CHAPITRE PREMIER
La Méthode ( 4 )
Sommaire. — § 1. But des études sociales ; la connaissance de la structure et des fonctions de la société et de l'État. — Les prédécesseurs de Le Play : Montesquieu, Comte. — Discussion des méthodes proposées. — § 2. La méthode déductive. — Essai de réfutation de Stuart-Mill. — § 3. La méthode d'observation synthétique. — § 4. L'observation analytique : Descartes. — § 5. Valeur des données de la science sociale d'après l'idéalisme et l'empirisme. — § 6. Sur quel objet devra porter l'observation analytique. — Définition du fait social, essai de distinction avec le phénomène économique, juridique, etc. ; avec le phénomène biologique et psychologique. — § 7. Définition de l'unité sociale : la famille. — § 8. Pourquoi l'observation analytique de la famille doit avoir lieu sous forme de monographies. — Description de la monographie. — § 9. Critique de la monographie, — Valeur en soi et valeur comparée de la statistique par enquête et de la statistique par monographie. — § 10. Modifications proposées : La nomenclature sociale. — § 11. Utilisation de la statistique par enquêtes. — Extensions de la monographie à d'autres groupes que la famille : la monographie d'atelier , de métier, de commune, de société, la monographie appliquée à l'histoire. — Desiderata personnels : la monographie de peuples sauvages, de familles riches et d'individu soit anormal soit socialement éminent. — Qualités requises de l'observateur. — § 12. L'application de la monographie en France et à l'Étranger. — L'École de la science sociale, l'École de la Réforme sociale. — § 13. L'expérimentation. — § 14. La comparaison et les classifications. — Classification en faits pathologiques et en faits normaux. — § 15. L'induction.
En tout temps il exista des penseurs préoccupés de la constitution des sociétés. Mais l'étude de cette catégorie
(0 Voir Ouvriers Européens, tome I (a e édition). Delaire, Revue des Deux-Mondes, i er juillet 1877. Claudio Jannet, le Correspondant
de phénomènes n'a revêtu qu'assez récemment un caractère scientifique. C'est que pour qu'il soit permis déparier de science sociale positive il faut de toute nécessité supposer que les objets sur lesquels elle porte ont été nettement définis, et que son autonomie a été assurée. Or, ainsi que nous le verrons dans le chapitre suivant, la conception de la société, de ses caractères, de ses éléments manque encore aujourd'hui de netteté. Comment en seraitil autrement? Rien de plus complexe que cet crdre de faits. Rien de plus difficile dès lors que de pénétrer leur nature et leurs rapports, d'en tirer un ordre systématique de connaissances. La science sociale ne pouvait donc, même comme science à faire, se constituer qu'assez tard.
Cette vue logique est confirmée par l'histoire de là filiation des sciences qui nous les montre en effet se développant du simple au composé.
Les mathématiques qui naissent les premières avec Thaïes, vers 600 avant Jésus-Christ, se bornent à l'étude de quelques propriétés élémentaires des corps, à savoir de l'étendue (géométrie), des nombres (calcul, renouvelé du reste assez tard, grâce à la création de l'algèbre par Viette, et du calcul transcendant par Newton et surtout Leibnitz).
La mécanique a pour objet le phénomène plus complexe et plus concret de force à l'état de repos ou à l'état
sept. 1878 et 1888. — De Tourville, articles dans la Science sociale de 1886. — Paul de Ronsiers, Science sociale, février 1894. Gheysson, Réforme sociale, i er et i5 août i884, i5 mai 1887 et Bulletin de Vinstitut international de statistique, 1890, préface des Budgets comparés des cent monographies de familles, Paris 1890. Du Maroussem, Préfaces de ses quatre monographies de métier: le Charpentier de Paris ; V Ébéniste du faubourg St- Germain ; V Industrie du jouet ; les Halles de Paris ; et enfin dans l'enquête sur la petite industrie, le vêtement et l'alimentation parisiens, publiée par Y Office du travail. Rapprochez A. Comte, Cours de philosophie positive, tomes IV et VI, passim. — Stuart Mil! : livre VI de la Logique, chapitres vii-xii. — Spencer, Introduction à la Science sociale. — Durkheim,les Règles de la Méthode sociologique Worms, De natura et melhodo sociologiœ.
d'activité ; aussi, ses origines sont-elles moins anciennes; elles remontent à Archimède (in e siècle avant Jésus-Christ). L'astronomie , qui n'est qu'une application des trois sciences précédentes, date d'Hipparque (n e siècle avant Jésus-Christ) et de Ptolémée (11 e siècle après Jésus-Christ), mais ne s'élève définitivement au rang de science indépendante qu'au xvi e siècle (Copernic) et au commencement du xvn e (Kepler). Quant aux sciences physico-chimiques, relatives aux rapports des corps les uns avec les autres, à leur composition et à leur combinaison, elles ne prennent leur essor que vers là fin du xvm e siècle. Il a fallu plus de temps encore pour connaître les conditions et les formes de la vie, nouvelle combinaison de mouvements qui mettent en jeu les éléments de la matière brute et de la matière organisée. Aussi , est-ce depuis peu que, avec Georges Cuvier en zoologie (1820), avec de Jussieu pour la botanique (1789), avec les dissecteurs contemporains, en- anatomie et physiologie, la période des classifications s'est ouverte pour les sciences naturelles et biologiques. Enfin, les sciences morales; particulières sont encore moins avancées. Elles sont la plupart à ce premier stade que semblent avoir traversé et devoir traverser toute science (1) : le stade de l'observation rationnelle. Ce n'est qu'après avoir décrit minutieusement tous les phénomènes moraux, esthétiques, politiques, économiques , juridiques , après les avoir répartis en groupes exacts, qu'il sera permis de s'élever par l'induction , jusqu'à la conception des lois relatives à la nature et au développement de la vie morale, politique, économique, juridique, artistique et scientifique.
Ainsi, sciences de la nature extérieure, sciences de rani é -
(i) Même les mathématiques puisque les savants grecs paraissent avoir utilisé les travaux des navigateurs et constructeurs babyloniens, des architectes égyptiens; — même aussi la théologie puisqu'elle repose sur l'interprétation des faits positifs des prophéties, de la révélation, de la vie du Christ et sur l'étude de la nature humaine.
mal et de l'homme physiques, sciences relatives à l'homme moral, tel est Tordre à la fois logique et historique de l'apparition des diverses connaissances humaines.
Les premières sont des sciences faites en ce sens qu'elles ont déjà dégagé un grand nombre de lois qui servent de , base à leurs déductions. Les secondes n'ont guère à leur actif que des classifications ; les dernières que des observations ramassées plus ou moins empiriquement et peu de classifications complètes.
La science sociale ou science des sociétés se trouve dans un état plus rudimentaire encore, d'abord à cause de la complexité plus grande de son objet qui porte, comme nous le verrons, sur le concours et le développement de tous les éléments sociaux à la fois, ensuite à cause de la difficulté qu'il y a soit à le préciser, soit à l'observer, enfin à raison du faible avancement des sciences auxiliaires dont la science sociale forme la généralisation et le couronnement (1).
La première condition nécessaire à la constitution de la science sociale positive était la détermination précise de son domaine. Sur quels faits doivent porter les investigations du sociologue ? Telle est la première question qui s'est posée et que nous devons examiner. Puis nous aurons à rechercher à l'aide de quels procédés l'observation sociale doit s'opérer. Ces deux points sont étroitement liés l'un à l'autre. Car pour le choix de la méthode on doit nécessairement avoir égard aux caractères de la matière à étudier.
Demandons-nous donc en premier lieu quel est l'objet de la science sociale ?
(1) Ce n'est pas à dire que la science sociale soit la science la plus haute. Au-dessus de la science de la terre, il y a la science de l'univers, qu'on l'appelle philosophie première (Pierre Laffitte), premiers principes (Spencer), métaphysique (philosophes), ihéodicée (théologiens) .
§ 1. — Objet de la science sociale.
Auguste Comte (1) Ta, le premier, exactement définie : la science de la structure et des fonctions de la société.
Elle étudie d'abord la société à l'état de repos, recherche les éléments constitutifs, l'ordre qui règne entre eux, le lien qui les maintient rapprochés, en un mot, les lois qui régissent l'harmonie, la coexistence, le concours des réalités sociales.
La science sociale étudie aussi la société en mouvement, les lois de son développement, la succession des phénomènes sociaux.
La science sociale comprend donc deux parties essentielles : la statique sociale qui recherche les lois anatomiques de Tordre social, la dynamique sociale qui recherche les lois physiologiques du développement des sociétés ; Comte, imbu des idées de Condorcet, ajoute : « et de leur progrès » ; mais cette addition, il faut la rejeter résolument, la doctrine du progrès social, même limité, n'étant jusqu'ici qu'une pure hypothèse.
L'auteur du cours de philosophie positive, en définissant si heureusement la science sociale, ne faisait, du reste, que systématiser et développer des idées éparses dans les ouvrages de penseurs qui l'avaient précédé.
Rousseau, en effet, avait déjà commencé à dégager la notion de société. D'abord il la sépare de la notion de gouvernement. Le gouvernement, c'est l'ensemble des hommes qui placés entre les sujets et la nation souveraine sont chargés de l'exécution des lois, du maintien de la liberté tant civile que politique. Ensuite la combinaison avec le Contrat social, d'un article du dictionnaire de l'Encyclopédie, au mot Économie politique, nous semble fournir au moins l'ébauche de la distinction entre l'État et
(i) Tome IV du Cours de philosophie positive (i838).
la société. Le corps social apparaît à Rousseau comme un organisme qu'il décrit ainsi : « Le pouvoir souverain « représente la tête ; les lois et les coutumes sont le « cerveau ; les juges et les magistrats sont les organes de <c la volonté et des sens » ; n'est-ce pas là l'État ? Puis Rousseau continue : « L'industrie, l'agriculture, sont « la bouche et l'estomac qui préparent la substance « commune ; les finances publiques sont le sang qu'une « sage économie, en faisant les fonctions de cœur, dis- « tribue par tout l'organisme ; les citoyens sont le corps « et les membres qui font mouvoir, vivre et travailler la « machine »; n'est-ce pas là la société ? Si Rousseau ne distinguait pas l'État de la société, pourquoi cette insistance à se servir du mot « société civile » ? N'est-ce pas afin d'établir une opposition entre les groupements de la population sur un territoire antérieurs à l'apparition de l'État et l'État lui-même, c'est-à-dire l'organisation de la représentation juridique et politique de la société ? N'est-ce pas pour différencier la société (fait naturel) de la société civile ou État (fait plus arbitraire, plus dépendant de la volonté humaine) ?
L'objet de la science sociale commence donc à se préciser avec l'auteur du Contrat social. La notion de société s'individualise, en s'isolant complètement de la notion de gouvernement, un peu moins pleinement de la notion d'État. La société est un groupe d'hommes réunis sur un territoire. Qu'un organe de contrainte s'y superpose, PÉtat ou société civile apparaît. Et l'instrument de l'État, c'est le gouvernement. Au reste toutes ces entités ne sont pas des abstractions, ce sont des choses vivantes. État, société, gouvernement, forment un tout indivisible. Voilà, ramassées et éclaircies le plus possible, les notions que la science sociale doit à Rousseau.
La société et l'État forment une réalité précise et distincte. Mais peut-on connaître les conditions de leur existence, ou bien, marchent-ils au hasard? Montesquieu, le
premier, déclare que des lois les régissent, que ces lois ne sont pas l'œuvre arbitraire de l'homme, mais les rapports nécessaires qui résultent de la nature des choses et que seule l'histoire comparée peut nous révéler. En même temps il voit la nécessité de classer les sociétés. Malheureusement il propose une classification tout à fait insuffisante, fondée sur les différences les plus apparentes, sur les différences de constitutions politiques (sociétés monarchiques, aristocratiques, démocratiques). Cette classification est évidemment trop étroite et superficielle. Elle est trop étroite parce qu'elle ne tient pas compte des diversités de complication dans la structure ; elle est superficielle, parce que les fonctions politiques qui lui servent de base offrent une importance relativement secondaire, comparée aux autres fonctions sociales et surtout aux fonctions économiques.
Quoi qu'il en soit de ce dernier point, voilà les travaux qui ont rendu possible la fondation de la science sociale. Et voilà comment on a été progressivement amené à définir l'objet des recherches du sociologue : les sociétés dans leur structure et leurs fonctions. Le Play cependant élargit la notion et ajoute une précision nouvelle en faisant de la science sociale l'étude autant des faits pathologiques que des faits normaux ; autant de la souffrance que de la prospérité des sociétés.
§ 2. — Méthodes de la science sociale. — La méthode déductive sous trois formes. — La méthode déductive géométrique. — La méthode physique ou déductive concrète. — La méthode déductive inverse ou méthode historique.
11 reste à savoir par quelles voies il est possible d'arriver à la connaissance de ces corps sociaux si prodigieusement compliqués ! Quel instrument de recherches employer ?