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DE LA OUESTION D'ORIENT

Le grand problème politique appelé communément la Question d'Orient ne date pas d'hier. Il s'est posé voilà près de six siècles, lors de l'établissement des hordes turques en Asie Mineure... De là, en efiet. elles menacèrent bientôt la péninsule des Balkans, puis s'y établirent, et, remontant le Danube tandis que leurs flottes infestaient la Méditerranée, firent courir à l'Europe un pressant danger. Il en fut ainsi jusqu'au jour où, vaincues en Hongrie, écrasées sur mer, il leur fallut reculer et se cantonner. Les Turcs sétaient taillé d'ailleurs un superbe empire, qui enveloppait toute la moitié orientale de la Méditerranée, couvrait d'immenses régions, fertiles et peuplées, et gardait accès dans toutes les directions : vers l'Europe par la vallée du Danube, vers l'Afrique par celle du Nil, vers l'Asie par celle de l'Euphrate. Solidement établis dans ces vastes régions, ils réussirent à jouer, jusque vers la fin du dix-septième siècle, un rôle actif. Depuis lors ce rôle est devenu passif. De là, dans l'évolution de la Question d'Orient, deux phases distinctes et même opposées : pendant la première, les nations occidentales ne songent qu'à se défendre contre leur redoutable voisine, et se préservent à grand'peine de sa domination; dans la seconde, elles prennent à leur tour l'offensive, contiennent la Turquie

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et enfin la pressent, lentement, mais avec une force irrésistible, l'ohligeant à se replier sur elle-même et à abandonner lambeau par lambeau les parties extrêmes de son vaste territoire. L;i Science sociale donne sur les causes et les effets de cette évolution des lumières singulièrement vives et précieuses pour distinguer les termes actuels de la question. Or, bien poser un problème, n'est-ce pas en faciliter la solution?

La question d'Orient groupe une série d'éléments qu'il faut d'abord analyser, au moins d'une façon sommaire. Ces éléments sont les suivants ; 1" l'État ottoman ; 2° les Puissances continentales; ;r l'Angleterre.

l. L ETAT OTTOMAN.

Les Turcs sont sortis vers le huitième siècle des steppes de l'Asie Centrale, sous la forme d'une migration de cavaliers pasteurs, très nombreuse, très mobile, qui s'écoula, par les passes et les plateaux de la Perse, vers les rivages de l'Asie xMineure. Arrivés là, ces envahisseurs se trouvèrent transportés au milieu d'un monde singulièrement différent de leurs déserts. Dans toutes les directions, des villes populeuses regorgeant de richesses, des campagnes plantureuses et cultivées, ofl'raient au pillage une proie d'aulant plus facile, que partout les grands empires étaient morcelés ou déchirés par les discordes intestines, et exploités plutôt que conduits par des gouvernements corrompus. Aussi les Turcs, d'abord purs barbares, puis quelque peu policés par le voisinage des peuples civilisés et par l'islamisme, s'organisèrent tout naturellement eu vue de l'exploitation militaire des populations qui se trouvaient à leur portée. Ils vécurent en quelque sorte à cheval, coulant comme un torrent tantôt vers le Sud pour submerger l'Egypte et l'Afrique septentrionale, tantôt vers le Nord pour occuper les Balkans et la Grande Métropole de l'Orient, Constantinople , enfin vers l'Ouest pour menacer l'Occident. Us passaient, pillant les villes, soumettant les populations à leur autorité, se reposaient un mo-

UN NOUVEL ÉPISODE DE LA QUESTION d'oRIENT. 443

ment et repartaient au galop vers d'autres conquêtes et de nouvelles curées.

Il va de soi que ces conquérants n'étaient à aucun degré des organisateurs de peuples. Pasteurs devenus soldats, ils suivaient aveuglément leurs chefs, de champ de bataille en champ de bataille, sans prendre aucune parti l'organisation sociale, économique ou politique des contrées qu'ils foulaient, et sans se mêler à leurs habitants. Quant au gouvernement , c'était une pure hiérarchie militaire, organisée pour combattre, non pour administrer. Pourvu que les populations se montrassent soumises et disposées à payer l'impôt, on les abandonnait à ellesmêmes. Isolées du reste du monde, tenues à l'écart de toute activité intellectuelle^ sans relations entre elles, ces populations retombèrent pour la plupart dans un état de demi-barbarie. Seules, les villes, et surtout les ports maritimes, restèrent vivantes par le commerce.

Peu à peu cependant les Turcs subirent eux-mêmes une sorte d'évolution. Cinq ou six siècles de guerres incessantes, l'occupation d'un grand empire, les avantages qu'ils en tiraient par simple domination, avaient peu à peu émoussé leur ardeur première. D'un autre cùté, les nations occidentales s'organisaient et s'unissaient contre eux. Les croisades, les guerres de Pologne et de Hongrie les avaient décimés ; la formation des grands États européens, leurs progrès dans l'art de la guerre, arrêta d'aljord, refoula ensuite la cavalerie turque, réduite et découragée. Elle descendit de cheval et se cantonna dans ses riches provinces, formant une aristocratie routinière et bornée, qui vivait à l'aise des produits du sol et des contributions payées par les vaincus. A partir de ce moment la décadence de l'empire turc s'accentua rapidement.

Il a été plus d'une fois démontré, dans cette Re\'xie, comment et pourquoi les Orientaux directement issus en troupe de la Grande Steppe sont généralement inaptes à organiser un gouvernement complet, pondéré et efficace. Leur esprit est incapable d'en former la conception, parce qu'il est dominé irrésistiblement par l'idée fondamentale de la communauté de famille. Ces peu-

pies sont des « décentralisateurs » à outrance en ce sens que chaque groupe familial forme chez eux une unité séparée et close, rattachée au.v autres par un seul lien : l'autorité personnelle, unique et autocratique du souverain. Cette autonomie de la famille et ce despotisme politique semblent au premier abord des antithèses inconciliables. Elles concordent cependant par ce fait que le pouvoir central étant purement politique, et revêtu seulement de fonctions larges par leur portée, mais très restreintes dans leur application aux individus, comme la police générale, la défense du territoire, les relations extérieures (1), la famille et la commune gardent pour leur fonctionnement intérieur une grande liberté. Mais cette liberté ne peut s'exercer au delà du cercle étroit que nous venons de dire sans rencontrer l'autorité souveraine, qui lui barre le chemin, car elle ne saurait admettre des relations qui excitent sa méfiance. Dans la commune, les familles vivent repliées sur ellesmêmes et n'ont entre elles que les relations rendues nécessaires par le voisinage, relations réduites à peu de besoins; et de commune à commune, ces relations n'existent pas, ou se bornent à des faits de très peu de portée. Les choses étant ainsi, l'équilibre des forces se maintient à peu près tant que les institutions et les mœurs demeurent sans changement, et celles-ci ne se meuvent guère parce que tout contribue à les tenir dans l'immobilité : la tradition sociale, le vaste entourage de populations du même type fondamental, le climat doux, le sol fertile, la facilité de vivre sans progresser dans le travail. Mais si quelque cause intérieure ou extérieure vient à troubler les conditions naturelles de bien-être, personne n'est en état de remettre vite et bien les choses à leur place. L'initiative individuelle est nulle, les corporations publiques sont faibles et sans rapports mutuels, le pouvoir central n'a qu'une organisation rudimentaire, une administration mal tenue, ignorante et vénale, une armée qui

fl) Le droit civil est raUaché a la religion, le liroit pénal ne s'exerce guère que contre les désorganisés échappés à la famille, qui se charge de contenir ses membres lidèles; aussi est-il excessif et simple. En dehors de cela, la législation est rare et peu appliquée.

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