CHAPITRE V Les Arts de la Fabrication
Sommaire. — § 1 Les objets et les instruments de fabrication. — § 2 Les fwmes de l'atelier: l'industrie autonome. — L'industrie ménagère, accessoire, principale. — § 3 Le petit atelier patronal. — L'esclavage. — Le salariat. — § 4 La fabrique collective. — La fabrique collective dérivée. —La fabrique originaire. —La fabrique rurale et urbaine. — § 5 Le grand atelier patronal. — § 6 Le patronage : la permanence des engagements, les institutions patronales ou les cinq pratiques de la coutume des ateliers, les allocations volontaires sur les bénéûces.
Les arts de la fabrication se placent, dans Tordre de complication croissante, après les arts de l'extraction. Il ne s'agit plus seulement d'emprunter à la nature des produits directement utilisables, mais d'élaborer des objets , de transformer la matière. Le travail ne dépend donc pas exclusivement des conditions du milieu physique, l'influence des inventions prend ici une influence prépondérante. Nous étudierons les matières premières €t les instruments de fabrication, uis les formes de l'atelier, enfin les formes du patronage.
§ I. — Les Matières premières et les Instruments de fabrication
La fabrication a pour objet de créer ou d'augmenter l'utilité des produits fournis par les arts de l'extraction. Ses progrès dépendent donc à la fois des progrès des arts de l'extraction et des progrès de son propre outillage.
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Il n'y a pas à revenir sur les premiers. Des explications suffisantes ont été fournies sur ce point, qu'il nous suffise de marquer le lien étroit qui existe entre les inventions constitutives de la pêche, de la chasse, de l'art pastoral, de la culture, etc., et les inventions d'engins, de machines ou de procédés de fabrication. La plupart des objets dus à la culture, aux mines, aux forêts ne peuvent pas directement, du moins d'une façon commode, servir à satisfaire les bespins de l'homme ou à l'aider dans ses travaux de production et de défense. Le blé peut être mangé bouilli dans l'eau ou grillé, et tel était encore l'usage chez les premiers Romains, mais les céréales seront plus digestives et plus nutritives si on les broie, si on y mêle un ferment, si enfin, comme les Romains dès le deuxième siècle avant J.-C.,on soumet le pain à la cuisson afin de l'empêcher de se gâter. Mais afin que toutes ces opérations fussent possibles, il fallait inventer la meule à bras, puis à eau et à vent, le four, Fart du pétrissage et de la préparation des levains.
Le raisin peut aussi être utilisé directement. Néanmoins au lieu de le manger, on a intérêt, pour accroître sa force alcoolique, et le conserver, à le convertir en boisson, en vin, en eau-de-vie. Et ces transformations supposent constituées les pratiques du foulage, de la fermentation, du décuvage, du pressurage et de la mise en outres, en citernes, en tonneaux, l'art de la distillerie. Des remarques analogues se présentent à propos de la bière, du cidre, du fromage, du beurre, du sucre. Le lait, l'orge, la canne à sucre, servent souvent encore à l'alimentation de l'homme, mais élaborés, ils acquièrent une utilité nouvelle.
L'homme n'a pas seulement à se nourrir, il doit s'habiller. A la place des peaux de bêtes ou de poissons, il emploie, dès que la soie, le lin, le chanvre, le coton et les procédés de filature et de tissage sont connus, des vêtements moins chers, mieux appropriés.
. C'est encore l'industrie qui facilite la construction des
maisons, leur déooration, leur ameublement, leur éclairage, en rendant plus complètement utilisables la terre, la pierre, le bois, le suif, en tirant de la dernière la chandelle, les bougies, de la première les porcelaines, les faïences, les poteries, les glaces, les verres.
De même, la découverte des métaux eût été sans portée sans l'intervention correspondante des procédés de forgeage, de fonderie, de fabrication de machines, d'outils ou d'armes. Par une série de progrès successifs, la conservation et la communication de la pensée a été assurée par les tablettes d'argile en Assyrie, par le papyrus d'abord en Egypte, puis dans le reste de l'antiquité, parles tablettes de cire, de bois, de bronze, de fer auquel se substituent dès le ix c siècle, le coûteux parchemin en peau d'âne, de mouton ou de chèvre, puis le papier de chiffons. Cette matière première moins chère et plus commode que le parchemin était utilisée par les copistes, jusqu'à l'apparition de l'imprimerie. Mais, grâce à une série d'inventions qui aboutirent à celle de Gutenberg, le travail à la machine succéda au travail à bras. Au début du xv e siècle, dans les Pays-Bas, on savait déjà reproduire un dessin ou une page en la gravant sur une planche de bois. Mais il fallait autant de planches que de pages, on employa donc des lettres mobiles en bois, et comme elles se détérioraient, et reproduisaient mal l'empreinte, on les remplaça au milieu du xv e siècle par des lettres en métal. L'industrie du livre était créée. Voilà les rapports étroitsqui unissent les transformations des arts de l'extraction et celles de l'industrie.
11 serait intéressant de connaître en détails les divers procédés ou machines de fabrication, l'influence sociale produite dans la société inventrice et dans les pays qui l'ont imitée (1). Nous nous contenterons, après avoir posé
(i) Voir, par exemple, sur la révolution économique et littéraire produite en Grèce par l'introduction du papyrus égyptien, Egger, le Papier dans l'antiquité; Le Clerc, les Journaux cliez les Romains;
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le problème sans pouvoir le résoudre, faute de renseignements précis sur ces points pourtant si considérables, de jeter un rapide coup d'œil sur l'histoire des procédés industriels, de planter quelques jalons. Ils sont marqués par les noms de l'Egypte, des Arabes, de la Renaissance.
Aux époques les plus reculées, dès 3,000 ans avant J.-C, l'Egypte connaît les principaux arts de la fabrication. Les peintures des tombeaux remontant aux premières dynasties prouvent qu'alors les habitants savaient travailler les métaux (or, argent, fer, bronze), tisser le lin et la laine, broder d'or les vêtements, fabriquer la faïence et la verrerie. Peut-être faut-il, suivant les conjectures d'Ihering (1) faire remonter aux Babyloniens l'art hydraulique (digues, irrigations, lacs et lits artificiels, élévateurs d'eau) , l'usage de la pierre pour faire les ponts, les chemins et la formation des villes, la division du travail entre architecte et ouvrier qui semblent la conséquence du travail de cons-
/ w truction(2). Particulièrement développées en Syrie et en Perse, les industries se sont répandues et perfectionnées dans les pays musulmans d'où elles ont passé en Europe,, au moyen âge, par l'influence des Maures d'Espagne, des Sarrasins de Sicile ou des Croisés venus d'Orient. La plupart des arts modernes de fabrication et surtout des arts de luxe dérivent donc de la civilisation arabe. On lui doit spécialement, en matière d'alimentation, les puits qui servent à tirer l'eau, peut-être les moulins à vent, le sucre inventé en Perse et fabriqué sur une vaste échelle à Bagdad, les sirops, Teau-de-vie, la confiserie, les conserves; en matière d'habillement, les toiles de Damas, les tapis de laine, les mousselines, les étoffes de soie brodées d'or et d'argent, ou décorées de dessins, le taffetas, les velours plus tard perfectionnés en Italie ; en matière de logement,
Firmia Didot, Revue contemporaine de i858; Dureâu de la Malle, Académie des Inscriptions, tome IX, 2 e série.
(0 Les Indo-Européens avant V histoire.
(tfllem, page 172. ;
les verres, les glaces depuis imités à Venise ; en matière de besoins intellectuels , le papier ; en matière d'engins de défense et de travail , l'acier trempé , la véritable poudre è canon qui, avant eux et à cause des impuretés du salpêtre, fusait mais n'éclatait pas, ne pouvait servir à lancer des projectiles.
Depuis la Renaissance, les machines mues par les animaux, le vent, ou par les eaux courantes, ont pris encore un nouveau développement.
§2. — Formes de râtelier de fabrication (1)
Les modes de groupement des travailleurs varient avec le milieu et le travail. Dans les sociétés où dominent les familles communautaires, l'atelier tend à conserver un caractère autonome et domestique. Il en est de même quand l'industrie est facile et s'exerce au moyen d'un outil que peut mouvoir la main de l'homme. Lorsque la population et la production s'accroissent, quand les difficultés du travail grandissent à raison de l'usage d'engins qui obligent à un labeur plus intense et supposent la mise en œuvre de capitaux d'établissement, la division du travail entre l'employeur et l'ouvrier s'opère, l'atelier patronal se développe.
Notre examen portera sur les trois formes de l'industrie autonome: ménagère, accessoire, principale; sur les diverses formes de l'industrie patronale (petit atelier, fabrique collective, grand atelier avec ou sans dépendances forestières ou rurales).