comme nous le verrons plus en détail dans le chapitre onzième, de la pêche côtièçe en barque à voiles ; elle sépare sans doute l'atelier (barque), du foyer, de la maison ; mais, du moins, elle suppose que le père garde près de lui un fils pour l'aider dans ses manœuvres sur mer, et ainsi nait la famille souche, à transmission intégrale et à esprit individualiste.
Reste à examiner l'influence de l'art pastoral. Si nous prenons l'exemple concret de la France contemporaine (1), nous voyons que l'art pastoral moderne, à la différence de ce qui se passe dans les steppes de l'Orient et à cause précisément des différences d'altitude et de climat des prairies dans les deux pays, n'est plus un travail exclusif sauf dans les Alpes et les Pyrénées. A cette occupation se joignent en Auvergne le commerce des bœufs Salers, dans les Causses de la Lozère où le sol calcaire donne ses pâturages peu abondants, la culture. En outre, l'art pastoral cesse d'être un travail nomade, il est sédentaire, ou transhumant dans les Alpes et les Pyrénées : pendant l'hiver, les troupeaux descendent des montagnes et viennent brouter l'herbe de la Grau et de la Camargue. Knlin l'art pastoral ne s'exerce plus que sur des territoires restreints qui, tantôt, appartiennent à une ou plusieurs communes, comme dans les montagnes à pentes escarpées et à vallées hautes des Alpes et des Pyrénées, tantôt sont appropriées à cause de la richesse des pâturages venus sur un sol volcanique. Les prairies sont même encore pius réduites dans les pays, comme les Causses, où la pauvreté des terres oblige à en mettre une partie en culture.
i !e changement dans les conditions de lieu et de travail
i , Demolins (Science sociale, juillet 1896), commencement de la série précitée d'articles relatifs à la géographie sociale de la France.
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oblige la famille communautaire à se réduire et transforme son esprit. Faute de place, elle se limite au ménage des père et mère, de l'héritier associé et des parents célibataires. Elle s'allège du trop plein de sa population par une expansion temporaire, pauvre et par groupes dans les pays où l'art pastoral, travail exclusif, contribue à maintenir l'esprit de tradition, l'attachement à la vie communautaire, indolente et peu productive. L'expansion est hu contraire individuelle, définitive, en Auvergne. Les émigrants pyrénéens et alpins se portent sur des professions n'exigeant ni capitaux, ni effort musculaire, ni initiative, les émigrants auvergnats sont plus hardis, ils s'adonnent aux petits métiers,, au commerce de brocantage auquel ils sont préparés par l'habitude de la vente des bœufs dans le pays natal.
L'esprit de la famille se transforme : les membres de la famille cherchent un appui moindre dans le groupe, un appui plus grand dans les entreprises individuelles, dans l'initiative qui, peu développée dans les pays exclusivement de pâturage (Alpes, Pyrénées), devient une vraie aptitude au trafic chez l'Auvergnat.
Ce n'est pas seulement par la nature de l'effort exigé, et par les conséquences sociales que les travaux de récolte diffèrent des autres travaux d'extraction pratiqués dans l'Occident, ils en diffèrent encore par leur importance. L'agriculture, l'art des forêts et des mines occupent le plus grand nombre des habitants des pays civilisés. Les ressources que les travaux de récolte fournissent en Occident «ont au contraire assez restreintes ; cependant, si le domaine de ces industries n'est pas aussi étendu que dans Jes sociétés simples ou les sociétés compliquées à type comn *Unautaire, il ne mérite pas moins notre attention à ■ <sause <j u concours précieux que ces arts usuels apportent encor^ £ i a nourriture et à l'habillement.
^ chasse. — La chasse n'est plus en général l'objet un *^ profession particulière dans l'Occident. Cependant
certains domaines d'Angleterre, par exemple, sont consacrés à l'élevage du gibier en vue de la vente au commerce. Dans les forêts d'Autriche et de Hongrie il s'opère encore aujourd'hui de véritables abatages de lièvres et de perdrix. En 1889, la valeur du gibier tué en Prusse s'est élevée à quinze millions de francs. v
Les chasses vraiment productives soit au ppint de vue de l'alimentation, soit au point de vue de la parure (éléphants pour les défenses, autruches pour leurs plumes, castors, loutres, tigres, panthères pour leurs fourrures), s'effectuent en dehors de l'Europe civilisée. C'est ainsi que l'Angleterre, grâce aux systèmes d'élevage établis au Cap, exporte annuellement pour 75 millions de francs de plumes d'autruche. Et si, en Algérie, nous n'avions pas donné toute liberté aux chasseurs, il est probable que nous aurions pu tirer de ce commerce d'aussi gros revenus que nos voisins (1).
Le régime auquel cette industrie intéressante a étésoumis doit en effet varier et a varié d'abord suivant la facilité de destruction du gibier et la puissance des engins employés contre lui, ensuite suivant qu'il se multiplie plus ou moins et qu'il présente plus ou moins de dangers pour la conservation des récoltes.
Voilà pourquoi, dans les pays et aux époques où les oiseaux et les animaux sauvages sont en abondance, et risquent de causer préjudice aux productions agricoles, la chasse est libre. C'est le système qui prévaut dans l'antiquité et notamment à Rome (Livre II, titre I, § 12 et suivants, Instttutes de Justinieri), puis dans notre moyen âge (2). Bien plus, la chasse ne constitue pas seulement un
( i ) Les anciennes compagnies privilégiées de colonisation avaient en Amérique, à leur service, pour leurs approvisionnements en fourrures, des chasseurs ou trappeurs issus principalement de Français du Canada.
(•i) Mais la liberté subit toujours une restriction ; même à Rome H n'est pas permis de chasser ou de pécher sur le fonds d'autrui dès
^ l'âge des machines 255
^r droit, c'est parfois un devoir. Ainsi les chartes du moyen I âge (i) nous montrent le seigneur obligé de chasser les ' animaux nuisibles quand lçs tenanciers le demandent; ailleurs, les laboureurs se cotisent et offrent des gratifications à leur seigneur pour qu'il consacre plus de temps désormais à la destruction des bêtes sauvages. Rien de plus naturel : la multiplicité du gibier crée un péril permanent pour les récoltes, péril qui ne peut être prévenu par les paysans eux-mêmes, faute de l'habileté, du temps et des engins nécessaires, trop coûteux pour de pauvres gens. Aujourd'hui encore, le législateur français «loi du 8 août 1882, etc.) ne favorise-t-il pas les battues contre les animaux nuisibles en allouant des primes aux destructeurs de renards, de sangliers, de loups?
Lorsqu'au contraire le gibier devient rare, soit par suite du défrichement sans cesse croissant des forêts, soit depuis la découverte de la poudre et des armes à feu perfectionnées, le système de la liberté de la chasse peu à peu tombe I en désuétude. La chasse, encouragée à l'origine, cesse désormais d'appartenir à tous les propriétaires. Elle est monopolisée par les seigneurs, à cause de la nourriture substantielle qu'elle fournit, ou de la nature, des instruments qu'elle exige. Puis l'État s'empare du droit de chasse dans un intérêt national. On considère dès lors la chasse comme un plaisir ou même comme un moyen de s'approprier une richesse qui, naturellement, appartient à tous. Les pouvoirs publics alors enlèvent ce droit aux particuliers pourl'exploitereux-mêmes (système delà chasse seigneuriale ou régalienne), ou pour en céder la jouissance, moyennant finance, aux individus disposés à payer un permis (système actuel de la Loi du 3 mai J 844, mono-
que le propriétaire en interdit l'accè3 ; en tous cas, môme lorsque la permission a été donnée au chasseur, le propriétaire a contre lui faction de la loi Aquilia pour se faire indemniser des dommages cnusés. Eafin la pêche peut être interdite dans les régions où elle a été affermée par l'État. Voir sur ce dernier point, Girard, Manuel, pa^e 23o. (i) D'Avenel, la Fortune privée, p, 216.
pôle de la chasse à l'éléphant réservé aux chefs indigènes de district reconnus par l'État belge, et prélèvement égal à la moitié de la valeur des défenses) (1).
Il est curieux de constater, notamment dans l'histoire de la législation française, que les progrès de l'intervention de l'État en notre matière correspondent aux perfectionnements des armes à feu, principal engin du chasseur moderne. C'est, en effet, à partir du xiv e , mais surtout à partir du xvi e siècle, que la chasse tend à devenir le monopole des classes privilégiées. Or, c'est alors aussi qu'ont lieu les principales inventions qui facilitent le massacre du gibier.
Primitivement, on chassait avec l'arc et des flèches, ou avec des faucons et des éperviers. L'invention de l'arquebuse, qu'on tire sur une fourchette, date du commencement du xvi e siècle. En 1554, on la perfectionne ; à la fin du xvi e siècle, on connaît le fusil à silex et à batterie, et la pierre à feu remplace la mèche. A la fin du xvn e siècle, Yauban imagine le fusil mousquet où la mèche sert à défaut de batterie. Le fusil proprement dit ne devient d'un Uaage commode que vers 1620 ou 1630. Les cartouches datent de 1690, on s'en sert pour la première fois en France dans la guerre de 1744. Et ce n'est qu'en 1750 que paraissent les premiers fusils doubles, c'est-à-dire avec deux canons parallèles comme ceux dont nous nous servons aujourd'hui (2).
Les premières mesures restrictives du droit de chasse remontent au xiv e siècle, à 1318, 1396. Puis ce sont les ordonnances de 1515 par François I er , qui défère aux capitaineries le jugement des délits de chasse, de 1549, de 1560. En 1581, Henri III défend aux roturiers de chasser sous peine de mort. En 1600, Henri IV ajoute la pénalité des verges. Louis XIV supprime la peine de mort,
: 1 1 Voir Bulletin officiel de l'État du Congo, 1896.
(.*) Voir plus bas nos explications sur les armes de guerre.
mais maintient les autres peines ; en 1660, il ordonne sous peine de confiscation et d'amende, d'enlever, pour faciliter la chasse, les échalas des vignes. L'ordonnance de 1661 prohibe la possession des fusils, car autrement on tuerait les perdrix destinées autour de Paris aux plaisirs du roi ; l'ordonnance de 1669, pour protéger les couvées de cailles et de perdrix défend de faucher les prés avant la Saint- Jean. Au reste, il est interdit, sous peines les plus graves, aux roturiers de quelque condition qu'ils soient de chasser même sur leurs propres biens.
Ce régime avait donné lieu à de gros abus. La Révolution, pour y couper court, crut devoir proclamer la liberté de la chasse. Mais ici, comme en matière forestière, la liberté illimitée a abouti à la ruine de cette branche de notre industrie nationale, à la disparition presque complète du gibier et à la constitution de la classe dangereuse de braconniers. On est resté longtemps sans comprendre que ce régime n'est admissible que dans les pays à population peu dense et dépourvus d'engins de destruction puissants. Ici encore, l'exemple mal compris de la législation romaine et peut-être l'intérêt électoral ont précipite les réformateurs révolutionnaires dans une voie funeste. La loi de 1844 est sans doute un correctif, mais fort insuffisant à ce triste état de choses, L'État a repris le droit de chasse et l'exercice n'en est concédé aux particuliers que s'ils consentent à payer un droit de 28 francs dont 10 francs sont versés dans la caisse de la commune à laquelle appartient le chasseur. Un régime analogue existe en Italie, en Portugal, en Turquie. Suffît-il pour assurer la conservation du gibier ? Je ne le crois pas. La preuve °est que nous importons annuellement dix à douze millions de gibier de Russie, d'Allemagne, d'Autriche. Peutêtre faudrait-il (qu'on me permette ici d'ouvrir une parenthèse qui trouverait mieux sa place dans des explications d'Economie sociale) ou bien élever le prix du permis de chasse, ou interdire la chasse pendant plusieurs années
de suite, au moins dans certains départements particulièrement dépeuplés, ou bien prohiber le colportage du gibier au temps où la chasse est défendue, ou enfin poursuivre plus sévèrement les braconniers, en séparant le délit de braconnage du simple délit de chasse et en le punissant de prison comme un vol. Le législateur vraiment soucieux de l'intérêt public ne doit voir dans la chasse ni un sport démocratique à rendre accessible toute la clientèle électorale, ni un moyen d'accroître les revenus du Trésor par la multiplication du nombre des permis. Il doit se placer à un point de vue plus élevé, il doit, par tous les moyens, prévenir la disparition du gibier qui est Xme branche de la richesse nationale. On sait au reste que plusieurs pays, en vue d'une action plus décisive en ce sens, ont conclu une convention internationale relative à la protection des oiseaux utiles à l'agriculture.
A la chasse est intimement uni Y élevage des oiseaux et des animaux sauvages. Il constituait déjà un art assez avancé à la fin de la République romaine. Les mêmes goûts des citadins qui firent progresser alors les métiers de luxe, la culture des fleurs, et la conservation des poissons dans les viviers, expliquent le développement des arts auxiliaires de la chasse. Varron consacre un chapitre à la manière d'engraisser et de multiplier soit les escargots, un des plats préférés des Romains, soit les loirs (espèce de rats). L'élève de certains oiseaux donnait aussi de gros revenus : ainsi pour les cailles, les tourterelles. Les paons se vendaient 50 francs pièce, l'œuf 5 francs. Un troupeau de 100 paons rapportait 11.000 francs. Varron parle d'un paysan se faisant un revenu de 6.000 francs en élevant des grives en volière, la grive engraissée se vendait 3 fr. 50. On élève aussi des abeilles, comme du reste dans notre ancienne France, car le sucre est alors inconnu, on se sert du miel son succédané. Ce sont ces arts agricoles auxiliaires, plus productifs que l'exploitation des terres, qui contribuèrent à retarder un peu la ruine des petits proprié-
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taires. Aujourd'hui ces intéressantes industries offrent moins d'importance, elles méritent cependant une mention.
La pêche. — Arrivons à la pêche. D'une façon générale elle présente, à peu près dans tous les pays occidentaux et surtout dans ceux à proximité de la mer (l'Angleterre, les Etats-Unis, le Canada), ou coupés de fleuves nombreux, une importance pécuniaire bien plus considérable que l'art de la chasse. Ainsi la valeur des produits de la pêche s'élève, pour la France, à une moyenne annuelle de 90 millions de francs.
L'organisation de la pêche varie du reste, comme celle de la chasse, suivant la nature des eaux où elle s'exerce, leur richesse en poissons, suivant la densité de la population, enfin suivant le degré de perfectionnement soit des engins ou des bateaux de pêche, soit des procédés de multiplication (ostréiculture, pisciculture).
Suivant qu'elle s'exerce en mer ou dans les fleuves, la pêche est maritime ou fluviale. La pêche a passé, comme la chasse, par trois phases principales : au début, elle est encouragée et appartient à tous, plus tard elle est monopolisée par des classes privilégiées, puis par l'État.
Le droit de pêche maritime ou fluviale appartenait à tous dans la législation romaine (Institutes de Justinien, Sî.deDivisione rerum, livre II, titre I).
Mais grâce à la découverte des procédés rationnels de «onstruction et de direction de la barque, l'art de la pêche maritime devient une profession importante, la pêche fluviale, tout en restant un plaisir, forme désormais une source de revenus. Aussi dès la féodalité, la pêche comme la chasse sont-elles attachées à la propriété du seigneur, à moins que celui-ci ne la concède à des tiers. Les rois commencent à s'occuper de protéger cette branche de la richesse publique, si utile à l'alimentation. C est ainsi qu'à partir de l'ordonnance de 1669 (titre 31), et de 1681 (livre V, t. I), seuls les cours d'eau non navigables restent aux seigneurs haut-justiciers. Les ordonnances
do 1554, 1572 et surtout 1669 dans l'intérêt de la conservation des poissons, prennent des mesures interdisant la pêche pendant le frai, et avec des filets à maille trop étroite, et prohibant l'envoi des déchets et égoûts de fabriques dans les eaux poissonneuses.
Sous la Révolution, une réaction excessive se produit en notre matière comme en matière de chasse. Et ici encore I la liberté de la pêche ne produisit que des effets nuisibles :
|, pêche à toutes sortes d'engins, dessèchement, empoison-
nement même, tout a été employé. Aussi les lois du 14 floréal an X et du 15 avril 1829, suivies de nombreuses autres lois, sont-elles venues réglementer la pêche fluviale. Désormais, dans tous les cours d'eau navigables ou flottables et dont l'entretien est à la charge de FÉtat ou de ses ayantç-cause, les particuliers ne peuvent pêcher qu'à la ligne flottante et tenue à la main. Pour pêcher au filet ou avec d'autres engins, il faut être adjudicataire de la pêche ou avoir obtenu une licence. Dans les cours d'eau non navigables ni flottables, la pêche appartient exclusivement aux riverains, mais sous le contrôle de l'administration (Loi du 31 mai 1865).
Ce n'est pas seulement la pêche fluviale sous ses deux formes, c'est aussi la pêche maritime (c'est-à-dire la pêche dans la mer et dans les cours d'eau qui s'y jettent jusqu'aux limites de l'Inscription maritime) qui est aujourd'hui réglementée. Le droit de pêche côtière, première espèce de pêche maritime, appartient aux inscrits maritimes comme une des nombreuses compensations des services qu'ils rendent à l'État. Ce privilège accordé aux habitants des côtes les encourage à se vouer à la navigation et permet ainsi à l'État d'avoir sur ses bâtiments des soldats habitués aux fatigues de la mer. En outre, ces faveurs faites aux inscrits seuls maintiennent une industrie qui forme le personnel nécessaire au commerce pour ses transports maritimes, pour la grande pêche, et qui procure à la nation un supplément de subsistance.
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En 1889, on comptait pour la France un nombre de 46,500 hommes et de 10,500 bateaux employés à la pêche -côtière. L'importance des ressources retirées de cet art a fait progressivement ranger le domaine de la pêche côtière dans la navigation réservée aux nationaux (Loi du 1 er mars 1888, précédée par une série de traités supprimant le droit de concurrence des étrangeiSs).
Les grandes pêches ou pêches au long cours, deuxième forme de la pêche maritime, sont sous le régime de la liberté. Leur décadence est sensible : la pêche à la baleine a été abandonnée, depuis 1875 la pêche du hareng perd de plus en plus de l'importance. Aussi les difficultés auxquelles les entrepreneurs sont soumis ont-ils obligé l'État à intervenir. Des primes à l'armement quoique bien faibles et des primes aux importations et exportations d'œufs ou rogues ont été accordées et maintenues parla loi du 31 juillet 1890, notamment à la pêche de la morue. Immédiatement le nombre des navires qui y sont consacrés a monté, de 1880 à 1869, de 610 à 1,089.
La pêche au long cours fait courir aux matelots de graves dangers que nul n'a peint mieux que Pierre Loti dans Pêcheur d'Islande. D'abord, pour arriver les premiers dans les parages poissonneux, les pêcheurs partent souvent au mois de mars ou d'avril, c'est-à-dire à une époque où les tempêtes sont fort à craindre. Ensuite la pêche a lieu, par exemple à Terre-Neuve, en des eaux qui se trouvent sur la route la plus courte de l'Europe en Amérique et qui, pour cette raison, sont sans cesse traversées par les grands steamers; le brouillard est si épais, les navires qui passent si nombreux, leur force d'impulsion si grande, surtout depuis l'application de la vapeur, qu'à tout moment et malgré les signaux de l'avertissement des sirènes les plus stridentes se produisent des abordages. Et, comme il est naturel, ce sont les bateaux de pêche qui sont coulés. Contre l'éventualité de pareilles catastrophes n'y a-t-il pas de remède? En vue de prévenir
le danger naissant des départs hâtifs, on a proposé, et non sans raison, de fixer, par une convention entre les États intéressés, l'époque à laquelle il serait per mis aux équipages de s'embarquer pour le long cours. Les abordages pourraient être évités par un accord international défendant aux capitaines de pavires de passer dans les eaux où s'exerce la grande pêche , du moins aux saisons où celle-ci se pratique. La zone de la grande pêche (les environs de Terre-Neuve, etc.) devrait être sérieusement protégea. Assez d'autres dangers, comme par exemple le risque pour les barques de se perdre dans les brouillards et dé ne pas retrouver le navire de pêche, environnent l'homme de mer sans qu'il faille, par de coupables négligenn -, continuer à laisser peser sur lui des périls qui pourraient être prévenus ou supprimés. Plusieurs pays (l'Angleterre, l'Allemagne) ont organisé des conférences destinées à apprendre aux pêcheurs la manière de panser eux-mêmes et de guérir rapidement leurs blessures. Ces mêmes pays envoient un bateau-hôpital dans les stations de pèche. Une société française a suivi depuis peu cet exemple, et, actuellement, les matelots malades de Terre- Neuve reçoivent sur place des soins médicaux gratuits (1). Un MUtre péril pour le pêcheur consiste dans l'absorption d'alcools industriels non rectifiés. A la différence de lirrcsse produite par l'alcool de vin ou les alcools rectifiés qui rend l'homme gai, l'alcoolisme produit par l'alcoolîunylique, hébété, rend impuissant, pousse au crime, au suieide, à la folie et finalement à une mort précoce. On ne peut donc qu'approuver la décision ministérielle du 15 lévrier 1896 réglementan l'embarquement des spiritueux sur 1rs navires armés spécialement pour la pêche à la morue a Terre-Neuve. A l'avenir, la quantité d'alcool introduite à bord devra être calculée sur une consommation de 1 litre 75 par homme et par semaine pour une
i 1 1 ffpmelle Revue, mars 1896.
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durée de neuf mois de campagne. La délivrance quotidienne faite par les capitaines, sous leur responsabilité, ne devra pas excéder 25 centilitres par homme. A cette occasion , le ministre appelle l'attention des armateurs sur l'avantage qu'il y aurait à substituera l'alcool presque toujours de mauvaise qualité l'emploi de boissons chaudes, telles que le vin, le thé, etc. Les capitaines seront rendus personnellement responsables des cas d'ivresse qui pourraient être constatés à leur bord par les commandants des bâtiments de la station navale et, le cas échéant, seront suspendus de leur commandement.
En dehors des fleuves el de la mer, la pèche peut se faire dans les lacs, les étangs, les ruisseaux. C'est le propriétaire privé des étangs, lacs, etc., qui a le droit de pêcher, sans qu'il soit soumis à un contrôle ou à une surveillance quelconque, à la différence de ce qui a lieu comme on sait en matière de cours d'eau non navigables ni flottables.
L'on ne se borne pas du reste à pêcher le poisson, on a de tout temps et chez beaucoup de peuples cherché à le produire et à le multiplier. Enfin, à la pisciculture naturelle s'ajouta la pisciculture artificielle (1) rendue possible grâce à la découverte de la fécondation artificielle par Jacobi, en 1758. En 1842, des établissements d'élevage ont été fondés à la Buisse, en 1851 à Huningue, etc., enfin depuis la loi de juillet 1875, les Écoles d'agriculture française ont organisé, sous la direction de M. Chabot- Karlen, l'enseignement théorique et pratique de la pisciculture. La pisciculture, en effet, n'est pas seulement le moyen d'arrêter le dépeuplement de nos eaux, elle permet surtout de rendre productifs des lacs, des étangs, des cours d'eau jusqu'alors jugés sans valeur, et d'acclimater des espèces qui fournissent un contingent précieux à l'alimentation publique. Qu'on songe d'une part à l'accroissement
(i) La Pisciculture, par Brocchi.
de richesse qu'entraînerait la culture aquatique de nos 400,000 kilomètres de cours d'eau, de nos 220,000 hectares de lacs et étangs. D'autre part, d'après certains spécialistes (1), il serait possible, parla substitution progressive du saumon de Californie à la carpe, de porter le revenu des étangs de 60 francs l'hectare à plus de 120 francs. L'aquarium du Trocadéro a, du reste, déjà introduit dans nos cours d'eau ce précieux poisson importé d'Amérique avec d'autres espèces par la Société d'acclimatation.
La pisciculture dans les eaux douces (eaux dormantes des lacs et étangs, eaux vives des ruisseaux et cours d'eau) n'est pas le seul mode de production rationnelle des poissons. La pisciculture marine, qui comprend surtout l'ostréiculture, mérite aussi une mention: les parcs à huitres couvrent 13,000 hectares et occupent 30,000 personnes.
Après la chasse et la pêche, étudions le pâturage. Voyons ce qu'il est devenu à l'âge des machines et principalement dans les pays communautaires d'État.
Il a été cantonné sur certains territoires, il s'est en même temps transformé par les soins donnés aux bestiaux dans la mauvaise saison (abris, étables, parcs), par l'isolement obligatoire en cas d'épizootie (loi française de 1714), le développement de l'art vétérinaire et des écoles vétérinaires (Lyon, 1762 ; Alfort, 1768), par la découverte de fourrages artificiels (2), par la domestication des bêtes nouvelles, par des acclimatations, des sélections, des appareillements, des croisements d'animaux. Le pâturage n'existe plus en Occident que sur des territoires restreints. Son domaine actuel est évidemment inférieur à ce qu'il était quand presque tous les peuples vivaient de l'art pastoral. 11 ne conserve de l'importance que dans les régions à
( i ) Jousset de Bellesme (Communication à l'Acad. des Sciences, janvier 1895).
(2) Bourd^au, la Conquête du monde végétal, chapitre sur les plantes fourragères.
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culture extensive, à population clairsemée, à sol bon marché. Ainsi, en France, il tend à se concentrer dans les pays de montagne dont les déboisements excessifs n'ont pas stérilisé le sol (Auvergne, Alpes, Pyrénées), ensuite dans les pays à bas fonds humides et par conséquent favorables à la production spontanée des herbages (Normandie, Poitou, Morvan, vallée de la Loire), enfin dans les contrées où le travail a multiplié les prairies artificielles (Nord-Est, Beauce, Brie, etc.).
Mais si le pâturage se restreint, il reste encore aujourd'hui une branche productive de la première importance, grâce aux inventions qui l'ont renouvelée. D'abord le nombre des animaux domestiqués a grandi (1). Ensuite la culture de certaines espèces végétales particulièrement propres à la nourriture des animaux domestiques, jointe à l'usage des irrigations, à la connaissance de plus en plus approfondie des engrais nécessaires aux plantes, a permis de développer les pâturages même en l'absence de toute steppe ou de tous herbages naturels. On peut aujourd'hui créer des prairies à peu près partout où le besoin s'en fait sentir. Le pâturage n'est plus nécessairement un simple travail de récolte, il est devenu l'art de faire naître ou d'entretenir les fourrages nécessaires à la subsistance des chevaux et du bétail.
Le travail humain n'a pas seulement transformé la production de l'herbe, il a aussi transformé la production animale. L'agronomie et la botanique avaient favorisé le premier progrès, c'est à la zootechnie qu'est dû le second. Grice à la sélection et au croisement surtout pratiqués depuis l'âge delà houille (2), on a pu arriver à spécialiser artificiellement les animaux domestiques. Les caractères naturels de certains paraissent-ils les prédestiner par
(i) Cependant sur 140,000 espèces, 47 seulement sont domestiquées.
(2) La modification des races était pratiquée aussi dans l'antiquité (Roscher, Economie rurale, § 182).
exemple au travail ou à la course, on cherche à maintenir cette variété avec toutes ses qualités, à en faire une race de labour ou de course et pour cela les éleveurs n'accouplent, pendant un certain nombre de générations, que les individus présentant les mêmes traits réunis, de façon à les transmettre renforcés et indéracinables aux descendants. Si la sélection artificielle crée ou conserve les races, le croisement avec une variété supérieure les améliore. La nature de l'alimentation aide aussi à leur spécialisation et à leur progrès.
Pour comprendre la part respective de la nature et de l'homme dans la différenciation des animaux domestiques, il faut se rappeler qu'ils subissent l'action de deux causes principales. Les caractères des bêtes de labour, de trait ou de course, leur structure, leurs fonctions varient suivant le climat et le pâturage habités, suivant les qualités exigées par eux. Et d'abord la structure des races dépend de la nature de l'habitation. Ainsi les bœufs et vaches, les chevaux nourris dans les pays à pâturage maigre, dépourvu de phosphate de chaux, ne peuvent développer leur ossature, ils sont petits (les races garonnaise, bazadaise, limousine et bretonne pour la race bovine, le cheval des Hautes- Pyrénées pour la race chevaline). Au contraire, les animaux sont grands, forts, dans les pays à riches pâturages (Normandie, Vendée, Nivernais). La fonction des races, et par voie de conséquence leur structure aussi, du moins en partie, dépendent principalement, au contraire, de l'objet auquel on les destine. C'est ici qu'intervient l'influence de la volonté humaine. Dans les contrées d'élevage, en effet, où les bœufs de labour sont peu recherchés soit parce qu'on n'a pas de terres à labourer et que le sol est couvert de prairies, soit parce qu'on possède déjà assez de chevaux pour faire ce travail (Boulonnais, Normandie), en un mot dans le Nord-Ouest et le Nord de la France, l'élevage vise à produire du bétail de boucherie ou des vaches laitières. Aussi voyons-nous prospérer là les races Durham, etc.
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(Vendée, Normandie) dont les produits, en général, ne travaillent pas et sont abattus à quatre ans, la race laitière (Bretagne). Au contraire, dans le Nord-Est, le Centre et le Sud de la France, où les besoins de la culture sont très grands et le cheval rare comme l'avoine, les races bovines sont presque toutes des races de travail et de trait (races charolaise, comtoise, de salers, gasconne), leurs produits ne sont abattus que lorsqu'ils deviennent impropres au labour.
Le rôle de la sélection et du croisement dans la formation des races se dégage dès lors assez nettement. L'éleveur, pour réussir, tient compte et des qualités naturelles de la race, nées du milieu dans lequel elle vit, et des qualités exigées par la clientèle. Il adapte donc les animaux aux besoins des acheteurs dans la mesure permise par la nature de l'habitat et de l'alimentation. C'est cette double influence du milieu social externe et du milieu social interne qui a entraîné la différenciation des races bovines soit dans leur structure, soit dans leurs fonctions. La diversité des terrains et des espèces végétales et aussi la ' diversité des besoins de la population ont fait que, dans le nord de la France, les animaux sont destinés presque exclusivement à la boucherie ou à la production laitière et que, dans le Midi, ce sont surtout des races de travail. C'est aussi la diversité du milieu physique qui explique la petitesse de certaines races et la grandeur des autres. En matière chevaline même cette difficulté naturelle à créer des animaux grands, à puissante ossature a amené les éleveurs, par exemple du Midi, à ne produire que des chevaux de course ou de trait léger. Les chevaux de trait, au contraire, viennent principalement des pays à pâturages riches (Normandie, Boulonnais, Perche).
La pratique du croisement et de la sélection est si essentielle au progrès de l'élevage que, parfois, l'État intervient pour les faciliter ou même pour les rendre obligatoires. C'est ainsi que pour l'espèce chevaline, la sélection a été
imposée aux éleveurs, en ce sens que la monte est interdite à tout étalon qui n'aurait pas été admis à la reproduction et serait atteint delà fluxion périodique et du cornage (Loi du 24 août 1885). L'État, en outre, encourage plus spécialement la production du cheval de trait demi-sang par l'établissement des haras (ainsi la plupart des étalons sont aujourd'hui des étalons d'État), par des prix de course ou de concours. Toutes ces mesures ont une origine assez ancienne. Colbert déjà avait établi des haras pour le croisement de nos chevaux avec des races africaines ou danoises. Il avait cherché aussi à régénérer l'espèce bovine et l'espèce ovine en faisant venir des bestiaux d'Allemagne et de Suisse, des béliers d'Angleterre. Enfin il distribuait des primes aux éleveurs modèles.
L'initiative privée a joué ici comme partout, du reste, un rôle bienfaisant et aidé les efforts de l'État. C'est par exemple à un particulier, au savant Daubenton, que l'on doit l'introduction en France, à la fin du xvm e siècle, de la race espagnole des moutons mérinos. La création de registres généalogiques ou d'état civil des chevaux et des vaches qui fixent d'une façon irrévocable le caractère de la race et l'empêchent de se dénaturer est aussi une création privée. Les Stud-book (livres pour la race chevaline) datent, en Angleterre, du xvm e siècle, en France de 1833. Les Herd-book (race bovine) sont postérieurs : en France, ils ont suivi l'introduction de la race Durham (1855).
Récemment, au commencement de 1895, on déposait sur le bureau de la Chambre des députés un projet (projet Guillemin) destiné à étendre l'obligation de la sélection artificielle à l'espèce bovine ; les propriétaires qui feraient saillir leurs vaches par des taureaux non approuvés par une commission spéciale seraient condamnés à une amende. Ce projet serait-il facilement applicable ? En tous cas, la surveillance des 300,000 taureaux existant en France serait singulièrement moins aisée que celle de nos 9,000 étalons, les occasions de fraude seraient plus
l'âge des machines 269
fréquentes. Est-ce une raison pour rejeter l'intervention
de l'État? Il est certain que parfois les petits éleveurs
ignorent l'art de produire des animaux précoces et faciles *
à engraisser, parfois même, par exemple, dans certaines
contrées du Haut-Bordelais, ils accouplent plusieurs fois
des vaches avec le taureau qui est leur auteur. Pe^t-on
direqueces pratiques soient favorables à la conservation
et surtout à l'amélioration des bonnes races ï Evidemment
non. Comment du reste les pays en. progrès, comme le
Danemark, par exemple, sont-ils arrivés â perfectionner le
bétail au double point de vue de la conformât ion et des
aptitudes laitières? C'est sans doute en partie ^race à une
alimentation variée et substantielle, obtenue par la fumure
des herbages au superphosphate, mais c'est aussi en
excluant rigoureusement de la reproduction les animaux
qui ne sont pas parfaits de forme et qui ne possèdent
pas toutes les qualités laitières.
Le protectionnisme constitue un autre moyen par lequel le législateur vient au secours du pâturage et de l'élevage.