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CHAPITRE VEI Deuxième profession libérale : la Guerre

Sommaire : Du caractère normal de la, guerre.. — § 1. Objections. — r Jiéponses tirées de l'histoire sociale. — § 2. La constitution des années. — Conditions intellectuelles et physiques exigées des guerriers ; différenciation du chef et des soldats, des soldats et lie la foule. — Conditions politiques : les nationaux et les mercenaires étrangers. — Les trois modes de recrutement (la réquisition, li conscription, les engagements volontaires), expliqués par les garanties du milieu données aux soldats ; la solde, les ambulances, les hôpitaux. — Utilisation des forces du soldat : Constitution des unités tactiques, progrès de l'armement. — § 3. Les engins d'attaque et de défense. — Armes, navires, fortifications, tactique avant Tinvention de la poudre. — Armes à courte portée. — Combat corps u corps. — Changements opérés par Tinvention de la poudre, du < -nnon et des armes à feu portatives : abandon des armures, substitution aux fortifications dominantes des fortifications rasantes, f prépondérance de l'artillerie et de l'infanterie, apparition de la nouvelle école tactique du feu et de l'ordre linéaire, ruine de la noblesse et triomphe de l'autorité royale.

Avec la guerre, nous arrivons à l'examen d'un des wji iits les plus profonds de transformation et de développement sociaux.

§ 1. — Caractère normal de la guerre.

Le rôle de cette institution, méconnu par les économistes qui n'ont aperçu que les inconvénients des luttes à main année, ne pouvait échapper aux historiens assez ouverts pour envisager ce phénomène sous toutes ses faces, assez courageux pour se placer au-dessus des préjugés ilrinocratiques dominant aujourd'hui. Les esprits les

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plu» sincèrement religieux (i) ont, du reste, toujours été d'accord pour reconnaître l'importance primordiale de la guerre dans la constitution progressive dès peuple» et des civilisations. Seule la tendance fâcheuse à encourager là lâcheté naturelle et à flatter les passions du peuple, à ne considérer que les résultats financiers de la guerre, peut expliquer l'insuffisanoe des doctrines généralement répandues chez la plupart de nos contemporain».

Pour beaucoup de personnes instruite» et pour le vulgaire surtout, directement intéressé, aujourd'hui que le service militaire est obligatoire, à risquer le moins souvent possible la mort sur les champs de bataille, — là guerre est un fait anormal, pathologique, un vestige des temps de barbarie, un débris fossile de la sauvagerie antique. La guerre, dit-on, est une forme de meurtre, or, puisqu'on prohibe le meurtre individuel, pourquoi le meurtre collectif serait-il légitime ? Le précepte du Décalogue : « Tu ne tuera» point », s'applique aux nations, comme aux individus. La guerre aussi est une forme du vol, car elle aboutit à démembrer un État, ou à enlever sa liberté à une société, jusqu'alors heureuse et paisible. Le respect de la propriété s'impose aux États aussi bien qu'aux particuliers. La guerre forme le dernier et injustifiable refuge des plus bas instincts de la bête humaine, des instincts qui la poussent à tuer et à piller ses semblables.

C'est cette coutume qui développe la passion du sang qui fait les criminels, le mépris de la vie humaine, l'esprit de fraude et de duplicité. C'est elle aussi qui dresse entre les sociétés, comme un mur d'airain, ces haines inextinguibles de race, c'est elle, par conséquent, qui empêche la pénétration réciproque des nations. Ecole publique de cruauté, elle crée l'antagonisme entre citoyens, l'antagonisme entre pays. Elle est un obstacle à

( i) Dans notre siècle, Joseph de Maistre (Soirées de Saint-Pétersbourg) .

bi disparition du crime, à la bonne entente entre États.

Qui a permis à l'esclavage de se propager ? C'est elle. Qui a facilité l'établissement du despotisme ? C'est elle. Tous les maux de l'humanité, les abus les plus odieux, L'infanticide, le sacrifice des adultes, l'anthropophagie, l'asservissement des femmes, le mépris des vieillards et tous les spectres sanglants du passé se rattachent à l'existence de la guerre.

Sans la guerre, le régime des castes héréditaires n'aurait pu se fonder, le régime des classes privilégiées et de la féodalité n'aurait pu se maintenir. Avec elle, toutes les inventions destinées à améliorer le sort des hommes sont frappées d'inutilité. A quoi bon prolonger par la science la durée de la vie humaine ? A quoi bon multiplier par le travail les subsistances et les richesses ? A quoi bon s'attacher, par les beaux-arts, à décorer, à embellir l'existence humaine ? La guerre annihile tous ces efforts et fait renaître la souffrance qu'un instant on avait cru diminuer. Elle décourage, elle tue l'esprit d'initiative qui aurait besoin, pour se tendre et se développer, de la perspective d'une récompense certaine, de bénéfices prolongés. Elle tue aussi l'initiative par le régime d'automatisme, d'obéissance passive.

Tous ces inconvénients se présentaient déjà dans L'antiquité, mais que dire depuis la découverte des armes à feu aux xv e et xvi e siècles, surtout depuis l'âge de la houille et de la vapeur qui facilite les transports de troupes par grandes masses, et partant la constitution de grandes armées ? La guerre, par les vastes hécatombes, et les monstrueuses boucheries dont elle est l'occasion, devient le tombeau de la jeunesse des pays civilisés. Elle opère une sélection à rebours. Comme seuls, les hommes sains sont admis à servir, seuls ils sont détruits. Et l'humanité tend de plus en plus à se transformer en un immense abattoir juxtaposé à un immense palais. Les impuissants, les décrépits, les malades, participent aux plus nobles

jouissances de la vie, de l'art, de la beauté et près d'eux veillent les représentants de l'élite de la race, incessamment voués à des tueries périodiques. Ainsi, d'un côté, le sang le plus pur gaspillé, répandu à tous moments, de l'autre , le sang vicié précieusement conservé en un vase d'or. Voilà les résultats antisociaux de la guerre. C'est l'épuisement, sans doute, mais c'est surtout la dégénérescence de la race. La guerre est donc la criminelle. Elle doit être flétrie au nom de l'humanité.

Sur ce thème à développements faciles, on peut penser que les poètes et les romanciers n'ont pas manqué de broder d'éloquentes variations.

Contre la guerre, aussi, s'est ruée la foule des historiens sentimentaux exagérant les idées de Comte et de Spencer. Il n'est plus possible de concevoir un doute : la guerre se meurt, la guerre est morte. Le dogme de l'évolution milite, en effet, contre elle. Que nous révèle, diton, l'expérience du passé ? A l'origine, les hommes se battaient entre eux; plus tard, quand les groupes se constituèrent, la lutte entre individus fît place à la lutte entre groupes ; dans Tintérieur du groupe la lutte est prohibée entre particuliers, le domaine de la guerre est donc restreint. Il l'est encore plus quand ces groupes se fondent entre eux et forment une cité, puis un vaste État. L'élargissement progressif de la sphère de l'autorité entraîne la diminution progressive du rôle de la force brutale dans les rapports des hommes entre eux. L'influence du père prévient la guerre entre membres de la même famille, puis l'influence du conseil de chefs d« famille prévient la guerre entre chefs de familles différentes. L'influence du chef d'une province prévient les luttes entre groupes de famille. L'influence du chef d'un État prévient les luttes entre les chefs des provinces. A la décision des conflits par la justice privée et brutale, se substitue la solution pacifique par la justice publique, religieuse, militaire, féodale ou étatique.

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Le domaine de la guerre tend enfin à se limiter dans les rapports entre États différents. Dès le xvii e siècle, Grotius pouvait, en réunissant les maximes des philosophes et de la religion, les coutumes des Romains et des modernes, rédiger un vrai code de droit international public. Des usages restrictifs se sont en effet constitués en vue de prévenir les luttes sanglantes, d'en limiter les dangers ou la durée. Avant d'ouvrir les hostilités, les États, dès l'antiquité classique, demandent souvent l'avis d'un pays étranger, s'adressent des propositions d'arrangement, choisissent des arbitres pourrégler le différend. Pour éviter laguerre, on se sert encore parfois des rétorsions, ou des représailles ; un État applique aux étrangers des principes analogues aux règles imposées par TÉtat ennemi aux nationaux; on arrête les navires, ou met sous séquestre les biens mobiliers, on bloque les ports ennemis, afin de forcer à exécuter les conventions promises ou empêcher des préparatifs. Lorsque la guerre ne peut plus être évitée, il est d'usage d'avertir l'adversaire par une déclaration solennelle dont sont chargés à Rome les prêtres féciaux, au moyen âge des hérauts d'armes. La lutte éclate, mais avec les progrès de la civilisation elle devient moins meurtrière. Les armes empoisonnées sont condamnées, le massacre de garnisons, le meurtre, le cannibalisme, l'esclavage des vaincus tombent en désuétude et font place à la libération moyennant rançon jusqu'à la Révolution française, qui consacre le principe des échanges gratuits de prisonniers entre États ennemis, les tiers inoffensifs qui ne prennent pas part à la lutte sont respectés, la guerre cesse dès que l'ennemi capitule. Le butin s'étend exclusivement au matériel et aux provisions de l'armée ennemie, le droit du vainqueur est limité aux meubles séquestrés, aux réquisitions et aux contributions de guerre, aux navires arrêtés en mer par les corsaires dans les ports, en vertu d'un embargo proclamé. Sauf ces exceptions, la propriété privée est inviolable. Depuis la décadence de la féodalité et la formation

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des grands États européens, le droit des ! neutres' commence à se constituer. Les pays qui s'abstiennent de se mêler aux opérations militaires des sociétés en lutte et de leur fournir une aide ne peuvent être inquiétés, leurs biens doivent être respectés, même à bord des navires ennemis, 'mais les belligérants ont le droit de confisquer lès marchandises ennemies même à bord des vaisseaux neutres. Au XVII e siècle même, prend naissance un système plus libéral, suivant lequel le pavillon neutre assurerait la liberté de la cargaison. Voilà enfin la guerre terminée. Ici ^encore des améliorations considérables sont à noter: le pays annexé, s'il appartient du moins à une civilisation aussi avancée que l*État conquérant, est soumis à un régime sensiblement analogue à'celui du restede l'État, le traité de paix entraîne généralement de plein droit la libération des prisonniers et la remise des impôts de guerre.

Ce développement du droit international public n'est-il pas de nature à faire penser qu'un jour les conflits entre États se résoudront aussi pacifiquement devant un tribunal international permanent ou devant des arbitres librement choisis par les parties? Oui, dit-on, le droit de la force sera remplacé par la force du droit. Les penseurs, les hommes d'État qui, longtemps, s'acharnèrent à justifier la force, doivent aujourd'hui s'attacher à fortifier la justice par cette dernière réforme essentielle : la suppression de la guerre.

Tels sont les argumente souvent invoqués à l'appui de l'opinion assez répandue et suivant laquelle la guerre serait et aurait toujours été un pur fléau.

J'estime, au contraire, comme je le disais au début de ces explications, que la guerre a été et reste encore aujourd'hui un des facteurs les plus puissants de la civilisation humaine. Les preuves péremptoires que j'espère pouvoir fournir seront la meilleure justification de la place que Le Play donne au guerrier dans sa classification des professions libérales.

8ans méconnaître les inconvénients de la guerre, sur tout pour les individus qui en sont victimes (1), on ne peut plus, je crois, nier son influence bienfaisante sur le développement moral, social, économique et intellectuel das sociétés.

Et d'abord, au point de vue moral, les exigences de la défense contre les ennemis (voisins ou fauves) obligent les hommes à se rapprocher et à remettre le commandement et la direction du groupe à l'un d'entre eux ; elles créent ainsi l'habitude du respect, plient l'homme à l'obéissance . En même temps que l'esprit d'obéissance, la guerre crée et développe l'esprit de sacrifice et la conscience du devoir, elle habitue l'homme à la pensée qu'il doit parfois souffrir pour ses semblables, sans espoir de récompense assurée. Puis, peu à peu, de ces actes d'obéissance et de sacrifice imposés par là force à une partie du groupe, naît la con" uuption d'une nécessité, puis d'une utilité commune au groupe, idée qui apparaît de plus en plus distinctement comme la cause et la justification de la guerre.

Le jour où apparut cette notion d'intérêt collectif supérieur â l'intérêt individuel, on put dire que l'autorité sociale, personnification et sanction à la fois du principe nouveau, était fondée. Le chef d'armée cessa d'être un tyran insupportable auquel on ne se soumettait qu'à regret, il devint le protecteur universellement aimé et respecté. La pleine intelligence de son rôle, rendit vénérables à tous, sa per sonne et sa famille. Telle est l'origine sans doute, de la première forme de gouvernement. Mais cette autorité est

i) Comme le remarque P. Leroy Beaulieu (Econ. politique, tome I, page a&8), l'importance des capitaux détruits par la guerre a été fort i \ii^rée. Elle réduit sans doute les approvisionnements de denrées consommables, mais elle ne porte qu'une atteinte médiocre aux maik-n- premières. Et quant à la partie essentielle du capital, c'est-àftiiv' au capital fixe composé des installations, machines, instruments, la guette le laisse presque intact. On peut ajouter que la guerre, i*\i fournissant une occupation à un nombre considérable d'individus, provient la surproduction et les inconvénients de la surpopulation.

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alors temporaire, limitée à la durée de la guerre qui Fa rendue nécessaire. Plus tard elle sera maintenue et s'exercera même en temps de paix, soit parce qu'on trouve naturel d'utiliser constamment une intelligence dont la supériorité s'est révélée pendant la lutte, soit parce que les attaques des tribus voisines ou des bêtes sauvages étant toujours à craindre, il est nécessaire de conserver des troupes prêtes à assurer la défense. Ainsi le gouvernement, de purement temporaire et militaire, devient permanent et civil. La création de l'autorité, voilà le premier effet social de la guerre.

La naissance du gouvernement entraîne lui-même, comme conséquence, la transformation de la société et sa cohésion croissante. Avant l'apparition d'une autorité, la société est anarchique, composée de groupes de même race sans doute, livrés au même travail, vivant sur le même sol, mais indépendants les uns des autres. La guerre, en superposant à ces groupes jusqu'alors autonomes, une force, un chef, a créé entre les familles un lien plus étroit. Elles ne sont plus seulement rattachées les unes aux autres par l'identité de travail, de race, d'habitat, parle voisinage, au lien produit par la juxtaposition fait place le lien né de la coopération, d'abord militaire, plus tard politique.

A son tour, la société la plus forte s'accroît, grâce à la guerre, en étendue et en cohésion. De petites sociétés s'unissent temporairement en confédération guerrière. Cette fédération tend, peu à peu, à devenir permanente, sous l'hégémonie du chef de la tribu qui s'est le plus distingué par ses exploits guerriers. Puis elle s'étend même aux intérêts économiques et sociaux. Elle s'agrandit au détriment des voisins par le vol de leurs terres, de leurs enfants et même de leurs hommes qu'on soumet à l'esclavage. C'est par une série de guerres heureuses que le petit peuple romain est arrivé à assujettir progressivement la plus grande partie du monde civilisé antique. La Grèce

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