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I.A SCIENCE SOCIALE

La culture arborescente, par sa facilité, a une grande analogie avec la simple cueilletle, c'est-à-dire avec Texploitatioa des productions spontanées. C'est une besogne peu absorbante, qui laisse toute latitude aux propriétaires méditatifs pour se livrer à leurs pensées, si d'autres circonstances sociales les poussent flans ce sens-là.

On raconte que Thaïes se fit fort admirer de ses concitoyens pour le fait suivant. Ce « sage .., ayant observé le ciel, au printemps et durant l'été, en avait conclu dans sa sagesse que la récolte des olives serait bonne. Les syndicats d'accaparement n'étant pas encore inventés, le sage Thaïes se constitua syndicat à lui tout seul et acheta d'avance au.\ propriétaires d'oliviers toute leur récolte, à forfait. L'opération fut excellente, et l'anecdote laisse entrevoir à la fois et le caractère arborescent de la culture milésienne, et les loisirs qu'avait Thalrs pour étudier les nuages (1), et ses aptitudes commerciales, développées, elles aussi, par le milieu, comme nous le verrons.

Il faut mentionner, à côté de la culture arborescente, le pâturage des moutons. Ce dernier trouve beaucoup de terrains propices dans la ceinture de collines qui entoure le bassin de la Méditerranée. Or, le pâturage, plus que la cueillette encore, procure à l'homme des loisirs. Et qu'on ne nous objecte pas ici que les philosophes, en général, n'ont pas gardé les moutons. Il faut voir les choses de plus haut , les envisager à un point de vue plus social, et reconnaître, après réflexion, que toute présence de pasteurs dans une société tend, par ricochet, à augmenter dans l'ensemble de cette société la chance de voir s'y produire tel ou tel phénomène qu'engendre facilement la vie du pasteur.

On rapporte encore que le philosophe Anaxagore, par amour pour la sagesse, négligea l'administration de sa fortune et convertit ses terres en pdturayes à moutons. L'anecdote est trop simple et trop naturelle pour n'être pas véridique. Elle ne nous dit pas ce qu'étaient les terres d' Anaxagore, si c'étaient des champs de blé, ou l'un de ces norabre\ix vignobles qui font et

1' C'est Tlialès. dit-on, qui tomba un jour dans un trou en contemplant les étoiles. La Fontaine en a fait le sujet de sa table : lAstiolorjne qui tombe dans un pvils.

iiiisaiciit la richesse de Chvzomènes; de plus, il est probable que le philosophe ne surveillait pas ses troupeaux lui-même , et se contentait de prendre à son service des bergers. Mais le trait n'en est pas moins typique, en ce qu'il nous montre, de la façon la plus nette, le lien qui existe entre les travaux manuels d'une race et ses travaux intellectuels.

La prédominance de Y arbre, et principalement de Varhre fruilier en lonie, nest pas sans jeter un certain jour, à notre avis, sur ce sentiment [)rotond de la fécondité de la nature, dont nous aurons à parler plus loin, sentiment si puissamment enraciné chez tous les (Jrecs, si visible déjà dans la formation de la mythologie, et dont l'influence, sous une forme nouvelle, scientifique cette fois, se manifesta dans l'éclosion de tant de poèmes et de tant de traités philosophiques, tous décorés du même nom par nos penseurs ioniens : lUp- «Pjseoj:, De la nature. Or, oj^-.; vient de ;J(.), et 5J(.) ûgm^e pousser. La nature, pour le philosophe ionien, c'est la rrr/èiatioa des choses.

A cette prédominance de Yarbre se rattache encore une note bien méditerranéenne, la sobriété, dont nous aurons l'occasion de retrouver l'influence en parlant de l'épicuréisme et du stoïcisme. Pour le moment, constatons que cette qualité, due au climat. contril)Uf' dans une large mesure à augmenter les loisirs de la population. La modération des besoins agit dans le même sens que la fécondité du sol : toutes deux tendent à diminuer le travail de l'homme. D'un côté, il demande peu; de l'autre, la nature lui fournit beaucoup : d'un coté, l'alimentation végétale est celle qui convient le mieux; de l'autre, rien n'est plus abondant ni spontané que la production végétale.

Nous parlerons plus loin des effets intellectuels du commerce, qui se rapportent principalement à l'instruction. Mais rappelons que le commerce grec, le commerce de cabotage, suppose forcément une activité moins intense que le commerce au long cours, fondé sur de vastes spéculations et un système de comptoirs compliqués, comme celui des Phéniciens.C'est un petit commerce de famille, laissant subsister davantage ce qui reste du moule patriarcal primitif, et donnant par suite plus de loisir que l'autre.

Le bateau ionien n'aime pas la haute mer. Phocée s'y aventure bien quelquefois , Milet presque jamais. Doubler l'Italie semble déjà d'une très grande hardiesse ; perdre de vue la Crète pour cingler vers les rivages de l'Afrique inquiète sérieusement de braves marins, et Ton voit ceux qui doivent fonder Cyrène supplier leur chef, à l'instar des matelots de Colomb, de revenir en arrière, parce que cette mystérieuse Afrique leur semble trop loin. Pourl'Ionie, le génie commercial n'est donc pas un démon, un de ces démons qui possèdent une race tout entière et l'empêchent de rêver à autre chose. Ces aptitudes commerciales, toutes brillantes qu'elles paraissent à une certaine époque, ont un sensible contre-poids dans cet amour de la bonne terre ensoleillée, plantée de vignes, d'oliviers, de figuiers, où ont vécu les ancêtres, et où les loisirs sont si doux. Lors de l'invasion de Cyrus, Bias, le sage de Priène icitt' en face de iMilet), conseille aux Ioniens de partir, tous en bloc, et d'aller fonder une autre lonie dans l'île de Sardaigne : la proposition n'est pas adoptée. Vaincus, ruinés par le même conquérant, les Phocéens se résignent d'abord à s'embarquer pour leur lointaine colonie d'Alalie , dans l'ile de Corse; les vaisseaux s'éloignent du rivage, mais une partie des émigrants est prise soudain de regret. Malgré le deuil, la servitude, la misère en perspective, une partie des galères aime mieux virer de bord et regagner la ville. Le reste, moins attendri, poursuit la route de l'exil. Ce fait, pour qui veut voir ce qui s'y révèle, reflète assez fidèlement le double courant qui se partage cette race, et indique à quelle distance on doit la ranger des races de commerçants cosmopolites, âpres au gain, dédaigneux des loisirs, impropres à l'attendrissement et à ces retours d'affection vers un foyer dont les charmes tiennent aux dons faciles du sol.

Le commerçant exclusif, après le commerce, ne voit que le commerce encore; le commerçant propriétaire rêve assez volontiers de la campagne. Le Phénicien enrichi et l'Ionien enrichi, en vertu de leurs dilïéientes formations sociales, ne peuvent avoir la même façon de concevoir le but de la vie et d'utiliser leurs richesses. Or, c'est le repos, la retraite après le commerce, qui permet de s'adonner aux spéculations de l'esprit.

« Les colonies grecques, dit Cousin, ont précédé le continent (Cousin veut dire la Grèce d'Europe), dans le sroùt et la culture des choses de Icsprit, parce que la navigation et le commerce les avaient enrichies de bonne heure, et y avaient créé, pour un certain nombre d'hommes, le loisir qui engendre la curiosité et d'autres besoins que ceux de la vie ordinaire » (1).

L'Ionien a donc des loisirs. Comment les emploiera-t-il ? En fêtes, en flâneries, en entretiens prolongés sur les places publiques ou au bord d'un ruisseau, comme Socrate et Phèdre dans le Phèdre. — car en parlant de l'Ionie, c'est d'avance Athènes que nous peignons. Callinus, poète d'Éphèse, reproche aux Flpht'siens de ne vouloir vivre « que dans la paix ». Xénophane raille les Colophoniens de leurs vêtements flottants. Nombreux sont les jours fériés ( quatre-vingts à .\thènes . et brillante est la Fête " panionienne », qu'on va célébrer en grande pompe à l'ile de Délos. Et cette fête est non seulement religieuse^ mais encore poétique et musicale. Tout citoyen ionien doit apprendre la musique, et non loin de là sont la Lydie et la Phrygie, qui donnent leurs noms à deux des modes musicaux. Les poètes, de leur coté, ne manquent [tas. Sur les sept villes qui se disputent la gloire d'avoir vu naître Homère, cinq sont ioniennes 1 2 .Mimnerme deCoIophon. Callinus d'Éphèse inaugurent la poésie élégiaque, qui a de si étroits rapports avec la philosophie, que notre Lamartine a. duii instinct tout naturel, intitulé ses élégies Méditations. C'est Téos, ville d'Ionie, qui voit naître Anacréon, le poète du plaisir. Bien des poètes d'ailleurs sont nettement philosophes, comme Phérécydes de Syros, maître de Pythagore, qui rime des sentences; et, à rinverse, bien des philosophes sont en même temps poètes. Bias versifiait sur divers sujets : Xénophane mettait en vers l'histoire de sa patrie Colophon. Mais le fait le plus curieux à constater, c'est lii forme poétique prise naturellement par la philosophie naissante elle-même. Tous ces ouvrages r.iz\ ■zjzimz sont des poèmes avant d'être des traités. Anaximandre. Heraclite, Parménide et les autres, racontent la génération du

(1) Hist. de 1(1 philoxopfiie, lui.

(2) Smyrne, Chios, ColophoQ, Salamine, Albines.

monde en l)eaux hexamètres, comme Homère racontait la colère d'AcliilIc. La poôsie et la musique, d'ailleurs si étroitement liées à cette époque, sont un des signes les plus caractéristiques des loisirs qui sont le partage de cette race. Des loisirs, il en faut pour chanter, il en faut pour méditer ; mais quand un peuple médite en chantant, ou prend plaisir à écouter des chanteurs (|ui méditent, c'est que ce peuple a en réserve une somme de loisirs qui, les pasteurs mis à part, permet de le distinguer assez nettement des autres peuples du glohe.

Si les conditions de la vie favorisent la poésie et la méditation, elles ne favorisent pas moins, surtout à certaines heures de la journée, les conversations de la place publique. Nous ne referons pas, après tant d'autres, le tableau de ces interminables causeries, dont nous aurons à parler en abordant la philosophie athénienne. Kappelons seulement que les conditions de llonie, à ce point de vue, sont assez semblaliles à celles de l'Attique. Deux (}aalités de l'esprit sortent de cette coutume : la clarté et la subtilité; la clarté, à cause du besoin que l'on éprouve de i»ien faire saisir à autrui la pensée qui vous absorbe et que l'on veut à tout prix traduire; la subtilité, à cause de la nécessité (lù l'on se trouve, à chaque instant, d'inventer des arguments j»our dépister ceux de l'adversaire. Ce n'est pas pour rien que l'art de la parole a été comparé à une escrime. Cette escrime s'acquiert lente ment, par riialùtude, par l'exercice répété. Sans doute d'autres uens que les Ioniens ont été bavards dans le monde, mais n'oublions pas que ce bavardage ne figure ici que comme 1 un des ('ùhne)il^ de tout un ensemble de causes. Il y a bavardage et bavardage. U y a les entretiens sur la pluie et le beau temps, il y en a d'autres pUis relevés; ou plutôt il est un certain niveau intellectuel où les conversations sur la pluie et le beau temps prennent une allure philosophique, et où les interlocuteurs se mettent, en curieux, en amateurs, en flâneurs instruits et raffinés, à rechercher entre eux la cause de la pluie et celle du beau temps. C'est précisément le point de départ de la philosophie ionienne.

Ce haut niveau intellectuel, qui l'a donné à l'Ionie? Deux eau-

ses principales : son progrès commercial considéré en lui-même et les relations nouées, à l'occasion de ce commerce, avec trois centres orientaux civilisés, lÉgypte, l'Assyrie et la Lydie.

" Tout se convertit en feu et le feu en tout, disait Heraclite, comme les marchandises s'échangent contre l'or et lor contre les marchandises. » Cette comparaison, (jui vient si naturellement il la bouche du philosophe d'Éphèse, montre l'importance ducommerce pour ces populations. Cecommei'ce, tout borné qu'il soit par son caractère de cabotage, ne laisse pas d'être admirablement productif. L'Ionien n'a que des renseignements assez vagues sur la géographie des peuples lointains. Charybde. Scylla, les colonnes d'Hercule, le fleuve Océan, les Lestrigons, les Lotophages, l'Atlandide, les iles Fortunées, toutes ces notions compli(juées de légendes homériques s'emijrouillent encore dans sa tète au sixième siècle. Il croit volontiers que l'ambre est issu de l'action magique du dernier rayon de soleil sur les flots de l'Océan. Mais, quant aux rivages voisins, il les connaît parfaitement. Deux mers sont spécialement son domaine, le Pont-Euxin et la mer Egée. Or le Pont-Euxin est un excellent marché commercial. Par là arrive le blé, comme aujourd'hui: par là arrivent les peaux, dépouilles des troupeaux scythes, l'ambre, transporté par des caravanes (]ui vont le chercher à la Baltique, les pépites d'or du Phase et de l'Oural, les denrées de l'Inde et de l'Assyrie apportées par la route de l'Arménie. Mdet et plusieui-s autres cités d'Ionie centrahsent ces produits et les répartissent aux dilîerents marchés de la Grèce et des iles. Mais ce n'est pas tout. Les bons magasins sont ceux (lui occupent un coin, les bons centres commerciaux sont ceux qui se trouvent à l'intersection de deux routes. L'Ionie est à une intersection. Si la route maritime du Nord la met en communication avec le Pont-Euxin, la route terrestre de l'Est la rattache à la vallée de l'Euphrate et à l'Assyrie. Plusieurs routes, dont une célèbre, nommée la route royale, joignent en effet.

par la Lvdie, la Phrygie et la Cappadoce, les vallées du Caystre et du Méandre au cours supérieur de l'Euphrate. Cette route est d'autant plus utile que les Phéniciens, ennemis des (irecs. occupent toujours le fond oriental de la Méditerranée, cul-de-sac dangereux pour la marine ionienne. De là, à travers l'Asie Mineure, un grand trafic d'où sort cette ciWlisation migrecque, mi-assyrienne, de la Lydie, incarnée dans le curieux jjersonnage de Crésus.

Un tel mouvement commercial ne va pas sans un puissant effort d'ascension intellectuelle. Nous ne reviendrons pas sur le rôle tout-puissant du commerce dans le développement de l'instruction. Nous avons nous-raême parlé ailleurs de ces Grecs enrichis qui, aujourd'hui, après avoir fait leur fortune à Gènes, à Marseille, à Odessa, consacrent une partie de leur fortune à fonder et à entretenir dos écoles dans leurs villes natales, parce que leur propice expérience leur a fait sentir, plus vivement qu'ils ue l'auraient éprouvé dans toute autre carrière, les inappréciables bienfaits de l'instruction. Et la jeunesse grecque actuelle, comme au tempsoù la jeunesse d'Athènes se suspendait aux lèvres de Socrate, répond parfaitement à ces exhortations venues de si haut. Écoutons M. Pierre Moraïtinis. dans La Grèce telle quelle est, nous dépeindre cette passion perpétuée à travers les siècles : << Ces jeunes étudiants de l'Université d'Athènes ont l'héroïsme de l'étude. On en voit quelquefois qui, fils de pauvres rajas des provinces les plus reculées de la Turquie, dénués de toutes ressources, supportent, comme jadis à Paris les capets de Montaigu, les plus dures privations, pour arriver à se nourrir du pain de l'intelligence. H y en a qui s'engagent comme domestiques et se réservent dans la journée quelques heures seulement pour suivre les cours. Nous en avons vu qui se réduisaient pendant des mois entiers au pain et à l'eau pour acheter les livres nécessaires à leurs études. Ce n'est qu'à Athènes qu'on voit presque tous les jours le trait de Cléanthe qui puisait de l'eau pendant la nuit pour se procurer quelques ressources » (1).

Vers l'époque de lii conquête perse, rionie se montre incontestaJjlement supérieure, au point de vue des cultures intellectuelles, à ses voisins de l'Est comme à ceux de l'Ouest. C'est chez eux que Darius choisit les ingénieurs qu'il charge de jeter un pont sur le Danube lors de son expédition contre les Scythes; Crésus, dit-on, entretient des relations avec la plupart des sept sages et se fait avec plaisir leur Mécène. En Grèce, d'autre part, on est sensiblement en retard sur la civilisation ionienne, surtout chez les peuples doriens ; et Aristagoras de Miletfait sensation à Sparte lorsqu'il montre aux Lacédémoniens « une talilette d "ainiin sur laquelle était gravé le tour de la terre entière, avec toute la mer et loii:i les fleuves ». L'admiration du Dorien Hérodote nous garantit ici celle des Spartiates qui, évidemment, n'avaient jamais rien vu de pai'eil.

Ce même Aristagoras disait au roi Cléomène de Sparte : » Les peuples de ce continent il'Ionie) sont plus riches que tous les autres réunis, en or, en argent, en cuivre, en étoffes de diverses couleurs, en bètes de charge et en esclaves. -> Voilà qui nous montre réalisée une conséquence du commerce, la richesse, condition essentielle au développement des cultures intellectuelles. Effectivement nos philosophes sont des gens riches , des gros bonnets de la cité. Diogène de Laerte nous dit de Thaïes, qu' « après avoir vaqué aux affaires de la cité, il résolut de consacrer tous ses loisirs à la contemplation de la nature » ; le morose Heraclite avait refusé les magistratures que lui proposaient les Éphésicns. C'était l'aristocrate dégoûté, comme Pythagore était l'aristocrate dominateur. Plusieurs d'entre eux étaient d'ailleurs « de bonne famille », ce qui ne nuit jamais à l'éducation, et l'on sait que les bonnes familles avaient représenté, après la conquête du Péloponèse par les Doriens, un élément important de l'émigration ionienne. Ce même Heraclite, si dédaigneux des magistratures républicaines, descendait d'Androclès, fils de Codrus, fondateur d'Éphèse, ce qui fait de lui, à en croire une autre généalogie, le petit-cousin de Platon.

iMaisà mesure que nous signalons un caractère nouveau, n'oublions pas le caractère précédent avec lequel il se combine, car

la résultante dépendra étroitement de cette combinaison. Si 1<' commerce invite l'Ionien à s'instruire, ses loisirs de planteur, de vigneron, d'éleveur dont nous avons parlé, interviendront de façon à donner une allure spéciale à cette instruction. Celle-ci ne sera pas exclusivement pratique, comme chez les peuples qui nont pas un instant à perdre. Elle sera plus facilement spéculative, dt'sintéresst'e. Comme Jes raffinés du temps de Louis XIII qui se battaient en duel « pour rien, pour le plaisir », les bons bourgeois éphésiens, samiens, milésiens, groupés vers le soir sous les platanes, en face de la mer « aux nombreux murmures », aimeront à deviser sur des sujets subtils, inutiles, mais d'.iutant plus agréables à traiter qu'ils emporteront plus loin l'imagination dans le domaine du rêve, sans tomber pourtant dans le fantastique et labsurde, qui choquerait le fin et clair bon sens de ces commerçants avisés. Mais ces idées, avant de se développer, auront besoin d'être fécondées par d'autres. Le voisinage, élargi par le commerce, va agir sur cette philosophie naissante. Les connaissances acquises depuis longtemps par les civilisations orientales vont se transfuser tout naturellement dans ce nouveau milieu, et, là, changeant d'aspect et deljut, s'enveloppant de brillants accessoires, elles vont revêtir enfin cette belle forme théorique dont l'Orient malhabile ne songeait point à lespiirer.

Ou le voit, le phénomène s'indique de lui-même. Cette action de l'Egypte et de l'Assyrie sur la Grèce est trop évidente pour qu'on songe sérieusement à la nier. Zeller lui-même, qui tient jalousement ù conserver aux Grecs la plus grande somme possible de mérite propre et d'iuitiative, ne cherche à vrai dire qu'à réduire faction étrangère au miimnum. Cette action s'opère de plusieurs manières et peut se résumer dans trois grands faits :

I" Us l'oi/arjes H exils de Grecs en Orient. Les longues pérégrinations de Pythagore, de Démocrite, de Platon, amplifiées sans doute parla légende, n'en sont pas moins authentiques pour une bonne partie. Thaïes, descendant d'une famille phénicienne implantée à Milet, était allé à Babylone. Il avait, en Egypte, mesuré la hauteur des Pyramides par leur ombre. C'était à peu près l'époque où Antiménidas, frère d'Alcée, servait dans l'armée

LES ANCKTRE5 DE 30CRATE. 49

babylonienne, et, à dilférentes phases de l'hist.iire g-recquc, des bannis illustres, Héniarate, Théniistocle, Alcibiade, ont cherché un refuge soit chez les rois de Lydie, soit chez les satrapes perses leurs sucessesseurs, ce qui prouve des relations assez régulièrement établies. Un courant intellectuel résulte forcément de ces explorations, d'où sortent sans nul doute mille histoires merveilleuses, contées aux parents, aux amis, aux concitoyens. Hérodote a consigné par écrit ses impresssions de voyage. Dautres devaient se contenter de les traduire de vive voix; et, pour ce qui concerne les connaissances scientitiques, il est impossible de ne pas voir une connexion étroite entre la descendance phénicienne de Thaïes , ses voyages en Assyrie et en Egypte, d'une part, et, d'autre part, les connaissances cistronomiques dont il fit preuve plusieurs fois, connaissances qui le mirent si haut dans l'estime des Milésiens. L'histoire témoigne de l'admiration de ces derniers, lorsqu'ils virent se l'éaliser, au beau milieu d'une bataille entre Mèdes et Lydiens, la fameuse éclipse du 18 mai de l'an ."iSô av. L-C prédite par leur compatriote. Les admirateurs n'ouldiaient qu'un point, c'est que les Chaldéens connaissaient depuis longtemps le secret des éclipses et l'art d'en calculer le retour.

2° Un second fait est l'ouverture de l'Egi/ptf au commerce ionien. Là encore, les Milésiens ont eu la primeur. Us viennent de fonder Naucratis, à l'embouchure du Nil, et ils ont obtenu quelque chose comme des « capitulations » qui leur confèrent une sorte de monopole commercial, bientôt partagé pourtant par Égino, Samos et d'autres cités maritimes, Psamméticus. roi d'Egypte, introduit dans son royaume des troupes ioniennes et cariennes pour l'aider à gouverner le pays. Un autre roi, Amasis, ami de Polycrate, le « tyran « de Samos, envoie des offrandes à Delphes et épouse une Grecque de Cyrène. Néchao, après la prise de Jérusalem, envoie en e.x-voto le vêtement porté par lui ce jour-là au temple d'Apollon à Milet. La patrie de Thaïes, comme on le voit, est essentiellement favorisée dans cette évolution de l'Egypte vers l'amitié de la Grèce. C'est une chance de plus pour elle de voir cclore avant les autres villes grecques les germes de science rapportés par ses voyageurs des divers pays de l'Orient.

3° Le troisième fait à signaler est rintime voisinage de ïlonie et (h la Li/r/ie. Pasteurs enrichis par le métier de caravaniers, plus ou moins transformés et sédentarisés par l'exploitation des mines d'or, ainsi que des paillettes d'or que roulent le Pactole et quelques autres cours d'eau du pays, les Lydiens deviennent à cette époque un peuple très riche. Comme fond de population, les Sémites paraissent se combiner chez eux avec les Pélasges. Toujours est-il que des relations très suivies, très amicales, exis- Icnt entre Crésus et les Ioniens. Crésus donne de l'argent aux temples ioniens, envoie de riches présents à Delphes, tient à honneur d'obtenir le droit de cité en Grèce, pensionne Ésope, consulte Bias. se fait suivre de Thaïes dans ses campagnes. Né d'une Carienne, il a d'ailleurs commeacé sa fortune en empruntant mille statères d'or à un Ionien d'Éphèse. Une anecdote veut que ce même Crésus ait décerné une coupe d'or, comme prix de sagesse, à Thaïes suivant les uns, ou, suivant les autres, à Pittacus. Sardes, capitale de la Lydie, est alors le grand marché de l'or et du cuivre. La colonie grecque y est nombreuse. C'est alors, suivant les historiens, qu'apparaît la monnaie, invention lydienne (1), due aux nombreux trafics entre l'Ionie et l'Assyrie. Comme on Ta fait observer judicieusement, le trahc terrestre exige plus la monnaie que le trafic maritime, les vaisseaux ayant besoin d'un lest pour le retour et cherchant à rapporter marchandises pour manhnndises. Quoi qu'il en soit, la Lydie est non seulement un véhicule puissant, propre à transporter en lonie bien des idées assyriennes, mais encore une école de grands patrons intellectuels, dont le plus célèbre, Crésus, a visiblement joué, vis-à-vis des philosophes de cette époque, le rôle d'Auguste et de Mécène vis-à-vis des poètes de leur temps.

Le point de départ de la philosophie grecque n'est donc point fourni par la Crète même. La semence vient d'ailleurs, et cette semence, qui ne fructifiait pas jusqu'alors, ou ne produisait que des rudiments de germination, s'enracine merveilleusement dans le nouveau sol où elle est tombée. 11 est permis, on l'absence de

(1) Les Phéniciens se serTaient d'or et d'argent en lingols.

LES A.VCÉTRES DE SOCBATE. ol

détails historiques, de reconstruire par la pensée quelques scènes de ces temps-là .Mnésarque. le riche marchand saniien, possède un fiLs et des vaisseaux. Le fils s'appelle Pythagore ; les vaisseaux font le trafic des bouches du Nil. Pythagore s'embarque sur ces vaisseaux. Il descend aux bords du Delta; il s'abouche avec des Égyptiens d'élite; il interviewe les prêtres. Ceux-ci lui parlent religion, astronomie, mathématiques. Le jeune Saraien écoute, médite, revient dans sa patrie. Ces connaissances, qui, chez les Égyptiens, n'étaient et ne pouvaient pas être à létat philosophi- </ue. deviennent le pivot d'un vaste système. Pythagore débarqué retrouve ses loisirs, ses amis oisifs et cultivés; il leur ntcontf ses voyages, ses découvertes, leur laisse entrevoir le trésor de connaissances qu'il xapporte de là-bas, brode sur chacune d'elles, les creuse, les amplitic tranquillement, pour le seul plaisir de les amplifier ou de les creuser. Il part. Il aborde à Crotone, ville populeuse, riche, avide d'instruction. Il répète aux Crotoniates ce qu'il a déjà confié à ses amis de Samos. La nouveauté de ces idées, l'ingéniosité des enjolivures frappe les imaginations. Vn auditoire se forme, s'élargit, fait du sage un maitre, du inaitre presque un dieu, et le pythagorisme est créé.

-Mais avant d'éparpiller notre analyse en des systèmes particuliers, il convient de déterminer, par un coup d'œild'ensemjjle, les caractères fondamentaux de cette philosophie anté-socratique, caractères communs à toutes les écoles, et qui procèdent étroitement des conditions du milieu commun.

Les historiens de la philosophie ont classé en cinq grands groupes les philosophes prédécesseurs de Socrate : l'école physicienne d'Ionie, l'école idéaliste d'Élée, l'école pythagoricienne, l'école atomistique d'Abdère et l'école sophistique. Euipédocle est classé à part comme éclectique. Anaxagore, ù cause de sa doctrine sur l'esprit, est également mis à un rang spécial.

Or, une préoccupation commune distingue les quatre premières

r,2 LA SCIENCE SOCIALE.

écoles : il s'agit pour olles d'expliquer la nature, la constitution et l'origine du moiulr phi/sique (1). Dune manière ou d une autre, elles demeurent fascinées par l'idée des iHvnunits.

Comment naissent, commQ.\\i poiis^enl \c% choses? telle est l'ardente préoccupation de ces planteurs de vignes et doliviers. Tout vient de Teau. dit Thaïes : lair n'est que de l'eau rarétiée, la terre, de l'eau condensée. Tous les jours nous voyons l'eau se changer en air, puisque le soleil en pompe les vapeurs; tous les jours nous voyons l'eau se changer en terre, puisque des flots du Méandre sort sans cesse un abondant limon. Tout vient de l'air, réplique Anaximène; Teau n'est que de l'air condensé; la terre, de l'air plus condensé encore. Qu'est-ce, en eilét, que la pluie, sinon de l'air qui se change en eau? Lair, d'ailleurs, est infini; l'air pénètre tout, enveloppe tout, vivifie tout. C'est par l'air «ju'on respire et la respiration est source de la vie. L'air est l'élément mobile et la mobilité est signe de vie. Tout vient de ï infini [y.-v.z'yi), dit à son tour Anaximandre. et cet in/ini n est dans sa pensée qu'une sorte de tluide gazéiforme intermédiaire entre l'eau et l'air. Tout vient du feu, riposte Heraclite : le feu, c'est-à-dire la chaleur, anime et vivifie tout. N'est-ce pas le feu qui transforme le solide en liquide, le liquide en gazeux, c'est à dire, suivant le langage de l'époque, la terre en eau et l'eau en air? N'est-ce pas aussi le feu qui, en chauffant la vase des marais, hymen de l'humide et du solide, y fait éclore, par une génération spontanée, des milliers d êtres vivants, sans excepter l'homme Kii-mème? Idéalistes et pythagoriciens n'échappent pas à cette loi : eux aussi sont absorbés par l'idée du monde physique, '/eller renmrtjue judicieusement l'analogie des doctrines de Xénophane et d'Anaximandre. Le philosophe d'Élée, comme celui de Milet, parle de ce limon primitif qui engendre la terre et les honmies, des astres nés et nourris de vapeurs, de l'étendue infinie de la matière. Le même Xénophane affirme que la terre a passé de létat liquide à l'état solide et repassera à l'état liquide.

(1; Aristole cité par Zeller, I, 170; confond Parménide, Pylbagoie, Démocrite el Enipédocle en disant que tous ces philosophes ont considéré les choses sensibles comme la seule réalité.

LES ANCETRES DE SOCRATE. O-i

({lie les nuages sont des vapeurs soutenues par le soleil, que le srdeil et les astres se dissolvent et renaissent chaque jour, que les météores sont des nuag-es qui s'allument en s" élevant et s éteiirnent en sabaissant. que l'air est infini par en haut et la terre infinie par en bas. Parménide son disciple déclare que tous les êtres sont formés d'un mélang-e de chaud et de froid, qu'il y a deux éléments, la terre et le feu, que le feu constitue l'ouvrier et la terre les matériaux. On peut appeler cela de l'idéalisme, mais c'est l'idéalisme de gens qui accordent une singulière attention aux phénomènes matériels. Peu importe, après cela, les abstractions sur Vi/iii/f' et les subtilités contre le moiiifnini/ . En réalité, Thaïes et Xénophane sont frères, et c'est ce qur Zeller reconnaît très bien : << .Nous devons, dit-il. ranger les Éléates parmi les pfn/siciens, quelle que soit d'aillevirs la distance qui sépare leui-s conclusions mêmes de celles des autres philosophes de la natuie 1 1 i. » Et plus haut : " Xénophane se donne, en somme, la même tAche que les physiciens, savoir, de déterminer le principe des pliénonif'ncs actuels, l'essence des choses (2). »

Pythagore, avec ses mathématiques, semble se distinguer davantage des Ioniens purs, et il est certain que sa philosophie renferme des éléments assez singuliers pour mériter une étude il part. Toutefois, bien des traits de ses doctrines le rapprochent des penseurs précédents. [)iogène de batrte nous apj)rend que Pythagorc se préoccupait beaucoup du chaud, du froid, du sec, de l'humide, des saisons, des deux couches d'air mobile et immobile!. Pythagore divisait le monde en sphères et en cercles, admettait la rotation de la terre i3i, attribuait à l'action du feu central différents phénomènes de l'univers, croyait à des habitants dans la lune, emprisonnait les espaces planétaires dans un vaste cercle de feu, découvrait que l'étoile du soir était la même que l'étoile du matio, classait par ordre les planètes, et pensait ijue le monde, éternel dans le fond de sa substance, était soumis,

(1) Phil. des Grecs, t. II. p. 97.

(2) Ibid., 95. Xénophane, comme Anax'miandre, intitule son ouvrage (en vers} Tspl

SÛT£(i>4.

3} Suivant certains auteurs, cette idée n'aurait été émise (jue par des pythagoriciens postérieurs.

— comme le disait Heraclite. — à une alternative éternelle de g-énérations et de corruptions.

Avec lécole d'Abdère, l'esprit iofiten est encore moins facile à nier. La doctrine des atomes, purement matérialiste, nous raiiit-ne plus que jamais aux éléments. D'après Leucippe et Démocritf, les atomes sont les véritables éléments des êtres, mais les espèces de matière qualifiées à'clnnr/ih par les Ioniens ne disparaissent pas pour cela. C'est ainsi que le feu est formé d'atomes ronds, ce qui expliciue sa mobilité. L'air, l'eau, la terre, résultent de la façon dont se groupent et s'accrochent les autres atomes. On connaît assez les théories curieuses de cette école sur la formation de l'univers, due aux rencontres fortuites de tous ces atomes tombant éternellement dans le vide. Plus difiicile se montre Anaxagore, qui appelle à son secours X'Intellif/cncf et lui fait débrouiller le chaos des homœoméries. atomes différents de ceux de Démocrite en ce qu'ils contiennent à l'avance les qualités caractéristiques des corps qu'ils formeront plus tard. L'hitelhgence fait donc tourbillonner la matière, qui est à l'état d'air; de l'air sort l'eau; de l'eau la terre; une partie de la terre devient pierre, et certaines de ces pierres, détachées du globe par le mouvement de rotation , deviennent des astres en .s'enthunmant dans Téther.

Fidèle à notre promesse, nous bornons nos citations. Il ne s'agit pas ici d'analyser en détail tous les systèmes, mais d'en tirer l;i quintessence et d'eu montrer l'harmonie. Pythagore seul nous arrêtera une autre fois. Si nous voulions préciser l'orientation de cette philosophie ionienne, nous dirions que l'espijf qui l'inspire peut se résumer en deux mots : l'idée de (/('nrratioit. ;J:r'.r, et l'idée tordre iihi/siquc, 7.i7;j.;ç, deux mots dont les dérivés scientifiques ont pris des sens bien connus, mais dont ou doit retenir la signification étymologique.

L'idée de la création, qui nous parait si simple, et qui éclate à la première ligne de la Genèse, est complètement absente du cerveau grec. Aucun philosophe, à ce point de vue, n'éprouve le besoin de remonter à une cause première. Tous se placent en pleines causes secondes, dans un état hypothétique de la ma-

tière supposée préexistante, et partent de là pour expliquer comment les êtres divers, astres, fluides, globe terrestre, minéraux, végétaux, animaux, homme, intelligence même, ont été nécessairement engendrés. VA la philosophie, en cela, se trouve parfaitement d'accord avec la mythologie. Thaïes décrit la génération des éléments comme Hésiode racontait dans sa théogonie celle des dieux. Heraclite, qui explique par la chaleur l'éternelle et changeante fécondité des choses, \\i auprès de cette Diane d'Éphèse, aux cinquante mamelles, qui symbolisait pour le peuple de la cité les multiples forces de la nature. Erapédocle. Pythagore, Anaxagore donnent une Ame aux plantes, et Platon comparera bientôt le monde entier à « un grand animal, portant dans son sein les autres animaux ». Diogène d'Apollonie dit que le soleil se nourrit de vapeurs et change de place comme un animal change de pâturage. Rappelons-nous maintenant les antécédents agricoles de cette société, l'importance des cultures arborescentes, les joies de la vendange et de la cueillette des olives, l'admiration pour cette terre-mère qui épanche de son sein tant de trésors, les loisirs de ces heureux Ioniens leur permettant de regarder pousser les arbres, se gonfler le sol, passer les nuages, tomber la pluie, reparaître le soleil , éclore à la surface du limon les insectes bourdonnants de l'été. Ajoutez à tout cela le haut niveau intellectuel du peuple qui peut se livrer à de telles occupations, et vous concevrez cette direction fondamentale donnée à la première école de philosophie qui ait paru dans le monde.

Ce monde lui-même, comment va-t-on lappeler? — Kizy.z, c'est-à-dire ordre, arrangement, combinaison. L'ensemble des êtres, sollicitant un nom de cette langue grecque si riche et si souple, n'en obtient point d'autre que cette métaphore d'ailleurs si juste, et qui dénote un coup d'œil si artiste chez ceux qui la lui ont appliquée. Chose remarquable, l'idée d'un Dieu arrangeur est absente jusqu'à Soc rate, et néanmoins tous les efforts des philosophes tendent à établir de vastes symétries, des correspondances systématiques entre les difi'érentes parties et les différentes forces de Tunivers. Empédocle va jusqu'à substantifier

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