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INDUSTRIE DOMESTIQUE AUTONOME

1° Forme. — Industrie ménagère. — C'est celle qui

(i) Ouv. europ.y tome I, page n8. — Demolins, Science sociale, 1889 et 1890.

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est exercée en vue, non de la vente, mais delà consommation. L'industrie, qui naît du désir do l'homme de se créer un outillage de travail et de défense, ou de multiplier les objets répondant directement aux exigences de l'alimentation, du logement ou du vêtement, commence, en général, par se limiter aux besoins de la famille, parce que les procédés de fabrication sont encore trop imparfaits pour permettre la production pour autrui, parce qu'il n'existe pas dans le voisinage une clientèle d'acheteurs, parce que, dans les steppes riches du moins, l'abondance des productions spontanées dispense les groupes de chercher dans les échanges un complément de subsistances. Ce régime est, du reste, assez favorable à la conservation et à la paix des familles. Le chômage est inconnu, grâce à l'alliance de l'industrie et des autres arts.

Le travail comme la répartition des produits s'opère sous lecontrôle bienveillant du père. Une peut donc, en général, être question d'antagonisme entre le capital et le travail, puisqu'il n'existe à peu près jamais d'esclaves, de serfs, de salariés, et que, s'ils existent, ils sont sur le même pied que les autres membres de la famille, comme eux ils se paient directement en prenant leur part au repas commun. Cette forme d'industrie exclut-elle, comme on l'a dit trop souvent, le progrès ? Gela n'est pas sûr, car si l'individu n'a pas un intérêt direct à travailler ou à être prévoyant, puisqu'il est toujours sûr d'être nourri par Ja famille, il possède un intérêt indirect, évident, à accroître par son travail la quantité de denrées ou de butin dont il prélève sa part personnelle. Croit-on, du reste, que les personnes actives et habiles soient mises sur le même pied que les maladroits et les paresseux ? Ce serait une erreur. Il est clair que la part de l'enfant industrieux devait être plus forte que celle de Penfant incapable de rendre des services au groupe. Si cet idéal de justice distributive avait été absent du gouvernement familial, comment s'expliquçraiton le meurtre de vieillards, l'abandon des nouveau-néa 9

Puisque celui qui ne travaille pas n'a pas le droit de manger, il est probable que le père donnait à celui qui travaillait plus, une part supérieure à celle de l'individu qui travaillait moins. Ainsi, le guerrier s'attribue à lui-même ou attribue à ses plus braves compagnons les meilleurs produits du butin.

Le travail, à l'intérieur des familles, était, en outre, fondé en ce qui concerne certains objets, sur la spécialisation des tâches, en ce qui concerne d'autres objets sur le cumul des fonctions. Or, la division des travaux développe l'habileté technique, et leur cumul assouplit l'intelligence des membres de la famille, ainsi appelés à exercer simultanément les fabrications les plus variées.

De toutes façons, le régime de l'industrie domestique, même ménagère, a servi la cause du progrès.

2 e Forme. — Industrie accessoire. — Cependant les procédés industriels se perfectionnent, le commerce commence à paraître, les ressources fournies par les arts usuels deviennent insuffisantes, soit à cause de l'accroissement de la population, soit à cause de la stérilité du milieu physique où sont installées les familles, alors elles commencent à travailler en vue de la vente.

Tel est le cas, par exemple, des pasteurs arabes de steppes pauvres qui, nous l'avons vu, ne trouvant pas dans l'art pastoral une source d'alimentation assez abondante, s'adonnent au commerce par caravanes, échangent leurs produits fabriqués contre les grains des cultivateurs sédentaires, établis sur les confins maritimes et avec lesquels les nomades sont mis en relation parce qu'ils ont l'habitude, tous les étés, de venir faire paître leurs troupeaux dans les régions plus humides qui avoisinent l'Océan.

La fabrication accessoire qui peut être rapprochée de la culture fragmentaire présente, sur la fabrication ménagère avec laquelle elle commence par coexister, l'avantage de développer l'activité industrielle, de produire par là même d'assez importants revenus sans faire courir de

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grands risques. La clientèle, en effet, veut être périodiquement satisfaite, elle est stable.

La fabrication domestique accessoire se retrouve encore dans nos pays civilisés.

Ainsi, en Franche-Comté, au travail agricole se trouvent fréquemment unis aujourd'hui la tournerie, appliquée à la fabrication des pipes et autres objets, l'horlogerie, la lapidairerie, la chaiserie (1). L'alliance du travail industriel et du travail agricole est aussi assez fréquente dans certaines parties de la Normandie, de la Picardie, du Laonnais (2). Dans certaines régions vinicoles, comme la Gironde, par exemple, bien des petits propriétaires sont, en même temps 1 , tonneliers ou sabotiers. Mais l'enquête récente provoquée sur ce point par la Société des Agriculteurs de France et la Société d'Économie sociale, semble prouver que cette forme intéressante d'industrie perd du terrain de jour en jour (3). Nos paysans ont cessé de cuire leur pain et de confectionner eux-mêmes leurs habits. La fabrication de l'huile de colza, en Normandie, disparait peu à peu devant la concurrence du pétrole. Le tissage et la filature à la main sont expropriés par la filature et le tissage mécaniques. Les travaux qui peuvent être exécutés par les femmes au foyer domestique, tels que la broderie sur tulle, sont gravement atteints. Les industries qui détournent le moins du travail agricole, parce qu'elles portent précisément sur les produits de la terre, voient leur domaine se restreindre : ainsi, dans les pays de vignobles, la fabrication de la cendre gravelée et des cristaux de tartre à l'aide de la lie de vin séchée, puis brûlée dans le premier cas, bouillie dans le second cas, a cessé de pouvoir être

(i) Voir du Bled, Revue des Deux- Mondes, octobre 1890.

(2) Baudrillart, les Populations agricoles de la France, t. I, p. 137, 3 94, 5 9 5.

(3) Voyez le résumé de l'enquête par Urbain Guérin, soit dans les bulletins de la Société des Agriculteurs de France de 1894, soit dans la Morme sociale, i e? oct. 1894, p. 533 et 537.

pratiquée par les petits propriétaires ; elle est, aujourd'hui, concentrée entre les mains de quelques fabricants urbains.

Les progrès de la division du travail et de la concurrence expliquent, sans doute, cette progressive décadence. A peu près tous les exemples du travail agricole et industriel, visés par Le Play, s'appliquent non à des travailleurs indépendants, mais à des ouvriers des manufactures auxquels les patrons concèdent un jardin ou permettent l'élevage d'abeilles, de volailles, de porc ou de vaches (i). Dans les sociétés à type communautaire de familles, l'industrie domestique accessoire se présente plus fréquemment. Ainsi, dans le nord de la Russie, on retrouve cette industrie « buissonnière » ; la longueur de l'hiver et la faible productivité des terres poussent les familles de paysans à s'appliquer au façonnement du bois, de la glaise et même d'autres matières comme les métaux, les peaux, les pelisses, les industries textiles qui, ailleurs, appartiennent, comme nous le verrons à la grande industrie (2).

3 e Fomne. — Industrie domestique principale. — L'élargissement croissant des débouchés, le perfectionnement des engins industriels, les dures nécessités aussi des nouveaux arts usuels et notamment de la culture, qui absorbent les efforts des individus, et les contraignent à abandonner la fabrication, poussent certaines familles à se vouer exclusivement à l'industrie. Alors naît la fabricat ion domestique principale.

Suivant, du reste, qu'on se place dans les pays communautaires de famille et d'État, ou dans les pays communautaires d'État, cette forme d'industrie est exercée, comme les deux précédentes, par des groupements familiaux plus ou moins étendus et plus ou moins stables.

(i) Le Play, Ouvriers européens, 2 e édition, 1, 281 ; IV, 4^7 ; Réforme sociale, en. L., Organisation du travail, § 22. — Cf. Réforme sociale, i5 juillet 1887.

(2) Cf. Journal des Économistes, 1890, art. d'Inostrainetz, Revue d'Économie politique, 1893, p. 427, art. d'Jsaïer.

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En tous cas, la fabrication devient un métier. Ce métier offre une constitution variable avec les milieux et les moments. Au début, l'artisan est ambulant ; il n'a pas, en effet, une clientèle locale assez étendue pour se fixer dans une ville ou un bourg, il va donc à travers les campagnes à la recherche de commandes. Il existe encore dans notre pays d'assez nombreux exemples de ce type de travailleur. Ainsi, le vitrier, le chaudronnier, rétameur, le raccommodeur de faïences et de porcelaines, dans les com. mîmes rurales du sud-ouest de la France, — autrefois les forgerons tziganes. Cette organisation offre le plus souvent ce caractère que les instruments de travail (enclumes, étain, etc.) sont de faible dimension, à bras, portatifs. Quant à la matière première, elle est tantôt fournie par la clientèle (raccommodeur), tantôt par l'artisan (vitrier).

Lorsque la population s'accroît, et avec elle la demande de services industriels ou de produits fabriqués, l'artisan devient sédentaire. Il se fixe d'abord dans les villes d'étape, plus tard dans les villes ordinaires et les bourgs. Les villes d'étape, établies sur les voies de transport terrestre, fluvial ou maritime, comme les oasis sur le chemin des caravanes, fournissent une clientèle groupée et stable de marchands et de transporteurs. Le forgeron qui répare les armes et les chariots, le maréchal-f errant qui ferre les chevaux des transporteurs, le maçon qui construit les maisons et les boutiques des marchands, s'attachent au sol et acquièrent un foyer. Puis, s'installent les cordonniers, les fabricants d'ustensiles de ménage, etc. Grâce aux nouveaux progrès des industries d'alimentation et de la population se fondent bientôt de« villes et des bourgs où s'établissent les commerçants, les gouvernants et leur suite, les prêtres, les instituteurs, les médecins. Dans ces cités commerciales, guerrières ou religieuses, pénètrent peu à peu les artisans. Ils se séparent de la classe rurale voisine surtout dans les pays à base de famille

souche, c'est-à-dire à foyers épars et à domaines agglomorés autour d'une habitation centrale; ils recherchent, comme il est naturel, les groupes de maisons et de châieaux. C'est là seulement qu'ils peuvent se créer une clientèle riche, généreuse et stable.

Ce sont ces artisans libres qui, unis aux artisans serfs du seigneur et de l'évêque, conquerront, peu à peu parla force ou moyennant finances , une autonomie plus ou moins complète. Ce mouvement commencé à la fin duxi e siècle dans le midi de la France, dans la Picardie et les Flandres, est achevé à peu près dans toute l'Europe au xiv e siècle. Le guerrier ou le baron ecclésiastique sur le domaine et autour du palais desquels les villes se sont édifiées, permettent à leurs sujets, qu'ils gouvernaient à l'origine, despotiquement et arbitrairement de nommer des prud'hommes pour conseiller l'intendant ou prévôt du seigneur. Dans certaines villes, les bourgeois obtiennent même le droit de s'administrer librement. Parfois, ils chassent le prince et Pévêque, et le conseil de l'évêqueou du prince devient le conseil de la ville. Cette émancipation politique est suivie d'une émancipation économique : les artisans, au lieu de travailler pour un maître chargé, il est vrai, de les nourrir, fabriquent pour leur compte. Mais, comme lorsqu'ils étaient serfs, on avait l'habitude de les diviser en petites troupes ou métiers groupés par l'identité de tâche ; ils conservèrent, une fois affranchis, l'organisation professionnelle. Ainsi naquit la corporation. Comme, du reste, la conquête de l'autonomie industrielle par les artisans avait nécessité de longs et pénibles efforts, le premier soin des associations nouvelles fut de se protéger contre la concurrence, pour conserver à leur profit le monopole d'une liberté qu'ils avaient si chèrement acquise. Des explications seront fournies plus loin sur cette réglementation qui cesse de s'appliquer d'assez bonne heure à des ateliers autonomes, puisque les corporations se transforment et comprennent bientôt des salariés, des compagnons.

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Contentons-nous de rappeler quelques-uns des vestiges contemporains de l'industrie domestique principale. Dans les pays d'Orient, triomphe encore l'atelier domestique, à type patriarcal : ainsi en Russie et dans les Balkans. L'autonomie de ces industries semble avoir toujours existé, en ce qui concerne les groupes établis sur la lisière de la grande steppe, entre la mer Caspienne et l'Oural, notamment chez les Bachkirs demi-nomades.

Ailleurs, l'autonomie primitive cessa par l'établissement du régime féodal : les forgerons de Samakowa et de l'Oural, les charpentiers de l'Oural, décrits dans les Ouvriers européens, dépendirent longtemps des seigneurs, des grands propriétaires voisins. Cette situation a elle-même disparu de l'Oukase de 1861, affranchissant les ouvriers comme les paysans.

En Occident, l'industrie familiale autonome se présente encore fréquemment, surtout dans les campagnes, mais ce n'est plus la famille patriarcale, c'est la famille souche ou instable qui l'exerce. Parmi les travaux ainsi exécutés au foyer par des chefs de famille indépendants, c'est-à-dire par des personnes traitant directement avec une clientèle de consommateurs ou avec le marché public, les uns so rattachent à la confection des vêtements (tisserand, tailleur), de la chaussure (cordonnier), les autres à la construction ou à l'entretien des habitations ou des mobiliers (maçon, charpentier, forgeron), à l'alimentation (boulanger, boucher).

§3. — Atelier patronal. — Le petit atelier patronal sous le régime de V esclavage, du salariat avec ou sans corporations libre ou obligatoire..

Dans nos observations, nous avons jusqu'ici exclusivement visé l'atelier libre.

Or, d'assez bonne heure, l'indépendance des travailleurs est battue en brèche.

Deux institutions donnent naissance, à peu près simultanément, à la fabrication patronale. L'esclavage, produit principalement de la lutte entre tribus voisines, permet aux capitalistes d'organiser des travaux effectués par les vaincus. Le salariat est le second moyen employé par l'entrepreneur pour recruter des auxiliaires, mais ce n'est plus ici la guerre qui fait entrer des ouvriers au service du patron, c'est l'impossibilité pour les artisans de vivre indépendants, soit parce qu'ils manquent des instrument» de travail, des facultés de prévoyance ou de direction nécessaires, soit à cause de l'absence de débouchés sûrs, et de clientèle suffisante et stable.

La plupart des anciennes sociétés d'Orient, l'antiquité classique, connaissent déjà l'atelier patronal sous le régime de l'esclavage et même sous celui du salariat.

Diverses situations peuvent se présenter, du reste. Parfois les ouvriers travaillent pour le patron seul, un peu comme les domestiques modernes. C'est ainsi, par exemple, que le riche romain ou le seigneur du moyen âge étaient entourés d'une véritable familia d'artisans (boulanger, couturier, valet de chambre, précepteur).

Parfois, au contraire, les travaux accomplis par les ouvriers ont pour but, non la consommation, non la satisfaction des besoins du capitaliste, mais la vente au public, la production proprement dite en vue de l'échange. Et alors si ces travailleurs sont des esclaves, ou bien le propriétaire exploite directement leurs facultés, ou bien il loue leurs services à des particuliers ; si le travailleur est un homme libre, il traite lui-même, moyennant le paiement d'un salaire (1), soit avec un patron proprement dit, soit avec des particuliers. — L'étendue des deux modes d'organisation du travail patronal varie, du reste, suivant

(i) La rémunération d'un travailleur libre aux gages d'un maître, s'appelait solarium, parce que la paye que recevait primitivemeut un des premiers locateurs de services, le soldat, avait pour but de lui permettre d'acheter du sel.

les milieux. — Dans l'antiquité, l'esclavage l'emporte. Le salariat, cependant, n'est pas inconnu. — Ainsi, à Rome, si, primitivement, les applications du louage se limitent à la célébration des funérailles, à l'industrie qui consiste à colorer ou à embaumer le mort, à annoncer son décos à haute voix dans les rues, à jouer d'un instrument, à pleurer ou à chanter aux enterrements, plus tard, on trouve des ouvriers au service d'entrepreneurs qui fabriquent l'huile, nettoient les vêtements de laine, préparent des mets, construisent des maisons, gardent les habitations, servent d'écrivains publics, amusent la foule en dansant, en sautant sur les cordes, en combattant les bêtes dans l'arène (1).

C'est après les guerres puniques et surtout sous l'Empire qu'avec le perfectionnement des arts industriels, la fabrication patronale prend de l'importance. Le nombre des esclaves s'accroît considérablement. La classe des artisans libres (salariés ou non) tend aussi à augmenter avec les affranchissements et la Pax Romana. Ce sont eux qui exercent le métier de cordonnier, de fondeur, ciseleur, orfèvre, ébéniste, architecte, etc. — Les boutiques, d'abord adossées aux maisons, finissent par s'installer, comme aujourd'hui, au rez-de-chaussée ou dans les cours d'hôtel. Plusieurs mêmes sont très fréquentées, ainsi celles des coiffeurs où l'on apprenait les nouvelles. Ainsi, celles des restaurateurs où les serviteurs, en l'absence de leurs maîtres, allaient, pour trois sous, manger des fruits au vinaigre, de la tête de mouton ou du porc, tout en regardant la servante exécuter une danse lascive et en écoutant une courtisane jouer de la flûte.

Quel est ators le sort des hommes de travail ?

Il ne semble pas aussi misérable qu'on serait tenté do le croire.

(i) iCuq, Institutions juridiques des Romains, p. 616 et ss. Cpr.» Marquardt, la Vie privée des Romains (trad. Henry).

L'esclave est, sans doute, assez mal nourri, assez mal logé et vêtu (v. Caton de Re rusticà), mais il a les pourboires et les gratifications des clients ou des amis de la maison ; on lui confie ou il se crée souvent un petit pécule qui, s'il sait le faire prospérer, deviendra pour lui l'instrument de sa liberté en lui permettant d'acheter son affranchissement. — Sa condition morale est peu satisfaisante, il est privé de famille, et, avant l'Empire, on ne lui reconnaît pas de recours contre les abus d'autorité, l'avarice ou les violences du maître, mais celui-ci n'a-t-il pas intérêt à conserver ce capital mobilier qui, en moyenne, représentait à Rome une valeur de six cents francs, n'a-t-il pas intérêt à assurer sa reproduction ? La cupidité, la brutalité, les instincts de débauche du propriétaire trouvent donc leur frein, soit dans son égoïsme, soit dans la crainte de l'opinion des honnêtes gens. Comment croire que l'esclave, collaborateur des travaux, admis à la table, aux fêtes, aux cérémonies religieuses de ses maîtres, couché le plus souvent dans leur tombeau, appartenant à la même race, ait été dans une situation si intolérable qu'on le répète ? Voyez, du reste, les pièces de Plaute et de Térence, c'est l'esclave qui forme le plus souvent le pivot de l'action. C'est lui qui est le confident et le conseiller des divers membres de la famille, la voix des sages esclaves est toujours écoutée. Et cela n'a rien qui doive nous surprendre : on n'avait pas à craindre d'être trahi par un domestique qui ne pouvait quitter la maison; l'hérédité même de sa situation était une cause nouvelle d'attachement de la part de ses maîtres. Aussi, est-ce avec un affectueux attendrissement que les Sénèque, les Pline, les Cicéron nous parlent de leurs esclaves.

Et puis, l'esclave ouvrier jouissait des spectacles, des jeux de Rome, toujours en fête. Il obtenait même un demicongé, en fin décembre, le jour des Saturnales, et était alors servi par ses maîtres.

Les inconvénients de l'esclavage semblent donc avoir

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été for* exagérés. En revanche, ses avantages sont encore plus souvent méconnus. — Et pourtant ils sont tels, que cette institution si décriée parait s'imposer dans les états sociaux où la guerre est constante, la vie et le travail difficiles, l'usure universellement pratiquée, la société anarchique ! Que seraient, en effet, devenus le vaincu ou les hommes incapables de suffire à leurs besoins et à ceux de leur famille ? En ce qui concerne le sort du vaincu, on avait à opter entre trois partis: le vainqueur Cuvait, soit le tuer ou le manger, soit le prendre à son service et le nourrir, soit le laisser libre. — Le premier parti fut assez souvent suivi, mais le trop grand nombre de prisonniers le fit considérer comme une cruauté et une monstruosité inutiles; le troisième parti était contraire aux principes de la prudence la plus élémentaire. L'esclavage apparaît donc comme le seul moyen d'utiliser honnêtement les vaincus en prévenant tout danger de revanche, comme le seul procédé de supprimer une société ennemie sans en anéantir les membres.

L'esclavage, il est vrai, a parfois une différente origine : l'esclave, souvent, est un homme libre qui se vend à un étranger. Ici encore, cette convention a une raison d'être profonde. Sans ce refuge, le pauvre, dénué de ressources et d'appui serait mort de faim ou aurait été dévoré à petit feu par un usurier impitoyable.

Une autre solution eût été préférable, sans doute. Il eût mieux valu, comme dans le droit moderne, relâcher les prisonniers et faire la charité aux sans-travail. Mais ces remèdes altruistes ne pouvaient trouver leur application dans une société grossière et pauvre où, d'une part, les luttes de peuple à peuple étaient sans merci, où, d'autre part, la richesse trop rare, les difficultés de la vie très grandes pour tous, rendaient impraticable l'assistance privée.

Si l'esclavage industriel (et Ton peut en dire autant de l'esclavage agricole) eut l'avantage d'assurer la conser-

vation des vaincus dans les luttes guerrières ou économiques, et même d'intéresser les capitalistes au bon «entretien et au développement des familles ouvrières, il favorisa aussi, comme on sait, l'essor de la production et des professions libérales. Il rendit possible la division du travail social, la séparation des occupations de l'esprit et des occupations matérielles. Par là même, l'esclavage fut un merveilleux agent de progrès social et intellectuel, en assurant des loisirs aux vainqueurs qui purent se consacrer tout entiers au gouvernement et aux spéculations de la pensée, un instrument aussi de progrès matériel et économique, en dressant l'homme à l'obéissance, en assujettissant les vaincus à la pratique des arts de l'extraction, de la fabrication et du commerce qui, ainsi, prirent un subit développement. Cette utilité sociale de l'esclavage antique, progressivement aboli au moyen âge, doit-elle aussi être reconnue à l'esclavage moderne établi par les peuples qui venaient de découvrir l'Amérique ? Le point est plus délicat. Cet esclavage semble avoir été plus dur parce qu'il portait sur des hommes de race différente et dont on n'avait pas à craindre les représailles. Mais les peuplades indiennes ayant été mas sacrées ou ayant disparu, comment aurait-il été possible, sans l'esclavage, de cultiver ces immenses étendues de terre où les Européens ne pouvaient vivre !

A côté de l'atelier industriel patronal à base d'esclaves, existait déjà, dans l'antiquité l'atelier patronal servi, par des artisans libres. Ces artisans libres salariés semblent, du reste, comme les artisans libres vivant sous le régime de la production antonome, s'être, d'assez bonne heure, groupés d'instinct dans certains pays, notamment à Rome, en corporations ou collegia (1).

(i) Les associations entré esclaves existaient sans doute, mais c'étaient plutôt des sociétés de secours mutuels (collegia funeraticia).

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On voit déjà les associations de forgerons, d,e charpentiers, d'ouvriers du cuivre, de musiciens, former dans la constitution dite de Servius Tullius, des centuries complémentaires. Ces associations, d'après Denys d'Haï icarnasse, se rendirent redoutables sous Tarquin le Superbe, et la loi des Douze Tables leur permit de se former librement, à condition de rédiger leurs statuts (1). Les révolutionnaires comme Marius, Catilina, n'eurent pas de peine à convertir à leurs idées ces groupes de travailleurs méprisés par tous, et parfois ruinés par la concurrence du travail esclave. C'est parce que les corporations étaient devenues des instruments politiques aux mains des agitateurs, qu'elles furent dissoutes par César, puis par Auguste ; seules purent subsister celles qui remontaient au début de la République ou celles qui obtenaient l'autorisation de l'empereur. Cette autorisation, en fait, ne fut accordée qu'aux métiers nécessaires aux travaux publics ou à l'alimentation de Rome.

Les ouvriers libres sont donc, alors, pour la plupart, contraints de vivre isolés. Mais, peu à peu, à mesure que le régime impérial se consolide et est accepté de tous, les craintes inspirées par les associations finissent par se calmer. Comme, du reste, la classe des travailleurs libres s'est accrue en nombre par les affranchissements, par la paix, qui rend les soldats aux industries privées, et comme aussi elle grandit en richesse, le pouvoir a intérêt à la favoriser, à s'appuyer sur elle. Or, il était bien plus facile de mettre la main sur les artisans groupés que sur les travailleurs isolés. Voilà pourquoi, dès le n e et le ni c siècles, les corporations se reforment sous l'œil bien-

Elles avaient pour but d'éviter aux morts la honte d'être jetés aux putriculi, en un mot, d'assurer une sépulture convenable. Cf. Gaston Boissier, Revue des Deux -Mondes, i w novembre 1868 et Religion romaine, chapitre sur les esclaves, — Waltzing, les Corporations professionnelles chez les Romains.

(1) Gaïus, i,Dîgr.,3. 4.

veillant du gouvernement. Puis, comme les besoins de luxe des populations et les besoins de l'État s'accroissent, peu à peu on tend à réglementer d'abord, puis à rendre héréditaire la condition des artisans, en vue d'assurer le recouvrement de l'impôt sur les professions (chrysargyre, créé par Constantin) et la fabrication ou le transport des objets nécessaires au prince et au public. C'est pour des raisons analogues que, vers la même époque, des lois viennent river de père en fils les cultivateurs à leur terre (colonat), et les curiales à leur poste de percepteur responsable des taxes d'État.

En ce qui concerne les métiers industriels, c'est surtout a Alex. Sévère qu'est due la réglementation des corporations (1). Depuis lors on distingue trois espèces d'artisans. D'abord les employés des manufactures ou ouvriers de l'Etat, — L'empereur, les siens, son armée, ses fonctiontionnaires, ont besoin d'une grande quantité d'objets manufacturés; et ces services d'ordre public doivent être exécutés coûte que coûte. Voilà pourquoi les ouvriers, esclaves publics, affranchis, hommes libres attachés aux fabriques d'armes, de machines de guerre, aux ateliers d orfèvrerie, de broderie, de vêtement, de pêcherie pour ; Ja pourpre, (produite par le sang qui coulait d'une veine située au fond de la gorge d'un petit animal marin, sang qu'on faisait évaporer jusqu'à ce qu'il ne restât plus qu'une proportion de 1 sur 16), aux ateliers de monnaie, étaient marqués d'un fer rouge et ne pouvaient quitter la manufacture tant qu'ils ne trouvaient pas un remplaçant. Il en était de même pour les artisans voués à l'exploitation des mines, carrières salines. Ces travaux constituaient autant de vraies fonctions publiques dont la désertion était sévèrement punie.

Puis venaient les artisans des professions relatives à l'alimentation publique. r — Ici encore, les empereurs

(i) Code Thèodosien, X, 20 ; XIV, 3 et 4.

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m étaient tenus d'être sévères, il fallait donner du pain, de I la viande et du vin aux électeurs. Pour cela on devait, par exemple, empêcher les bateliers qui transportaient le blé de Sicile à Rome, de s'attarder dans leur voyage et leur fixer un nombre maxima de jours. On devait empêcher que le four du boulanger chômât faute de bras. Aussi les membres des corporations de boulangers, bouchers, charcutiers, bateliers de déchargeurs de blé, de maquignons,etc. , ne peuvent en sortir qu'en abandonnant tout leur fond à un successeur agréé ou en devenant sénateur. — Le recrutement de ces professions resta, il est vrai, assez longtemps libre, mais bientôt, faute d'ouvriers, on alla jusqu'à rendre la carrière héréditaire de père en fils, et à contraindre certaines personnes à entrer de force dans des ateliers. — Ainsi, en 338, les affranchis ayant 10 , livres furent tenus de s'affilier au collège des déchargeurs. L Ainsi et bientôt le recrutement s'opéra pour ces métiers If comme pour les deux autres groupes aussi bien par le dé- Ë cret du magistrat, le rescrit du prince ou la naissance I que par l'engagement volontaire.

Dans une troisième catégorie, se trouvaient les ouvriers des professions ordinaires. Ils étaient les plus libres, les plus heureux de tous. Mais eux aussi, à partir du iv e siècle, quand les métiers se vident, ne peuvent plus sortir de la corporation et sont ouvriers de père en fils. Alors l'organisation du travail dans l'empire romain rappelle le régime des castes héréditaires des anciens -empires d'Orient, du Mexique et du Pérou anciens, et de l'Inde contemporaine (1). Comme la caste, la corporation obligatoire et héréditaire permet aux classes dirigeantes de conserver leur influence, à l'État de pourvoir aux besoins d'une société indisciplinée et amollie, d'assurer la perpétuité des traditions, le perfectionnement des métiers, d'empêcher l'encombrement de certaines carrières et la désertion des autres.

(0 Emile Sénart, les Castes dans VInde.

Les invasions des barbares modifièrent, principalement à trois points de vue, la condition du travail industriel. L'état économique se transforme. D'abord l'importance des villes décline, surtout dans le nord, soit à cause du régime atroce auquel, du iv«au vr siècle, elles sont soumises par les envahisseurs, soit à cause du goût de ceux-ci pour la campagne. Le domaine rural redevient comme dans la Rome primitive le grand centre de production et d'activité, et le travail agricole reconquiert toute sa prépondérance sur le travail industriel. Celui-ci ne disparait pas, pourtant, mais il perd sa délicatesse, son caractère artistique (1), il se restreint, s'exerce presque toujours à la campagne et a pour but, non plus la production en vue des échanges, mais la production en vue de la satisfaction des besoins de la famille de l'artisan ou de son maître. C'est donc le régime soit de l'industrie domestique quand l'artisan libre travaille des matériaux qui lui appartiennent, soit de l'atelier patronal rural, soit enfin dans les monastères, de l'atelier coopératif rural. Car les moines d'Occident, surtout depuis saint Benoît de Nurcie (515) à la différence des moines d'Orient plus exclusivement voués à la contemplation, partagent leur temps entre la prière et le travail des mains qui est souvent un travail industriel. Le Christ n'avait-il pas été charpentier?

Ce n'est pas seulement la condition économique des artisans qui s'est transformée, c'est encore leur condition civile et politique. A Rome, s'ils étaient libres, ils payaient des impôts publics et, en cas de litige, avaient un recours devant la justice de l'État. Au moyen âge, la notion de l'utilité générale s'obscurcit, le roi ne sait plus se faire obéir, les travailleurs tombent alors, à tous points de vue, sous la dépendance du maître du domaine qui les abrite,

(i) Les rois mérovingiens aiment, sans doute, les objets d'art, mais il les leur faut massifs ; tous les ornements, les objets ciselés, sculptés, viennent de l'Orient ou de Byzance.

chef auquel l'État renonce bientôt à demander des troupes et l'impôt ou à envoyer ses officiers de justice. L'artisan devient ainsi le justiciable, le sujet du grand propriétaire ; la souveraineté s'incorpore au sol.

Cette transformation amène elle-même la diminution des travailleurs libres. Qui veut être protégé contre les exactions doit demander au seigneur un métier à exercer sur la villa et doit se soumettre aux mêmes redevances en nature, aux mêmes corvées en travail que le serf ou l'esclave. Aussi, bientôt, les distinctions admises par la loi romaine entre les esclaves, les affranchis, les colons, les travailleurs libres salariés, les autres artisans tendent-elles às'effacer. Reconnaissables encore au vm e siècle, elles disparaissent aux x c et xi e sièeles. Et alors il n'y a bientôt plus qu'une classe des travailleurs, celle des serfs.

Peu à peu cependant, par une évolution dont nous avons déjà marqué les points essentiels, la phase du travail réglementé et monopolisé par les corporations succède à la phase du servage. A l'abri du château féodal, les petits métiers ne tardent pas à se reconstituer. Les procédés industriels sont retrouvés ou perfectionnés. Des villes se fondent. Ce sont d'abord des villes militaires (cas/ra, oppida),oùron trouve la sécurité des villes religieuses ou ecclésiastiques (civitates), qui, avec la sécurité fournissent l'agrément. — Plus tard, quand les guerres s'apaisent, de nouveaux centres urbains sont créés, près d'un gué, d'un confluent, aux rencontres et aux débouchés de vallées. C'est là que les serfs industriels se fixent, attirés par la perspective de gros gains. Alors, en effet, les objets fabriqués se vendaient à un prix très élevé. Mais, de même qu'il fallait payer au seigneur rural des redevances pour avoir le droit d'exercer un métier sur sa terre, de même il fallut acheter sa permission quand on voulut exploiter librement une industrie dans sa ville. — Souvent, comme on l'a déjà vu, c'est par la force que les artisans obtinrent l'indépendance. Bien entendu, une fois affranchis, il étit

naturel que les artisans considérassent leur métier comme une propriété. Comme le baron est maître de son fief, la corporation se considère comme maîtresse de son métier. Ainsi, parce qu'elle était achetée à prix d'argent ou conquise de haute lutte, la liberté du travail revêtit la forme d'un privilège.

Ce privilège se manifesta d'abord par des règlements, çlus tard par le caractère obligatoire de la corporation.

Les gens du même métier unis à l'origine par le voisinage, par la communauté de résidence dans une mémo rue, ou par la communauté de travaux sous les ordres d'un même intendant du seigneur, se rapprochent encore quand il s'agit de se défendre contre les vexations, d'obtenir des chartes de concession, de chasser le baron ou Tévêque. Plus tard ils participent à l'administration de la cité et cherchent à se protéger les uns contre les autres, eu à protéger les artisans de leur ville contre la concurrence des villes voisines (1). Dans le premier but, ils prohibent les innovations ou les fraudes dans les méthodes de travail, ils réglementent les procédés de fabrication, on défend d'avoir plus d'un atelier, on punit ceux qui veulent empiéter sur le métier du voisin (chacun son métier), accaparer la clientèle ou la détourner, on limite les jours et les heures de travail, on fixe uniformément le prix d'achat des matières premières, on met des entraves à l'accroissement des artisans et à l'embauchage des ouvriers. La maîtrise ne peut appartenir qu'à celui qui a passé par la série des échelons professionnels : apprenti, compagnon. Des règlements interviennent aussi pour limiter la concurrence extérieure, pour protéger les artisans d'une ville eontre les artisans de Ja ville voisine : ainsi les importations d'objets venus du dehors, les exportations de marchandises incomplètement ouvrées sont également prohibées.

(i) Voir Valleroux, les Corporations; Dubourg, V ancienne Organisation du travail dans le midi de la France.

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j.m Les contraventions aux règlements étaient sanctionnés I par des amendes. Comme elles devenaient de plus en plus

■ nombreuses et formaient d'importantes réserves, comme,

■ du reste les corps de métiers à raison de l'accroissement

■ de la concurrence, éprouvaient le besoin de se séparer de l'autorité municipale afin de mieux défendre leurs intérêts, la corporation se détacha de la commune. — Désormais la caisse des amendes professionnelles ne profita plus aux dépenses générales du bourg ou de la cité, elle fut affectée aux besoins des membres de la profession. L'argent était employé à intenter les procès contre les artisans qui violaient les règlements, à assister les confrères, à célébrer des cérémonies ou les fêtes du saint patron. — Désormais la réglementation devint plus rigoureuse et tendit à rendre obligatoire pour tout artisan l'entrée dans la corporation. En même temps, pour réserver le monopole aux familles des maîtres, on exige des étrangers un chef-d'œuvre où

>sont accumulées toutes les difficultés du métier et qui doit être approuvé par les chefs delà corporation. — Les compagnons doivent subir une épreuve d'admission, payer un droit d'entrée et des cotisations périodiques.

Ce régime ne s'étend pas du reste aux campagnes, aux faubourgs des villes et aux quartiers (comme beaucoup de fiefs d'église), soustraits par une charte au monopole. Souvent, près de la corporation, se créait une confrérie, espèce d'association religieuse de secours mutuels et où, à la différence des corporations, des membres honoraires étaient admis.

Ainsi reparaissent l'industrie domestique principale quand l'artisan travaille seul et le petit atelier patronal avec salariés quand l'artisan est aidé par des ouvriers. — A côté des corporations de patrons, d'assez bonne heure se fondèrent des associations d'ouvriers ou compagnonnages. Ils débutent au xin e siècle, époque de la construction des cathédrales dans l'industrie du bâtiment.

Lors de la Réforme, l'Eglise les vit avec défaveur. En

1539, Tord, de Villers-Cotterêts les prohiba. En fait, ils subsistèrent néanmoins (1), mais se transformèrent en sociétés secrètes de francs-maçons qui, dès le commencement du xvin e siècle, deviennent dans tous les pays d'Europe des centres d'action politique et qui, même, paraît-il, dans un convent, tenu en 1785, décidèrent que l'explosion révolutionnaire commencerait par la France (2).

Le pouvoir, qui allait supprimer les compagnonnages, pénètre, dès le commencement du xiv c siècle, dans la corporation, et cherche à abattre cette puissance comme toutes les autres. — La royauté, au xiu e siècle, s'était bornée à réunir les règlements de corporations (Livre des métiers, par Etienne Boileau) et à les approuver. Au xiv e siècle, on va plus loin : en 1359, une ordonnance réglemente les corporations au point de vue de la police ; au mois de janvier 1382, une autre leur enlève la puissance militaire. En 1481, Louis XI, pressé par les besoins d'argent, s'arroge le droit de créer et de vendre un office de maître dans chaque corporation. Et pour accroître encore les ressources du Trésor, Henri III et Henri IV (ordonnances de 1581 et 1597) unifient et généralisent le régime des corporations à toutes les villes de France.

Alors commence, au xvi e siècle, la période de la réglementation de la petite industrie par l'État. — Les règlements des corporations présentaient, en effet, un triple inconvénient : ils variaient de corporation à corporation, souvent sans motifs, ils n'étaient pas refaits toutes les fois que les changements de la mode l'eussent exigé, ils n'étaient pas respectés, faute de la force suffisante pour en assurer l'observation. Sur la demande des intendants, la réforme fut tentée et réalisée par Colbert (de 1666 à

(i)Du Maroussem, les Charpentiers de Paris* p. 127 et ss.

(9.) Claudio Jannet, les Sociétés secrètes, page 69. — Les Sociétés secrètes et la Sociale, par Deschamps, tome I, page 546. — La Franc- Maçonnerie et la Révolution, par Gautrelet.

l'âge des machines 295

t$76) en ce qui concerne seulement l'industrie des tissus et les travaux annexes (filature et teinture) qui représentaient alors les deux tiers de la production industrielle de la France. Les règlements du travail devinrent des lois, elles étaient rédigées d'ailleurs par des gens désintéressés, endehorsde tout esprit de coterie. Par certains côtés cependant, le monopole des corporations fut restreint. Colbert porte deux atteintes au régime ancien. Il décide, d'abord, que le brevet de maître donne droit d'exercer le métier dans toutes les villes et non plus dans une seule. — Puis la grande industrie échappe à la réglementation des associations professionnelles, elle est soumise à un régime du privilège, des concessions royales. — Des arrêts, rendus depuis 158 1 jusqu'à 1759 (1) élargissent le territoire où règne la liberté du travail, proclament expressément la faculté de libre négoce contestée par certains produits ou pour certains lieux. En même temps, de sérieuses limitations sont apportées à la fondation de nouvelles corporations. Depuis Tédit de mars 1673, les associations dont les statuts n'ont pas été approuvés par lettres patentes sont nulles (2). Plus tard dans le deuxième quart du xvm e siècle, on défendit aux marchands ou aux manufacturiers non associés de se grouper en corporations. — L'intendant de Picardie fît établi*' par une ordonnance du % juin 1769 la liberté de la boucherie à Calais, sans tenir compte d'une corporation existante. — Turgot a donc eu tort de soutenir que le droit de travailler était devenu un droit régalien. L'acte de Henri III de 1583, si souvent cité en ce sens, ne dit rien de pareil. Le prince, sans doute, ne légifère pas en faveur des ouvriers, quelquefois

(i)De Gilleuls, Réf. sociale, i* r novembre 1893. — Comptes rendus, Académie des Sciences morales, 25 novembre 1890.

(2) En Italie, aux xv et xvi 6 siècles, on peut noter déjà des progrès notables dans la voie de la liberté. Ainsi à Milan, les statuts de 1602 «ont empreints de la plus large tolérance. — Dans les Pays-Bas, dès le xvir siècle, le droit de maîtrise s'obtenait pour une faible somme.

même il les fait enfermer par mesure de police à la Bastille (1) à l'aide de simples lettres de cachet, sans jugement, ni appel, mais à ces divers moments, l'État, soit en étendant la liberté du travail, soit en protégeant les travailleurs étrangers contre les corporations jalouses a prouvé qu'il reconnaissait le caractère individuel ou corporatif du travail.

Malheureusement ces règlements,parfois trop minutieux, se multiplièrent à l'excès et donnèrent lieu à des procès interminables entre corporations rivales. En 1730, ces règlements formaient déjà quatre volumes in-4. De plus, en imposant, sous la menace de pénalités sévères, les procédés de fabrication, ils étouffaient le progrès des méthodes. Les inventeurs français du métier à bas et à gaze, du moulin à papier à cylindre, du balancier pour frapper les médailles, durent s'expatrier pour exploiter leurs découvertes. Le régime de la corporation obligatoire, s'il favorisait la stabilité des engagements, s'il assurait la qualité loyale des produits et prévenait la surproduction, entravait l'activité du patron en limitant sa clientèle locale ou extérieure, opprimait les ouvriers en permettant de restreindre à l'excès leurs salaires et leur liberté.

Il ne convenait plus, du reste, à un milieu dont la vapeur et l'électricité allaient transformer les conditions par la substitution du grand moteur au petit moteur, du grand atelier et de la grande clientèle au petit atelier et à la petite clientèle d'autrefois. Aussi, la liberté préparée, du reste, comme on a vu, par une série de mesures, dès le xvi e siècle, triomphe-t-elle en France dès la Révolution, et dans les autres pays vers le milieu du siècle, Allemagne (1869), Italie (1864). L'Autriche seule a conservé les corporations obligatoires dans la petite industrie. Les aniennes corporations subsistent aussi avec plus ou moins d'atténuations en Russie, et en Espagne. Pourquoi faut-il

(i) Funck Brentano,/a Question sociale sous l'ancien régime.

l'âge des machines 297

que la crainte de les voir se reconstituer et redevenir obligatoires, ait amené le législateur français à prohiber toute association (loi de 1791) ? C'était tomber dans un excès contraire à celui de l'ancien droit et on est étonné que ce régime ait duré en France jusqu'en 1864 (loi sur les coalitions) et 1884 (loi sur les syndicats).

Pas plus que l'industrie domestique, le petit atelier patronal n'a disparu. Voici, sauf à revenir plus tard sur ce point, dans quel genre d'entreprises on le rencontre plus spécialement aujourd'hui : d'abord dans la fabrication des produits artistiques et de luxe, dans les réparations d'entretien. Le nombre des petits ateliers, le plus souvent patronaux, tend aussi à s'accroître dans le domaine de l'imprimerie, de la librairie, de l'alimentation et même dans quelques industries textiles (1). Et le jour où le transport de la force motrice à distance sera économiquement et facilement réalisable, il est possible que le petit atelier reprenne la place importante qu'il a occupée autrefois. Déjà plusieurs sociétés se sont fondées en France pour distribuer la force motrice à domicile, ainsi à Lyon en 1895, ainsi la Compagnie, à air comprimé (près la porte d'Ivry) parisienne inaugurée le 2 décembre 1891.

S 4. — La fabriqué collective.

Au-dessus de l'industrie domestique ménagère ou accessoire, au-dessus du métier ou industrie domestique principale, au-dessus du petit atelier patronal se place une forme de travail intermédiaire entre la grande et la petite industrie patronales et que Le Play a , pour la première fois, nettement dégagée, c'est la fa-

it) Cfr. Bûcher dans Revue d'économie politique, 1892, pages 623, 1221 et ss.

298 LA SCIENCE SOCrALE

brique collective (1) qualifiée par certains d'industrie à domicile. — Dans la fabrique collective, le marchand centralise le commerce de produits qu'une population ouvrière fabrique, généralement à domicile, pour le compte <lu patron, avec la matière que, le plus souvent, celui-ci fournit. Les ouvriers sont bien des salariés comme dans l'atelier patronal proprement dit ou dans le travail loué ou atelier patronal improprement dit dans lequel le consommateur joue le rôle de patron accidentel, mais ils diffèrent des ouvriers du petit patron en ce qu'ils ne travaillent pas dans l'atelier du maître, et sont incomparablement plus nombreux que les ouvriers employés au service d'un petit patron. — Les artisans dépendant d'une fabrique «collective diffèrent des ouvriers travaillant au service direct du public en ce que ces derniers fabriquent pour le consommateur, tandis que les autres ne vendent plus euxmêmes les objets fabriqués, mais travaillent pour un intermédiaire qui fait les commandes, fournit généralement les matières et exporte au loin les produits. La fabrique collective naît de l'agglomération rapide des hommes, favorisée par la multiplication des subsistances et les progrès de l'agriculture ; elle suppose, comme condition essentielle, la facilité des transports à l'intérieur et la proximité de la mer qui permet d'exporter au loin l'excédent des denrées nécessaires à la consommation locale.

L'histoire des origines de la fabrique collective a donné lieu, depuis Le Play, à des travaux importants que nous résumerons brièvement (2). La fabrique collective naît soit par dérivation, soit spontanément. La fabrique déri-

(i) Le Play, Ouvriers européens (notamment monographie de l'armurier de Solingen). Voir aussi dans la 2 e édition, t. I, pages 120 et 456. — Réforme sociale, chap. XXXVII.

(2) Schwiedland, Revue d'économie politique, novembre 1893 et son livre (en allemand) sur la petite industrie et l'industrie à domicile en Autriche. — Rapprocher les remarques de du Maroussem dans la Réforme sociale du 16 avril 1893 et du 16 septembre 1894.

vée peut sortir de toutes les formes de la production industrielle. Elle peut d'abord être le résultat de la transformation de l'industrie domestique ménagère. Pour cela, il suffît de supposer que l'artisan recourt à un intermédiaire pour vendre l'excédent des produits nécessaires à la subsistance de la famille. — La fabrique collective naît d'autres fois, du métier ou de c^que l'école de Le Play appelle l'industrie domestique, accessoire ou principale. Lorsque le débit s'accroît, lorsque, comme au xvm e siècle surtout, les communications s'établissent, que les débouchés, de restreints et de locaux, s'étendent à toute une province et même à tout un pays, les artisans, dépourvus du crédit nécessaire pour fonder et de l'esprit d'organisation industrielle et commerciale indispensable pour soutenir des entreprises destinées à parer aux besoins grandissants de la population, travaillent pour le compte de commerçants ou de marchands ambulants qui, sans pouvoir prendre à leur charge des frais d'atelier, ont cependant un capital suffisant pour payer des salaires, pour approvisionner en matières premières l'industrie domestique ainsi déchue de son antique autonomie.

La fabrique collective peut naître aussi de l'atelier patronal. D'abord l'ouvrier ambulant ou sédentaire du petit atelier qui travaille au profit du public entre au service du fabricant collectif dès qu*il ne trouve plus de clients. Il en est de mêftie s'il travaille au profit d'un patron individuel et toujours le même (ouvriers des corporations ou des compagnonnages), lorsqu'il est chassé de la corporation ou qu'on refuse de l'y admettre comme apprenti ou comme ouvrier.

Les chefs de petits ateliers, parfois, fourniront le personnel de la fabrique. Le patron de corporation est commerçant et producteur à la fois, mais bientôt l'œuvre commerciale se complique, il a de la peine à maintenir ses débouchés. Il cesse alors de vendre ce qu'il produit et devient peu à peu le « façonnier » de l'intermédiaire

(individuel ou collectif) qui se charge d'écouler les objets en dehors de la localité, sans cependant vouloir réunir dans ses propres bâtiments les ouvriers auxquels il fournit la matière première et dont il centralise les produits. Telle est, par exemple, la révolution qu'on a vu s'opérer dans l'industrie parisienne du meuble, au faubourg Saint- Antoine et aussi dans«la vannerie.

Enfin, la fabrique collective peut, mais ce cas sera rare, sortir du grand atelier patronal, c'est-à-dire de la manufacture de Colbert, de l'usine moderne que nous aurons bientôt à décrire. L'usine sera abandonnée, à la suite de chômage, ou bien parce que la technique est peu compliquée et que l'ouvrage est susceptible d'être accompli à domicile par une main-d'œuvre à bon marché, par exemple, par des enfants.

Telles sont les diverses origines possibles de la fabrique dérivée.

Mais la fabrique collective peut aussi surgir spontanément au milieu d'une population inoccupée et en quête de salaires. Par exemple, des serfs d'abbaye ou de seigneur fondent une industrie dont les produits sont recueillis et vendus par le couvent ou la seigneurie. Aujourd'hui, en France, on peut citer les rubaniers des montagnes du Forez, dans la banlieue de Saint-Etienne. Si, à la campagne, les ouvriers de la fabrique collective originaire font souvent partie des classes vouées à la culture, dans les grandes villes ils se recrutent parmi les travailleurs irréguliers : tantôt ce sont des femmes logées et nourries chez elles qui, en général, se suffisent et ne sont pas, par conséquent, ouvrières, parce qu'elles n'ont pas besoin de ressources supplémentaires pour vivre, tantôt ce sont des hommes qui manquent de l'habileté, de la docilité ou de la santé nécessaires pour travailler continuellement en atelier.

Voilà les deux formes historiques de la fabrique collective.

M l'âge des machines 301

m Mais, dérivée ou originaire, elle présente toujours les caractères suivants :

L'entrepositaire, l'intermédiaire, qu'il soit un propriétaire d'usine, un agent de commerce, un petit ou un grand magasin, doit posséder des capitaux suffisants pour acheter les matières façonnées à domicile et pour payer les salaires en attendant la vente des produits dont il centralise le commerce ; en outre, il doit savoir se créer et conserver d'assez larges débouchés, car la fabrique collective suppose une importante production, et a pour but la vente en gros et non pas seulement la satisfaction des besoins «l'une clientèle locale.

Le patron fait l'économie de l'outillage et du loyer d'un I atelier, il a généralement une main-d'œuvre à bon I marché, à raison de l'isolement habituel des travailleurs I et de la facilité qu'il y a à leur imposer ses conditions. L Quant aux ouvriers, qu'ils travaillent à domicile (c'est

9 le cas le plus habituel), ou qu'ils travaillent ailleurs, mais r dans des ateliers autres que ceux du fabricant, ils emploient les procédés et les engins de la petite industrie, qui sont les moins coûteux, les moins encombrants et les seuls maniables par un travailleur isolé, ils se servent d'outils ou de machines à bras. En général, ils font partie d'une population prête à louer ses services à tout prix, forcée par le besoin, et portée par ses aptitudes à s'adonner à la production industrielle.

Pour apprécier les résultats de la fabrique collective sur le sort de l'ouvrier, il faut distinguer entre la fabrique rurale et la fabrique urbaine.

À l'origine, les familles groupées en fabrique collective résident à la campagne et joignent le travail agricole au travail manufacturier. Si les fabriques sont rurales, c'est que les ouvriers trouvent plus facilement, à la campagne, des matières premières agricoles (chanvre, lin, laine, pour le vêtement, fer, bois, pour l'horlogerie), se logent et vivent à meilleur jnarché, souffrent moins du chômage, à

cause des ressources complémentaires de la culture ; la fabrique collective se concilie, du reste, avec le régime des familles souches et des villages à foyers épars, précisément parce que le travail a lieu à domicile et quel 'ouvrier n'a pas à se préoccuper de trouver une clieru tèle dans la localité. Enfin, si nous nous plaçons au moyen âge, à l'époque des corporations obligatoires, le développement des fabriques rurales s'explique encore par un nouveau motif, c'est la difficulté pour l'artisan libre des 'installer dans les villes fermées par les associations.

~ Les premières souffrances apparurent surtout vers l'époque de la Renaissance, le jour où, sous l'influence du patron, les ouvriers de l'Italie et des Flandres fixèrent leur habitation dans les agglomérations urbaines. Non seulement, en effet, l'ouvrier urbain est souvent opprimé par les entrepreneurs qui exercent une pression sur lui et profitent de sa situation besogneuse pour se faire céder des produits à des prix dérisoires, mais encore il est contraint, pour vivre, de faire des économies sur son logement et d'habiter dans des taudis. Ainsi, le travail en fabrique collective soustrait, puisqu'il s'exerce en famille, à tout contrôle de l'État, contribue souvent, quand il s'exerce dans les villes où la concurrence est plus âpre, à la dégénérescence de la race. Mieux vaudrait travailler dans un atelier patronal. Cependant, il serait injuste de noircir à l'excès ce tableau. Bien des fabriques collectives, même urbaines (comme le canut à Lyon) échappent à ces inconvénients, elles assurent à l'ouvrier une vie indépendante, lui permettent, en restant au foyer domestique, de jouir plus pleinement de la vie de famille; enfin, dans les pays où la petite industrie est sous le régime du monopole, l'ouvrier en chambre peut exercer un métier et devenir patron en dehors des règlements des corporations. Aussi, à Vienne, en 1792, les patrons demandaient-ils vivement la suppression delà fabrique collective.

l'âge des machines 39.1

Quel a été autrefois et quel est aujourd'hui le domaine de la fabrique collective ?

On la rencontre déjà chez les peuples de l'antiquité. La. Bible (Proverbes, ch. XXXI, v. 34) la signale. Les marchands de Tyr centralisaient les tissus fabriqués par les femmes des Hébreux et les exportaient après les avoir teints. — Carthage pratiqua le même commerce. — On la rencontre aussi au moyen âge, partout où l'industrie domestique produit des objets destinés à l'exportation lointaine. Les Croisades, puis la découverte de l'Amérique, en développant ce commerce en France contribuent à y développer la fabrique collective. — Livourne exporte les draps de la Toscane, Anvers, les tissus des Flandres. Le Play a retrouvé un grand nombre d'exemplaires dans les districts ruraux de la Russie centrale, des États allemands voisins des Alpes et du Rhin, du centre et de l'est de la France, etc. Tantôt la fabrique a pour but : la forge des métaux (1), l'armurerie (2), l'horlogerie (3), la coutellerie (4), tantôt elle s'applique au tissage (5). — La soierie de Lyon et la ganterie de Grenoble fournissent encore un exemple. Schwiedlajid signale aussi la cordonnerie, le tour, la menuiserie. Dans les villes, la fabrique collective donne lieu encore aujourd'hui à des abus nombreux : certaines catégories des ouvrières de l'aiguille (6), les fabricants de jouets parisiens, les troleurs ou ouvriers qui font des meubles sans commande, sans savoir à qui ils les vendront (7), sont indignement exploités par des entrepreneurs souvent au service des grands magasins.

(i) Ouvriers européens, i re édit. : le Forgeron de V Oural, p. 78.

(2) — V Armurier de Solingen, p. i52; Cfr., la récente monographie de Julin sur l'armurier de Liège.

(3) Ouvriers européens, les Horlogers de Genève, p. 164 et 170.

(4) — Couteliers de Londres et de Sheffield, p. 188 et 19^.

(5) — Tisserands du Rhin et de la Sarthe, p. i58 et 254.

(6) Charles Benoist, VOuvrière de Vaiguille. — Bonnevay, les Ou- Prières lyonnaises travaillant à domicile.

(7) Du Maroussem, Ébénistes du Faubourg Saint- Antoine. — L* Jouet parisien.

D'une façon générale, ce système de la fabrique collective n'a qu'une application restreinte dans les industries où les engins mécaniques, mus par des forces naturelles, étaient déjà appliqués quand la production en vue des échanges a pris son essor. Aussi, presque partout, la filature, le tissage, la fabrication des machines ont-elles passé directement du système du petit atelier patronal ou de Tindustrie domestique au régime de la manufacture.

En outre, la substitution des machines aux engins à bras dans un certain nombre d'industries a contribué à y ruiner la fabrique collective et à faire prédominer le régime du grand atelier patronal, de l'usine.

§ 5. — Le grand atelier patronal

11 consiste en un établissement où un assez grand nombre de travailleurs sont réunis dans les locaux mêmes du patron, où l'outil est habituellement manié non plus par le bras de l'homme, par des machines mues par lui ou par des animaux, mais par lèvent, surtout par l'eau, plus tard par la vapeur, où enfin, le patron, uniquement occupé de la direction du travail sous le nom d'entrepreneur ou de la fourniture des matériaux et du crédit sous le nom de capitaliste, ne prend aucune part au travail manuel de la fabrication.

On distingue donc deux sortes principales d'usine, l'usine hydraulique et l'usine à vapeur. — De cette dernière nous ne parlerons que lorsque nous aborderons l'étude de l'âge de la houille.

Si on laisse de côté les ateliers à vent qui sont presque tous des petits ateliers, et qui remontent aux croisades auxquelles nous devons, semble-t-il, l'usage des moulins à vent, les autres usines, les usines hydrauliques commencèrent à s'établir en France, particulièrement vers le xv e siècle. On mit d'abord en action par la force de l'eau, les outils sim-

l'âgé des machines 306

pies (meule, scie, marteau, soufflet), mus jusqu'alors par l'effort de l'homme. Puis, à l'époque de la Renaissance, se propagèrent les roues hydrauliques, verticales, appelées à transformer la fabrication et qui, encore aujourd'hui, permettent aux usines hydrauliques de soutenir en certaine endroits la concurrence des usines à vapeur. Ces grande ateliers consistaient en des forges établies le long des rivières, au milieu des bois, par de grands propriétaires. Elles étaient alors liées à de vastes exploitations rurales ou forestières qui fournissaient un travail assuré aux ouvriers en cas de chômage. Elles sont encore fort communes dans l'orient (1), dans le nord (2). On en trouve aussi dans les États du centre et même en Occident (3). Le travail de fabrique se trouve alors dans des conditions hygiéniques presque aussi bonnes que celles de l'agriculture. Aussi, remarque un observateur récent (4), l'ouvrier Scandinave, quoiqu'il gagne moins, vit plus heureux que l'ouvrier du continent. Quant à l'employeur, il a l'avantage de trouver dans l'eau, une force motrice gratuite, un moyen de transport économique pour ses produits, — et dans les bois, le combustible indispensable aux industries métallurgiques naissantes.

Au xvn e siècle se fondent d'autres usines hydrauliques isolées aussi sur le bord des cours d'eau ou dans les forêts,, niais différentes cependant des premières, en ce qu'elles n'ont plus de dépendances rurales ou forestières. Cette transformation qui enlevait aux ouvriers les garanties en cas de chômage, s'imposa aux patrons obligés et désireux de consacrer tout leur temps à la surveillance de l'usine et

(i) Ouvriers européens (i re édit.), le Forgeron de Samakowa (Turquie centrale).

(2) Ouvriers européens, le Forgeron de Danemora (Suède septentrionale).

(3) Ouvriers européens, Fondeurs slovaques de Sehemnitz (Hongrie occidentale).

(4) René Millet, Rapport sur Suède et JSorwège, adressé en 1890 av> ministère des affaires étrangères, pages 48 et 49-

306 LA SCIENCE SOdlALE

permit en outre la création de nouveaux établissements réclamés par les exigences d'une demande croissante. Ainsi les nécessités d'une production plus compliquée et les besoins de consommateurs toujours plus nombreux, expliquent la disparition des dépendances rurales ou forestières de l'usine hydraulique. Sous cette forme nouvelle, le grand atelier qui emprunte aux forêts son combustible, à l'eau courante sa force motrice, s'adonne bientôt à la fusion des minerais que la découverte des hauts-fourneaux, au xvn e siècle, vient faciliter (1), à l'élaboration des métaux, à la filature des matières textiles (2).

Pour hâter les développements de ces fabrications nouvelles, presque tous les pays d'Europe prennent des mesures contre la concurrence étrangère. C'est surtout Colbert qui encouragea la grande industrie systématiquement négligée par Sully. Il frappa de droits élevés à leur entrée dans le royaume les produits étrangers, et réduisit le droit à l'importation des matières premières. Il soutient aussi les entreprises par des subventions. Il reprend aux Anglais le métier à bas et le multiplie. Louis XI avait déjà favorisé la sériciculture. Henri IV avait déjà permis la fondation de manufactures de crêpe fin, de fils d'or, de verreries et de glaces, mais c'est de Colbert que datent les manufactures de draperie de Sedan, Louviers, Elbeuf, les soieries de Lyon, les glaces de Paris et de Tourlaville, les tapis de la Savonnerie, Aubusson, Beau vais, les tapisseries des Gobelins où, déjà, en 1662, sont employés huit cents ouvriers.

(i) Fondeur de Buskerud (Norwege méridionale). Ouvr. eur., p.98. id. de l'Hundsrucke (Prusse rhénane). Ouvr. eur., p. i46id. du Nivernais (Nièvre, France). Ouvr. eur., p. 342. Cf. le Décapeur d'outils en acier d'Hérimoncourt (Doubs), Ouvriers des Deux-Mondes, tome II, p. 255.

(2) C'est d'Orient, par l'intermédiaire des croisés, que nous vinrent, comme on sait, le lin, la soie, le mûrier qui, d'Italie passa en France. Les croisades popularisèrent aussi l'usage du coton qui, auxvn 6 siècle, donne lieu, chez nous, à une industrie importante.

l'âge des machines 307

L'origine de la grande industrie semble, du reste, en France, assez ancienne, au moins dans ses applications au bâtiment ou aux arts décoratifs. Car, ne sont-ce jîas de grands ateliers que ces groupes de cénobites qui, dans les monastères, dès le V e siècle, tissent de la toile, font des corbeilles, transcrivent les livres, teignent en pourpre les parchemins, qui, dans le centre de la France, dès le vn e siècle et surtout plus tard sous Charlemagne, décorent les pages des manuscrits d'enluminures qui, sous Finfluence directe des Byzantins et sous l'impulsion des évêques, fabriquent comme l'abbaye de Saint-Florent de Saumur des tissus ou des tapisseries ordinairement en soie pour orner les églises où le prêtre dans l'exercice de ses fonctions religieuses qui, comme l'école de l'abbaye de Saint-Denis sous Charlemagne, portent l'orfèvrerie à un remarquable degré de perfection ? Et lorsqu'une ère nouvelle s'ouvre pour l'art au commencement du xi* siècle, quand pour préserver des incendies les églises reconstruites sur les ruines accumulées par les invasions normandes on substitue à la couverture en bois la couverture en maçonnerie et qu'ainsi le plein cintre, le style roman est inventé, que sont ces artistes réfugiés dans les maisons de l'ordre de Cluny ou de l'ordre de Cîteaux ? Tous ces sculpteurs, tous ces décorateurs, tous ces constructeurs, tous ces peintres ne constituent-ils pas un véritable atelier ■composé en plus ou moins grande partie de moines et dirigé plus ou moins complètement par eux ? Et enfin quand, au milieu du xn e siècle, l'art s'échappe des monastères et se laïcise, quand les charpentiers et les maçons de la vieille souche nationale, jusqu'alors cantonnés dans le travail des constructions en bois, s'essaient à l'architecture de pierre et transforment l'art de roman en gothique, par l'application aux édifices de pierre du système Ogival qu'ils employaient depuis longtemps pour les édifices en charpente, ne trouvons-nous pas là encore dans cette foule d'ouvriers de toutes sortes, employés à bâtir et à orner

des cathédrales, des châteaux, des hôtels de ville, une espèce de grand atelier ? Ainsi les ateliers monastiques à l'époque préromane et à l'époque romane, les chantiers de construction des cathédrales à l'époque gothique sont r entre autres, des formes indiscutables de grand atelier y j'ajouterai de grand atelier patronat, puisque même dans les monastères le travail est dirigé par une autorité analogue à celle de l'entrepreneur civil.

Si donc la Renaissance a hâté le développement de la grande industrie, elle ne Ta pas créée de toutes pièces. — Il faut, cependant, reconnaître que le régime juridique, spécial aux grands ateliers de fabrication, se développe assez tard. C'est, en effet, à partir d'Henri IV qu'on commence à les soustraire au système du monopole corporatif. Désormais, quand le roi veut introduire ou propager en France une industrie nouvelle, il en concède l'exploitation exclusive à l'inventeur, à l'importateur ou à l'imitateur. Ces monopoles, créés par des lettres de privilège, ne sont donc plus collectifs, mais individuels, ce ne sont plus toujours des établissements privés, ce sont parfois des fondations d'État, enfin, ils échappent au régime réglementaire, en ce sens que le nombre des ouvriers n'est pas limité, que ces ouvriers peuvent débattre librement le prix et la durée du travail, qu'ils peuvent se mettre en grève pour rehausser le prix de la main-d'œuvre, qu'ils ne sont pas obligés de faire partie d'une corporation, qu'enfin ces usines sont soustraites aux visites, aux inspections et que leur organisation intérieure est libre.

En somme, malgré les inventions accumulées depuis le moyen âge et surtout depuis la Renaissance, l'industriemanufacturière est peu développée. Presque tout le travail se fait dans de petits ateliers ou de petits métiers. Il existe peu d'usines hydrauliques dans la fabrication des tissus. Et, jusqu'en 1848, en France, elle restera, sauf pour la filature, sous le régime de la petite industrie : le dé vidage, le bobinage , le tissage , la bonneterie , se pratiquent en général à

m domicile. Les rares grands ateliers adonnés à l'élaboration P des matières textiles (comme la fabrique de draps des Van Robais, à Abbeville, qui occcupe 1692 ouvriers), à l'élaboration des bois, des cuirs, des peaux, à la poterie (faïencerie), à la fabrication du verre, du papier, à la minoterie, à la distillation des produits agricoles, les ateliers plus nombreux voués à la métallurgie, se servent d'un outillage fort imparfait, d'engins ou de machines grossières. En résumé, une foule de métiers autonomes dans les campagnes, et de petits ateliers patronaux et corporatifs dans les villes, quelques grands ateliers patronaux, voilà ce que nous trouvons à la fin de l'âge des machines.

§ 6. — Le patronage

L'art de la fabrication nous a mis, comme, du reste, les arts de l'extraction, en présence du problème des rapports entre le capital et le travail. Lorsque le travail est autonome, lorsque l'artisan est propriétaire de son instrument de travail, la situation est assez simple, chaque famille se suffit à elle-même : au cas où le travailleur tombe dans la misère il est secouru bénévolement sous le régime de la famille patriarcale et de la famille souche par ses parents (1), ou, à leur défaut et principalement sous le régime de la famille instable, par les institutions philanthropiques que la religion ou l'État ont créées. Au contraire, dès que nous nous trouvons en présence d'ateliers patronaux, dans lesquels, sous la direction d'un entrepreneur, les ouvriers élaborent des produits, la question du sort des hommes de travail devient plus aiguë. Puisque,

(i) Monographie des Bachkirs demi-nomades (0. e. p. 49)- — #" tisserand du Rhin (p. i58, 0. e.).

en effet, ils ne possèdent pas le capital ou les outils nécessaires à l'exercice d'une industrie, puisqu'ils sont obligés, pour vivre, de traiter avec un capitaliste, n'est-ïl pas à craindre que celui-ci profite de la situation pour les affamer, pour les exploiter indignement ? Ce danger, la science sociale enseigne que trois systèmes de patronage ou d'assurance sont venus le prévenir (1).

Première forme du patronage : Permanence des engagements. — Le patronage consiste principalement à garantir à l'ouvrier d'une façon continue la jouissance de l'instrument de travail qui lui est nécessaire pour vivre, en un mot, à assurer la continuité du travail, à éviter aux ouvriers le chômage pendant lequel ils seraient exposés à mourir de faim. Le patronage se résume donc surtout dans la permanence des engagements. Quelles sont les formes revêtues par cette première espèce de patronage ? Elles sont au nombre de quatre, suivant que les travailleurs sont soumis au régime de l'esclavage, du servage, des corvées et redevances féodales ou du salariat.

Sous les trois premières formes, la permanence des engagements est obligatoire.

Sous la dernière, la permanence des engagements est libre, volontaire.

Et d'abord la permanence des engagements obligatoire.

L'esclavage, en attachant de père en fils un homme à un autre homme, intéresse le maître à la conservation de ses ouvriers et,, en même temps, assure à ceux-ci des moyens de travail et d'existence. On en peut dire autant du servage ou assujettissement d'un homme à la terre : le serf qui acquitte ses redevances en travail, et ses impôts en nature, a droit de rester sur la parcelle de domaine qui

(i) Ouvriers européens, tome I, pages 16, 19, a3o. — Réforme sociale, chap. l. — Organisation du travail, chap. 11. — Constitution de l'Angleterre, livre XII, chap. vi.

1 l'âge des machines 311

« lui a été concédée (1). Plus tard, quand le serf ou l'esclave

■ sont affranchis et deviennent libres, les seigneurs souvent

■ leur donnent le droit d'exercer un métier, sauf à acquitter certains droits, ou leur transfèrent, par le bail à cens, la propriété de là manse, moyennant le paiement de certaines taxes féodales qui, par leur irrachetabilité et leur fixité même, garantissent, au travailleur, la stabilité de sa. situation.

Lorsque enfin la liberté du travail et des engagements triomphe, lorsque l'ouvrier a le droit de choisir sa profession, ses procédés de fabrication, sa résidence, il n'est plus contraint d'abandonner au maître le produit de ses efforts, et c'est un avantage; mais en revanche, il perd le droit d'exiger, en toute éventualité, des moyens de subsistance, et c'est là un inconvénient. Le patronage, comme le travail, cesse d'être obligatoire. Le patronage aurait donc pu disparaître, il subsista cependant, car il répond

fà une nécessité de tous les temps. La continuité du travail est indispensable pour assurer la continuité du salaire sans lequel l'ouvrier ne peut vivre ni faire vivre les siens, La permanence des engagements apparait comme une condition de la permanence de la famille ouvrière* Ainsi, le devoir de patronage, tout en cessant d'être juridique, continue de peser sur l'employeur, mais à titre d'obligation morale. S'il n'est plus légalement, du moins il reste en conscience tenu de l'entretien et de la protection de la famille ouvrière. Ce n'est plus, du reste, seulement aux bienfaits de la famille, c'est aussi aux bienfaits de la propriété et de la religion que la permanence volontaire des engagements fait participer l'ouvrier. Seul, le salaire garanti permet l'épargne qui conduit à la propriété et crée des loisirs nécessaires aux pratiques et aux méditations religieuses. Accroître le personnel d'une façon exa-

(i) Voir sur le patronage seigneurial du serf, les monographies des travailleurs russes à corvée ou à TAbrok (Ouvriers européens} ,

gérée en temps de prospérité, sauf à le diminuer par des renvois brutaux quand les demandes et les prix se réduisent, devient une pratique que l'opinion des honnêtes gens eondamne et qui est rejetée par la coutume de la plupart des ateliers. L'employeur qui se refuse au patronage prouve, en effet, qu'il n'a aucun souci de la vie et de lame de ses ouvriers.

Le patronage s'adresse et aux petites famjlles de travailleurs autonomes (paysans et artisans) et surtout aux diverses catégories de salariés (1), d'abord aux domestiques occupés des soins à la personne, généralement célibataires et attachés au ménage de leur maître, ensuite aux ouvriers journaliers établis dans une habitation qui leur est personnelle et payés à la durée, aux ouvriers tâcherons chefs de ménage aussi et au service d'autrui, mais qui s'élèvent au-dessus des catégories précédentes par la faculté qu'ils ont de régler l'emploi de leur temps, aux ouvriers tenanciers, urbains ou ruraux (depuis le simple domestique qui reçoit une tête de bétail par le bail à cheptel, jusqu'au fermier, métayer), encore plus indépendants aux ouvriers propriétai7*es(bordieYs),qui joignent à l'exploitation de leur domaine, le travail salarié au profit d'autrui.

A l'âge des machines, le patronage des salariés, sans parler de ceux qui sont attachés à une fabrique collective et dont j'ai déjà exposé la situation, subit une évolution.

Dans les petits ateliers corporatifs, les apprentis, compagnons, varlets, sont rarement renvoyés : le travail, en effet, a lieu sur commande, les débouchés sont sûrs, la concurrence limitée. Les ouvriers ne resteront donc jamais sans ouvrage. Lorsqu'à la fin du xvin e siècle, les corporations disparaissent en Angleterre, en France, les liens entre l'ouvrier et le patron deviennent moins étroits, le patronage est moins universellement pratiqué. En ce qui concerne la grande industrie, pour éviter les inconvénients

{i^ Ouvriers européens, 2 e édit. tome I, page 23o.

l'âge des machines 313

du chômage involontaire, le patron prend, on le sait, l'habitude d'unir à ses usines de grandes exploitations rurales ou forestières, de telle sorte, qu'en temps de crise, les ouvriers sont assurés de trouver du travail sur les domaines contigus. C'est là la seconde forme du patronage volontaire. Elle fait, elle-même, place à une troisième forme de patronage quand, pour les raisons déjà exposées, les usines hydrauliques se substituent, vers le xvn e siècle en France, aux usines à dépendances rurales ou îorestières. Alors, il n'est plus qu'un moyen pour le patron de prévenir la cessation de travail, si funeste aux budgets ouvriers, c'est d'éviter le plus possible d'augmenter le personnel, même en temps de prospérité, c'est de rechercher des débouchés stables, ce qui est relativement facile à raison de leur caractère local et de la faible concurrence. Comme les usines sont encore établies au milieu des campagnes, les ouvriers peuvent, assez aisément, devenir propriétaires d'une maison et d'un jardin plus ou moins étendu. La possession de ce petit domaine qui fournit une occupation lucrative à la femme, aux enfants, aux vieux parents, et à l'ouvrier lui-même, atténue les inconvénients du chômage lorsqu'il se produit. Nous aurons, plus loin, en étudiant l'âge de la houille, à voir ce que devient le patronage dans le régime des usines urbaines et à vapeur, où l'accession de la propriété à l'ouvrier est presque impossible.

Sous la dénomination de patronage obligatoire ou volontaire, j'ai jusqu'ici exclusivement parlé de sa forme essentielle et indestructible, de la permanence des engagements. Mais il est d'autres formes de patronage qui, pour être moins universelles et surtout moins utiles que la continuité du travail, ne méritent pas moins d'être étudiées. Ce sont d'abord les institutions patronales ou libéralités collectives, destinées à améliorer le sort de l'ouvrier, à parer aux insuffisances de son salaire, soit en temps normal, soit en temps de crise. Ce sont ensuite les libéralités

individuelles ou allocations en argent, volontaires de la part du patron et variables avec les bénéfices de l'entreprise.

2 e Forme du patronage : Les institutions patronales. — Les institutions patronales se présentent à l'état rudimentaire aux époques de patronage obligatoire. Même quand l'esclave, le serf ou le tenancier ne travaillent pas, même en temps de maladie, le maître pourvoit à leur entretien. Lorsque le patronage devient volontaire, les secours fournis par le patron aux ouvriers, soit dans leur état normal de travail et de santé, soit au moment des crises qu'ils traversent, donnent lieu à des pratiques de toute sorte dans les pays surtout où les engagements continuent à être permanents. La permanence des engagements se combine donc, en général, avec les coutumes patronales. Cependant, ces fondations n'existent pas partout : ainsi, depuis une certaine époque, l'Angleterre, par exemple, ignore, non pas le patronage comme le disent certains auteurs (1), confondant ainsi le patronage avec ce qui n'en est qu'une des manifestations les moins importantes, mais, ce qui est bien différent, la forme spéciale et relativement inférieure du patronage que nous désignons sous le nom d'institutions patronales.

Elles revêtent, suivant les époques et les milieux, des formes variables.

Sous le régime de la petite industrie et des corporations, les apprentis, varlets, compagnons, sont le plus souvent entretenus par leur maitre, nourris, blanchis, éclairés, logés chez lui. Il en était de même pour les travailleurs employés dans les mines françaises au xv e siècle (*2). Ainsi

(i) Par exemple, M. Chevalier, dans son Livre sur la loi des pauvres en Angleterre ; après avoir montré que les patrons grevés de la taxe des pauvres ont renoncé à créer des institutions en faveur de leurs ouvriers, l'auteur conclut, à tort, suivant nous, en disant que le patronage est inconnu, en Angleterre.

(2) La France pendant la guerre de Cent ans, par Siméon Luce, t. L

■ l'âge des machines 315

m l'ouvrier, soustrait à tout risque par ce patronage familial, ■ n'a rien à envier puisqu'il partage la vie de l'employeur, m participe aux mêmes jouissances et aux mêmes travaux. ' Lorsqu'au xvni e siècle les corporations obligatoires

disparaissent, la situation change : l'interdiction des associations, en France du moins, finit de briser les liens qui unissaient le capital et le travail. Le patronage perd du terrain. Il se transforme aussi, les ouvriers sont en général trop indépendants pour accepter d'être entretenus par leur maître. Le patronage dans la petite industrie tend à revêtir les mêmes formes que dans la grande industrie.

En quoi donc consistent ces pratiques multiples, et toujours changeantes par lesquelles les autorités sociales cherchent, en parant à l'insuffisance du salaire garanti par la permanence des engagements, à améliorer la situation matérielle, intellectuelle et morale de leurs ouj vriers? Ici, il ne plus peut s'agir pour le patron de nourm rir et de loger ses travailleurs. Ceux-ci sont trop nom- I breux, ils sont aussi trop indépendants, la grande in-

I dustrie soustraite au régime de la corporation leur laisse

I en effet plus de liberté pour se réunir et se mettre en

grève. Du reste souvent le patron habite loin de son usine. Et c'est ainsi que la grande industrie, en séparant l'ouvrier du patron, a transformé la conception des institutions patronales. Le chef d'établissement ne peut plus veiller personnellement à l'entretien de ses ouvriers. Il'les protège cependant. Ce n'est plus en les nourrissant chez lui, c'est en leur fournissant des secours proportionnés aux besoins de la famille (subventions), en favorisant le développement des propriétés, des économies, des industries domestiques de l'ouvrier (t), en assurant le maintien des institutions qui procurent des ressources

(i) Voir Ouvriers européens , 2 e édit. t. I, chapitre sur les moyens d'existence de l'ouvrier.

supplémentaires aux classes laborieuses, en un mot, le patron digne de ce nom, s'efforce de faire participer l'ouvrier au triple bienfait de la famille, de la propriété, de la religion.

Les procédés de patronage se présentent sous cinq formes principales constituant les cinq dernières pratiques de la coutume des ateliers, décrite par Le Play.

De ces cinq pratiques, les unes (4 e , 5 e et 6 e ) ont principalement pour objet d'aider l'ouvrier dans son état normal de travail et de santé, les autres (2 e et 3 e ) aident l'ouvrier et en temps normal et en temps de crise.

1° Pratiques destinées à aider l'ouvrier en temps normal. — Certaines visent à l'amélioration de sa vie physique. Il en est ainsi de toutes les institutions qui constituent la 5 e pratique de la coutume des ateliers (Union indissoluble entre la famille et le foyer, (c'est-à-dire qui facilitent à la famille ouvrière l'acquisition ou la conservation de logements sains. A ce point de vue, le régime des fabriques rurales (qu'elles soient simplement hydrauliques ou au contraire entourées de dépendances) semble particulièrement favorable. Au contraire nous verrons que l'âge de la houille, en créant des agglomérations urbaines, a rendu plus compliqué et même presque insoluble le problème des habitations ouvrières. De même les patrons qui se conforment à la deuxième pratique (entente touchant le salaire) fournissent, par des subventions continues et même en temps normal, certains objets nécessaires à V existence, par exemple, le logement gratuit, la boisson, le combustible, contribuent aussi à relever le niveau de la manière de vivre, du Standard of life de leurs ouvriers.

D'autres institutions patronales tendent à améliorer l'état économique des familles ouvrières, à maintenir ou à accroître leur richesse. Elles rentrent dans la quatrième pratique (habitudes d'épargne assurant la conservation de la famille et rétablissement de ses rejetons). Mais c'est surtout à l'âge de la houille que ces institutions, destinées

à encourager l'économie, deviennent vraiment patronales et prennent de l'extension.

Enfin, certains sacrifices des patrons ont pour objet l'amélioration morale des ouvriers. C'est ce que vise principalement la sixième pratique de la coutume des ateliers (respect et protection accordées à la femme). Ces fondations se traduisent par les sacrifices pécuniaires auxquels le patron est contraint pour laisser la mère de famille et ses filles au foyer domestique, pour tenir les îemmes systématiquement écartées de l'atelier. Le séjour permanent des femmes à la maison permet de l'entretenir plus élégamment et d'en faire ainsi un lieu de repos et d'agrément pour l'ouvrier fatigué.

2° Pratiques destinées à aider l'ouvrier en temps de crise et en temps normal à la fois.

La crise peut provenir d'abord du chômage ou de fa vieillesse. Un premier moyen d'y remédier t c'est cette alliance des travaux de l'atelier et des industries domestiques rurales ou manufacturières, alliance dont Le Play fait la troisième pratique de la coutume des ateliers. Grâce aces occupations annexes, auxquelles, à Tàge de la houille, se joindront les œuvres d'assistance par le travail et de placement gratuit, la cessation involontaire du travail n'enlève pas aux ouvriers tous leurs moyens de subsistance. Vieillards ou sans-travail peuvent, en effet, se livrer à l'exploitation des industries accessoires- Tantôt, du reste, elles sont patronales et consistent, s'il s'agit d'ouvriers ordinairement adonnés à la fabrication, dans la culture des dépendances rurales ou forestières reliées à la manufacture, et, s'il s'agit d'ouvriers ordinairement adonnés à la culture, dans l'élaboration de matières premières en des ateliers rattachés aux domaines ruraux. Tantôt, et c'est le cas le plus fréquent, les ouvriers, sur les encouragements du patron ou instinctivement, entreprennent à leur propre compte un certain nombre d'industries rurales ou manufacturières. Lorsque l'industrie

principale s'exerce à la campagne, les travaux annexes les plus habituels sont, d'abord, la culture d'un jardin potager, l'élevage d'abeilles, de volailles, l'engraissement de porcs, l'élevage de vaches laitières. Lorsqu'il s'agit des grands travaux intermittents des villes et des capitales, les ouvriers sont souvent de petits propriétaires ruraux qui, à l'automne font les vendanges ou les semailles, au commencement de l'été la moisson et s'emploient, le reste du temps, à la construction et à l'entretien des maisons et des voies urbaines.

Toutes ces petites industries ne sont pas seulement un remède contre le chômage, elles fournissent aussi un travail lucratif aux vieillards. Elles aident l'ouvrier même en temps normal, car elles permettent à la mère et aiîx filles de rester à la maison en y utilisant leurs forces d'une façon productive.

Le chômage et la vieillesse ne sont pas les seuls risques inhérents à la condition des travailleurs, il en est d'autres tels que l'accident, la maladie, l'invalidité, la mort.

Comment se garantir contre leurs conséquences ?

C'est ici que s'applique encore la deuxième pratique (entente touchant le salaire). Que demande, en effet, l'ouvrier? C'est que le salaire suffise à assurer sa subsistance et celle de sa famille. Dès lors le patron qui veut écarter, en ce qui touche le taux de la rémunération, tout débat irritant, doit accorder ce qui est nécessaire à l'entretien et à la perpétuation des travailleurs. Pour cela, il ajoute en temps de crise des subventions intermittentes, extraordinaires, en vue de compléter le salaire et de donner satisfaction aux besoins intermittents, extraordinaires de l'ouvrier. Ces subventions que nous avons rencontrées déjà, nous apparaissent ici sous un nouveau jour. Elles n'ont plus pour but d'améliorer la condition physique de la famille comme lorsqu'elles sont continues, elles visent surtout à l'indemniser des conséquences de l'accident et des autres risques signalés.

l'âge des machines 319

Alors ces subventions servent tantôt à fournir des secours aux ouvriers victimes d'un accident, tantôt à aider les malades ou les femmes en couche.

Les unes permettent la création de caisses de pensions pour les infirmes ou les vieillards, d'orphelinats pour recueillir les enfants en bas-âge de l'ouvrier décédé.

D'autres ont pour but de favoriser la légitimation des enfants ou de protéger les droits des ouvriers en leur donnant des renseignements et des conseils.

3 e Forme du patronage. — Après la permanence des engagements, forme essentielle du patronage volontaire, après les institutions patronales, application secondaire moins importante, nous avons signalé les allocations en argent volontaires de la part du patron ei variables avec tes bénéfices de Ventreprise (1). Cette troisième espèce du patronage offre peu d'utilité à raison précisément de son caractère intermittent et arbitraire. Elle ajoute, il est vrai, un léger supplément au salaire, mais outre qu'il s'évanouit en temps de crise, il est dépensé par l'ouvrier à mesure qu'il lui est remis. Il ne présenterait d'avantages que s'il était employé par le patron à créer des œuvres d'assistance et de prévoyance. — Mais alors cette troisième catégorie de pratiques patronales rentrerait dans la deuxième, dans celle des libéralités collectives ou institutions patronales.

Est-il besoin de faire remarquer combien ces allocations en argent sur les bénéfices diffèrent, soit de la vraie

(i) Cette pratique existait déjà sous l'ancien droit. — Voir notamment les observations du tribunal de Lyon sur le projet du Code civil, Penet, tome IV, p. 3i2-3i5. Voir aussi un arrêt du conseil du 14 mai ^04 qui semble admettre dans les mines, comme on Ta dit, une participation aux bénéfices à quantum déterminé et à emploi collectif et consacrer aussi implicitement le principe de l'assurance gratuite et obligatoire du risque professionnel (Lainé-Fleury, la Législation minérale sous l'ancien régime. — Chambre des députés, annexe 189 1, Page 19.57).

participation aux profits (clause expresse ou tacite du contrat de travail, par lequel l'employeur donne librement à ses ouvriers, qui acceptent, en sus du salaire normal, une part dans ses bénéfices éventuels sans participation aux pertes), soit de la participation aux produits, tels que le métayage ou les coopératives de production , soit enfin des primes contractuelles. — Ces dernières pratiques, n'ont aucun rapport avec le patronage, elles sont une forme spéciale de la rémunération du travail elles ne supposent pas, à la différence des gratifications arbitraires, un sacrifice volontaire de temps et d'argent de la part du patron.

Les libéralités diffèrent aussi des subventions, d'abord en ce que celles-ci consistent souvent en des dons en nature, ensuite en ce qu'elles sont indépendantes des bénéfices, enfin en ce que les idées inspiratrices de ces deux formes de patronage ne se ressemblent pas. La subvention a pour objet d'ajouter au salaire ce qui est indispensable pour assurer la satisfaction des besoins de la famille. Les allocations en argent visent un objet moins élevé, elles excitent l'ouvrier à multiplier ses efforts en vue d'accroître la productivité du travail et d'assurer le maximum du rendement. La subvention est fondée sur une idée de charité, l'allocation sur une idée de justice, sur l'idée que le travailleur doit avoir une part dans les bénéfices parce qu'il a contribué à les créer. Aussi, la subvention est-elle fournie en temps de crise, alors qu'au contraire cesse l'allocation.

Nous avons ainsi examiné, dans Tordre décroissant de leur utilité, les trois principales formes du patronage volontaire, particulièrement dans l'art de la fabrication. Elles se retrouvent, du reste, avec plus ou moins d'étendue dans les autres arts usuels, par exemple, dans le travail agricole, dans le travail commercial. Là aussi, comme dans l'industrie-, les institutions patronales (2 e forme tle patronage) étant assez coûteuses, tendent à se confiner

l'âge des machines 321

dans les grands' ateliers, dans les grandes exploitations. Mais l'absentéisme ou situation de l'employeur qui n'habite pas près de l'atelier de travail dans lequel il puise ses principaux moyens de subsistance, est considéré comme un acte bien plus répréhensible dans les arts de l'extraction que dans les arts de la fabrication et du commerce. La condition essentielle du patronage agricole est, en effet, la résidence du propriétaire rural sur ses terres. Sans cela, le maître perd vite le sentiment de la solidarité et l'habitude du travail, il devient alors indifférent au sort de ses ouvriers, il les livre, sans défense, à l'exploitation des intermédiaires locaux : privés des secours du propriétaire, les salariés empruntent aux usuriers; privés de §es conseils, ils restent dans la routine. Bien plus, ils ne tardent pas à devenir hostiles aux maîtres même généreux dont l'absence prouve l'inutilité et à qui ils ne peuvent témoigner leur reconnaissance des bienfaits accordés qui ressemblent dès lors à des aumônes. C'est l'absentéisme et sa double conséquence: la violation des devoirs de patronage et le développement de l'usure, de l'exploitation des faibles, qui expliquent le progrès des idées révolutionnaires dans notre ancien ne France, dans la Picardie, en Irlande (1), dans le midi de l'Italie (2), en Pologne, dans l'est de la Prusse (3). En certains pays, comme l'Algérie contemporaine, la Champagne, l'Alsace et Lorraine, l'absence à peu près complète des propriétaires de même race ou de colons .philanthropes, en d'autres pays comme la Hongrie, depuis 1848, la Russie, depuis 1861, la rupture légale des liens qui rattachaient le paysan au grand propriétaire à la suite de l'émancipation des serfs, en entravant la pratique du patronage, a rendu inévitable la domination de

(i) Science sociale, 1886.

(2) Le Correspondant, 25 mai 1894, p. 798.

(5) Blondel, Etudes sur la question agraire en Allemagne, notamment dans fa Réf. sociale, 1895.

l'usurier. Ainsi, partout où -le propriétaire cesse d'être en relations constantes avec ses ouvriers agricoles, partout où il néglige de les aider par son capital, sa science et sa collaboration, l'antagonisme et l'instabilité, l'esprit de révolte et de changement tendent à se propager.

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