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II. — LES DIFFERENTS TRAVAUX SONT ORGANISÉS SOUS UN RÉGIME

DE COLMUNAUTÉ.

Si l'on voulait avoir une idée complète de l'ancienne Irlande, il faudrait décrire, dans chaque district qui la compose, le travail par lequel l'habitant s'assure les moyens de sa subsistance. Ce n'est pas ce que je veux faire ici. Plus tard, en étudiant comment se sont, dans l'histoire, hiérarchisés ces diflPérents districts, il sera tout naturel de chercher si cette hiérarchie ne provient pas des différences dans l'organisation du travail. Pour le moment,

(1) Young, vol. I. p. 94, 186, 429, 444.

je veux indiquer simplement que, d'une manière générale, l'Irlande se trouve, pour les deux grands travaux fondamentaux, le pâturage et l'agriculture, dans un régime de communauté de clan, où les travailleurs pourvoient à leurs besoins en faisant valoir en commun des moyens de subsistance mis à leur disposition par un plus puissant qu'eux.

Et je veux tout d'abord dégager ici la question de la pêche. L'Irlande connaît, comme l'Ecosse, à un beaucoup moindre degré cependant, le système des entrepreneurs de pêche, fournissant les instruments, salariant les matelots et s'attribuant le produit du travail (Donegal, Gahvay); mais très fréquemment, l'individu est demeuré maître de son travail, la mer n'ayant pas été comme la terre exploitée par la guerre, le marin n'est pas devenu un soldat embrigadé. L'équipage est donc généralement locataire de son bateau, bateau auquel on attribue une part, le 7' à Donegal, le 8'-' à Dublin, le 5^ à Killala. A Donegal, les 6 parts restantes sont attribués, 3 aux 6 hommes d'équipage (à chacun une moitié, le patron n'ayant pas plus que les autres), et 3 aux filets, chaque filet ayant une demi-part. A Killala, les filets ont 2 parts sur les 4 restantes, et les 5 hommes les 2 autres parts (chaque homme ayant un tiers, et le patron deux tiers). A Dublin, chaque homme a une part, il n'y a pas de part spéciale pour le filet. On peut donc présumer en ce cas que chacun a ses filets. L'autre système suppose qu'une partie des filets sont loués; il nous montre donc des individus devenus presque des salariés, salariés en nature, il est vrai, et ayant un intérêt direct à la productivité de leur métier, ce qui les met fort au-dessus^de la majorité des Highlanders.

Ceci dit, étudions le pâturage. Le type de l'Irlandais dans ce genre de travail, c'est le vacher. Le terrain, en effet, appartient à de gros personnages qui, en général (tout ceci supporte des exceptions en fait), ne le font pas valoir directement. Ils y font de l'élevage ou engraissement, ou visent surtout à la production du lait et du beurre. Dans le premier cas (comtés de Fermanagh, Leitrim, Kildare), on achète du bétail à l'âge d'un an, pour le revendre à quatre ans; il passe l'été sur la montagne, l'hiver il broute

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l'herbe grossière de la plaine. Les génisses ou vaches improductives ou hors de ser\ace sont également engraissées. Ailleurs (comtés de Waterford, Kerry), on fait surtout du lait. >Iais, et c'est ici qu'apparaît le nœud de l'organisation sociale, on ne salarie pas le vacher ou le berger. Le propriétaire ou le gros locataire du terrain divise ses animau.\ en un certain nombre de troupeaux, de 20 à kO têtes, rarement de .50 et au-dessus, et cela seulement au cas d'élevage. Chacun de ces troupeaux est confié à une personne distincte. Elle reçoit un jardin de 1 acre 7 ou 2 acres (1), un emplacement pour y construire une cabane, le droit de couper du gazon pour son chaufTage, et surtout le droit de faire pAturer, avec le troupeau qui lui est confié, quelques animaux dont il est propriétaire. 1 vache ou 6 moutons pour 10 vaches du propriétaire, 1 cheval pour .30 vaches. Tantôt il retient des produits du troupeau, un veau sur 10, tantôt les trois quarts des veaux, et tantôt tous. Sa redevance, — car il n'est pas un salarié, mais un fermier, et les deux éléments se combinent ici d'une manière étroite, — sa redevance, dis-je. se paie tantôt en argent, tantôt en beurre.

Prenons maintenant l'organisation de la culture. Elle atteint trois degrés distincts : le journalier ou spalpeen, le bordier ou cotta)\ le petit fermier. Je ne parle pas, bien entendu, des gros fermiers ou des rares propriétaires du. type anglais que l'on ne commence guère à rencontrer qu'au dis-huitième siècle,

V Le journaUer. Au commencement du mois de juillet, il arrive, par exemple, du Connaught en Meath. Comme il n'a pas de quoi louer un emplacement pour y construire sa cabane, il s'installe le long de la route, voire même dans la douve, et s'y bâtit une cabane en branchages, fougères, genêts. Le volet la mendicité sont ses deux grandes ressources : pour le surplus, il loue ses bras à la semaine ou à la journée aux fermiers voisins, et on le paie en argent, fort peu d'ailleurs. Il possède un carré de pommes de terre, loué fort cher à quelque voisin, mais pas de

(1) Voici, par exemple, une ferme de Cullen en Mealh : 12U acres de pâture. 7 de prairie, 2 de verger, 1 1/2 pour le jardin du berger. Là-dessus vit une population animale de 110 bouvillons, 4 vaches et 40 agneaux.

vache, et par conséquent il est obligé d'acheter son lait. Vers le mois de septembre il disparaît et s'en retourne chez lui.

'^''Lecottar. C'està la foisunjournalier et un fermier. Ilconstitue la principale main-d'œuvre agricole, et en conséquence rer-oit un salaire en argent d'environ 13 sous par jour. De plus, on lui loue soit une ca]>aae toute bâtie avec son jardin, soit un emplacement pour la construire, le fermier qui le lui loue lui fournissant la plupart des matériaux. On lui loue encore le droit défaire pâturer sur les terrains de la ferme les animaux qu'il possède et pour lesquels il doit acheter du foin; s'il a un nombreux bétail, il peut aussi, en louant celui-ci au fermier, échanger cette location contre celle équivalente d'un lopin de terre un peu plus grand.

Z° Le fermier. Telle que nous apparaîtrirlandeà travers les descriptions modernes, ses paysans semblent vivre isolés au milieu de leurs champs, dans de misérables huttes, les \allages n'existent pas, les hameaux mêmes sont rares. Nous savons toutefois par Spenser qu'au seizième siècle il n'en était pas de même et qu'on les trouvait généralement groupés dans des villages fortifiés. Ce mode de groupement appelait naturellement la culture en commun, et c'est ce qui existait encore au dix-huitième siècle dans beaucoupde cas. Un certain nombre de familles (comtésde Fermanagh, Leitrim, Sligo), généralement 3, '+, 5, ou 6, parfois 8, rarement plus (on cite cependant des associations de 30 familles) s'entendent pour.loueren commun à quelque gros fermier ou à quelque propriétaire une ferme d'environ 100 acres. Puis, au sein de chacune de ces i^etites associations, on procède à une répartition des terrains, suivant leur nature, j usqu'à faire des parcelles de 5 à () acres. A ces pratiques viennent se mêler, mais pas toujours (car on les rencontre aussi dans les fermes à bétail), deux autres modes que Young appelle rundale et changedale, le premier consistant à ne pas clore par des talus la part de chacun, mais simplement par des guérets que l'on remanie sans cesse, la seconde, à faire tous les ans l'échange des lots. Le rundale existe à Fermanagh à la fois pour les fermes à bétail et pour celles à céréales ; il existe à Leitrim, à Antrim, à Wexford; le changedale existe aussi à Antrim ; mais rundale et changedale sont des mots incon-

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misa Tipperary, le chansedale n'y existepas;lerunclale nese rencontre pasà Mayo. Il semble qu'en ces dernières localités oncultive encore en commun, et qu'il n'y ait aucune jouissance individuelle, même temporaire, d'un bout de champ quelconque ; mais ceci demanderait à être vérifié. En tout cas, les villages de fermiers étaient fort nombreux au Nord (Louth , comme au Sud (Kilkenny, Wicklow. Tipperary, Gahvay, Cork, Kerryj ; c'est surtout vers Limerick, Wexford, King's County, que Young nous fait assister à leur disparition (1). Il a d'ailleurs très bien su noter l'utilité agricole de ces communautés d'habitants. L'Irlandais n'est pas assez riche pour monter individuellement une ferme : dans ce système, au contraire, l'un apportant une vache, l'autre un cheval, l'autre des semences, un cheptel un peu présentable peut être réuni : aussi arrive-t-il que, dans l'attribution des lots, on tienne compte de la mesure plus ou moins grande dans laquelle chacun a contribué à la constitution du cheptel. Cette organisation de jouissance plus ou moins collective nous explique fort bien ce texte un peu obscur des anciennes lois où il est dit que les fils de Yaire (2), pour ne pas déchoir de la situation de leur père ne partagent pas ses biens, ou encore que plusieurs personnes non parentes peuvent s'associer pour assurer à l'une d'entre elles la situation d'aire. Dans l'ancien droit irlandais j'entends par là le droit celtique non mélangé d'éléments anglonormands ), il semble bien que ce soit cette communauté villageoise qui porte le nom de bally en tant qu'organisme du travail, de fine en tant que groupement de personnes. La fuir est donc la famille, au sens du mot latin familia. Un membre de la famille ne peut, dans cet ancien droit, vendre ce que l'on appelle sa part de propriété sans le consentement des autres membres; en effet, ce serait leur donner un associé malgré eux. Il ne peut de même accepter de contracter dans les conditions particu-

(1) Young, t. I, p. 46, 79, 92, 99, 115, 188, 212, 234, 241, 243, .307, 360, 373, 374, 442, 450, 459, 462.

(2; L'aire est un personnage qui, jouissant dune certaine fortune, a droit à certains honneurs et tient une certaine place dans la hiérarchie si minutieusement réglée de la société irlandaise. On voit par là que l'aire est le chef de la communauté d'habitants, bally ou township.

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lièrement onéreuses sur lesquelles nous aurons à revenir et qui constituent le contrat [saer) sans le même consentement, car, en fait, ses co-associés souffriraient de la réalisation des prostations promises qui diminuent au profit d'un tiers la part de la récolte commune. C'était encore cette famille, ou plutôt son agent, le père ou le chef (car le père peut ne pas toujours être le chef), qui consentait au mariage des femmes qui la composaient, et c'était lui qui touchait le prix de ce mariage, envisagé comme une véritable vente (1).

Dans ces petites communautés, on comprend que la question du régime successoral ne se pose pas. Quand il survient un nouvel ayant droit, on procède à un remaniement des lots, ou plus exactement, comme ces remaniements sont périodiques, on avise au prochain changement. Dans les régions où le fermier, suivant nos habitudes occidentales, occupe seul en simple ménage la ferme qui lui a été louée individuellement, il procède à l'établissement de ses enfants par le mode communautaire du partage égal. A Armagh, quand un enfant se marie, le père lui construit une maison près de la sienne et partage sa ferme avec lui. Ce partage du bien loué, Young le retrouve à Down, Antrim, Derry (2). Le droit de continuer le bail est, à la mort du père, partagé entre tous les enfants. Ce partage égal est de tradition. « Chacun, dit un vieux texte qui raconte l'établissement de la propriété individuelle en Irlande au septième siècle, reçut pour sa part neuf sillons de bois, neuf sillons de marais et neuf sillons de terre labourable (3). » Aussi le morcellement de la culture en Irlande atteint-il des proportions effrayantes. L'Irlande, écrivait M. de Lavergne vers 1850, est le pays de la très petite culture, on n'y compte que 300.000 fermes de plus de 6 hec-

(Ij 11 faul noter ici que le mariage temporaire ayant été jadis fréquent en Irlande, il se jtroduisait un [iliénomène assez analogue a l'émancipation par la vente du droit romain. A la première vente, la famille touchait intégralement le prix : à la seconde, une petite part était attribuée à la femme; à la troisième, une part plus considérable, et ainsi de suite jusqu'à la vingtième qui émancipait la femme, et faisait que désormais ce qu'elle gagnait lui appartenait et ne tombait plus à aucun titre dans la communauté familiale.

(2) Young, t. 1, p. 120, 140, 151, 106, 174.

(3) Skene, t. 111, p. 146.

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tares contre 250.000 de moins de 6, et 300.000 de moins de 2. Comme aux Highlands, le mal est accru par la présence des bordiers payés non pas en argent, mais moyennant la sous-location d'un lopin de terre. Cent hectares de terre à la campagne comptent 60 exploitants en Irlande, 30 en Angleterre et 12 dans la basse Ecosse (1>.

Ce dernier trait du partage des fermes nous montre bien que l'Irlandais ne se considère pas comme un pur fermier , mais comme une sorte de co-propriétaire, et Lavorgne a très bien vu qu'en certains endroits, en Donegal par exemple, le tenant right n'est pas le droit pour le fermier sortant de se faire rembourser des améliorations quil n'a pas faites, mais de vendre son droit à la terre au fermier entrant.

Cependant la situation de fait est toute autre. J'ai déjà eu occasion d'indiquer Fétat juridique bizarre des relations qui existent dans le régime du clan entre la terre et la personne du chef. Celui-ci n'en est pas le propriétaire, mais il en est le distributeur, il peut donc colloquer le tenancier là où il lui plaît sans avoir le droit de l'expulser comme propriétaire, quoique ce droit lui appartienne comme juge et comme chef de guerre \Ts-à-vis d'un individu désobéissant dont il apprécie sans contrôle les mérites ou les démérites. Au dix-huitième siècle, les propriétaires d'Irlande sont des Anglais, pourvus par suife des confiscations, non résidents, et qui ont conservé la physionomie extérieure du régime du clan, exerçant tous les droits du chef, mais non plus comme chefs et simplement comme propriétaires. Au-dessous d'eux, de nombreuses causes, leur absentéisme, leur paresse, l'ennui de réunir soi-même les rentes si petites que peuvent seules payer des paysans indigents, le souvenir de l'ancien état de choses leur ont fait conserver des intermédiaires, middtemcn , qui se chargent de la sous-location et de la recette, souvent appelés petits tierns, petits chefs, véritable portrait du tacksman d'Ecosse, aussi rapaces et incapables que lui. Très nombreux, nous dit Young, dans Fermanagh et Leitrim, Armagh,

(I, Di' Lavergne, p. 400.

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lAIeatli, West-Meath, Kilkenny, Cork, ils diminuent de jour en jour en Donegal, Sligo, King's Coimty, Wexford, Clave (1). 31ais ces intermédiaires ne sont pas seuls et il n'est pas rare de rencontrer, au grand détriment de la culture, plusieurs échelles de sous-locataires oisifs, ivrognes, grands chasseurs ou ahsents, superposés à des tenanciers sans bail, indigents, écrasés de corvées, exploités de toutes manières. Et maintenant, rappelons de l'Angleterre, ou de la ville, le landlord et le middlaman , donnonslui un caractère militaire, et nous aurons devant nous avec son chef, ses petits chefs, ses communautés agricoles et ses journaliers, le vieux clan irlandais des temps passés. Mais auparavant, et pour me conformer à la marche que j'ai suivie pour l'Ecosse, je veux placer ici les caractères qu'en dehors de l'état de guerre, le régime de la communa\U(- a imprimés aux Irlandais.

UI. — LORGAXISAÏION COMSICXAUTAIRE DU TRAVAIL MAIXTIEXT CHEZ LES HABITANTS l'eSPRIT DE TRADITION ET l'iXELUEXCE DU VOISINAGE.

Nos lecteurs ont assez souvent trouvé ici même des descriptions du type communautaire pour que ce mot évoque aussitôt à leurs yeux une silhouette assez précise de l'individu auquel il s'applique. Les trois grands traits qui le caractérisent, le respect des vieillards et des choses anciennes, l'apathie dans les manifestations individuelles de la vie privée, l'entrain dans les manifestations collectives, nous allons sans étonnementles retrouver ici.

r Tout ce qui existe depuis longtemps, hommes ou choses, est réputé bon : de là vient le respect des vieillards et de la tradition. Entredeux personnes de rang et de fortune égale, dit le recueil de droit coutumier connu sous le nom de Senchm Mor (septième ou huitième siècle), la préséance appartient au plus âgé. Le devoir du roi, dit un poème de la même époque, est de ne pas tromper les vieillards , de se souvenir de leur doctrine, de suivre les lois posées par les ancêtres ; un autre cite à l'éloge du roi Coirpre ce trait, que, pour rendre la justice, il avait l'habi-

(1) Young, t. I, p. 55, 61, 78, 92. 124, 186, 189, 205, 212, 237, 288, 307.

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tude de prendre conseil de son père. Chacun veut imiter les anaêtres. Le prince Brian, dont le frère a fait sa paix avec les envahisseurs norvégiens et Danois et l'exhorte à suivre son exemple, lui répond ; <(En mourant pour la liberté, nous faisons comme nos pères qui sont morts pour elle, mais ils ne nous ont jamais donné l'exemple de la soumission, » et le clan électrisé court tout entier aux armes. Dans une sphère plus modeste, chacun veut suivre le métier paternel; tout le monde veut vivre de la culture, ce qui crée une demande exagérée de la terre. Toutes les innovations leur sont odieuses. Au dix-huitième siècle, les fours construits par un propriétaire anglais sur la côte Nord-Ouest pour sécher à l'air chaud la morue en temps humide sont détruits par ses voisins (1),

2° Sil'h^landais ancien est aussi prononcé contre les innovations qui ne lui demandent aucun effort, qui se font à côté de lui et sans lui, combien plus résistera-t-il à celles qu'on le sollicitera de faire ! Soti mode de travail et son mode d'existence sont également défectueux. Un mot peint cet Irlandais comme le Highlander; il est très capable d'un effort énergique pour ne pas mourir de faim, il est incapable d'un efiort soutenu pour s'enrichir et s'élever. « Donnez une bonne terre à un paysan, dit à Young un grand agriculteur du Galway, il la ruinera; donnez-lui un mauvais morceau de bruyère, il l'améliorera . » Pour cela, en effet, il suffit de travailler; dans le premier cas, au contraire, il faudrait un labeur raisonné, intelligent, complexe (2i. Young et Lavergne ne tarissent pas en gémissements sur l'état misérable de l'agriculture irlandaise, l'absence générale d'étables et de hangars, la rareté des jardins de ferme, l'imperfection de l'outillage; la charrue primitive, les bêches et les fourches de bois rarement ferrées, de mauvaises voitures, un simple joug droit pour accoupler les bœufs, la pratique du sarclage presque inconnue, les haf>itants en West-Meath, enDerry, enTipperary, préférant au contraire voir leurs récoltes envahies par les mauvaises herbes,

(1) D'Arbois, t. V, p. 189; Wars of Ihe Call, p. 59; de Bovet, Lettres, p. 133; Anderson, p. 306.

(2) Young, vol. I, p. 383; vol. II, p. 43.

parce que cela accroît le fourrage, l'usage de la houe très peu répandu, etc. Très peu d'améliorations ont été faites, très peu d'individus sont susceptibles de les faire, comme le prouve la failjle valeur locative des terres, louées 2 shellings, alors qu'en Angleterre ellesse loueraient 5 shellings, un beaucoup plus grand nombre de capitaux ayant été incorporé au sol et un beaucoup plus grand nombre étant encore disposé à s'y incorporer. Les rendements à l'hectare sont très inférieurs à ce qu'ils sont dans le Nord et l'Est de l'Angleterre. L'assolement se compose d'une récolte de froment sur jachère suivie de récoltes indéfinies de céréales de printemps (Derry, Tipperary, Wexford), jusqu'à épuisement de la terre qui est parfois douze ou quinze ans à se remettre de ce régime épuisant. Les comtés les moins arriérés au point de vue agricole (Louth, Carlow, Kildare, Kilkenny) font encore après la récolte de froment deux récoltes d'orge et d'avoine, tandis que les plus mauvais agriculteurs de l'Angleterre n'en font qu'une (1). Très peu de prairies artificielles, de trèfle, pois, turnps, fèves. Ils laissent perdre toute leur balle et menue paille en vannant leur grain sur la grande route. Ils entravent leurs animaux afin de se dispenser de les garder pour leur interdire l'accès des terres cultivées. Ils ne parquent pas davantage leurs moutons. Ils laissent souvent leur foin et leur paille éparpillés sur le champ et les font consommer sur place par leur bétail au lieu de les rentrer dans les greniers; souvent même ils vendent leur grain en meules pour s'éviter la peine de le battre, ils brûlent leur paille comme combustible au lieu de la vendre et d'acheter avec le prix de quoi se chauffer. Leurs amendements, leurs engrais, quoique sur ce point ily ait déjà de notables améliorations, les préoccupent peu. Ils ne savent pas tirer du varech la moitié de ses avantages; le sable de mer, la marne, la chaux, le gravier calcaire sont très souvent négligés par eux, quoiqu'il soit visible qu'un faible dérangement suffirait à leur en procurer ; ils aiment mieux aller couper de la fougère dans les friches voisines. Pour faire de l'argent le plus vite possible, ils tuent leurs veaux, à Cork par

(1) Young, vol. II, pp. 17, 19 à 22, 186.

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exemple, à l'âge de deux ou trois jours. C'est vraiment manger son bien en herbe.

Si nous nous dirigeons vers le Connaught, le spectacle est encore bien pire. Les pratiques que nous avons vues en usage aux Hébrides, interdites par le parlement irlandais en 1635, persistent encore au temps de Young dans le comté de Mayo, dans celui de Cavan, et il y a peu de temps, alors qu'elles ont disparu du Fermanagh, du Gahvay. On y laboure ou on y herse avec un instrument aratoire simplement attaché à la queue du cheval, le conducteur ne sait pas faire tourner ses bêtes et les conduit à reculons. Pour s'éviter les fatigues du battage, on brûle la paille afin d'en détacher le grain. Au lieu de tondre les moutons, on arrache la laine à la main. On n'utilise même pas \e fumier de ferme, on le laisse s'accumuler sur place et, quand le tas grossit outre mesure et commence à devenir gênant, on préfère déplacer la maison (Ij.

On comprend que cette apathie dans le travail, apathie générale dans un pays où les enfants sont inoccupés, où les femmes ne prennent que très rarement part aux travaux du dehors et par conséquent restent oisives, sauf dans les pays où le filage est répandu (2), on comprend, dis-je, que cette apathie dans le travail engendre à la fois et l'apathie et la misère dans le mode d'existence, dans la manière demployer les ressources acquises.

Disons d'abord la misère dans l'habitation. Cet ancien Irlandais habite une pauvre hutte à moitié en ruines. JacUs, aux dixième et onzième siècles, une habitation se composait d'une série de huttes distinctes. Quand un accident venait à les détruire, c'était plus facile de refaire cette série de huttes que de reconstruire une véritable maison. Il y avait ainsi la hutte où l'on

(1) Young, vol. I, p. '205, 211, 249.

f2) Rien ne peint mieux celte apathie que ce passage où l'auteur des Wars of the Gall, célébrant les victoires de Brian qui ont chassé du Sud de l'Irlande la domination danoise, s'écrie : «■ Il n'y eut pas alois dans tout le Sud de l'Irlande un fils de (jaldhil qui daignât mettre la main au fléau ni au van, ni une femme irlandaise qui lavdt ses vêtements, broyât son grain au pilon ou pétrit ses gâteaux-, ils avaient des esclaves étrangers qui travaillaient pour eux. i^Wars of the Gall, p. 117.) Sur leur négligence à utiliser les ressources de leur pays au point de vue de la pèche, voyez de Bovet dans le Tour du Monde, t. II. p. 1G5}.

mangeait, où l'on dormait, où l'on faisait la cuisine, où Ion brassait la bière ; la hutte où l'on faisait la farine, le pain et le fourrage ; la hutte où les femmes filaient, tissaient et confectionnaient les vêtements de la famille; la grange et trois huttes pour les agneaux, les A'eaux et les pourceaux qui paissaient dans les prés entourant l'habitation. C'est une installation sommaire et à peu de frais (1). A cause de la rareté du bois et de la pierre, on se contente, dans certains districts, de tresser deux cylindres d'osier que l'on emboîte l'un dans l'autre, laissant entre eux un espace circulaire d'un pied environ, et l'on maçonne l'intervalle avec de l'argile, ou bien on plante dans le sol des poteaux entre lesquels on entrelace des branches de coudrier, et sur ce cylindre se plante un chapeau conique de jonc, de paille ou de roseau. Seules, les églises et les salles à manger des rois sont construites en planches. La légèreté de ces constructions n'est en rien la preuve que les habitants n'aient pas renoncé à la vie nomade : sur toute la cùte occidentale de l'Ile, dans les comtés de Galway, Sligo, Mayo, Clare, Kerry, la nature calcaire du sol fournit presque à fleur de terre les matériaux nécessaires à la construction de ces huttes cylindriques en pierres sèches sans ciment que l'on appelle des cloghans (2). C'est dans le Nord-Est que l'usage exclusif du bois persiste, que les habitants au douzième siècle en sont encore à s'étonner de voir construire des églises en pierre, alors que dès le neuvième siècle, on voit s'élever dans tout le Sud des tours en maçonnerie. Et Young signale ce fait curieux de fermiers aisés du comté de Louth qui ne tiennent pas à avoir plusieurs étages ni même des cheminées, quoiqu'ils puissent en acheter. Ce n'est pas une question de fortune. Les bonnes terres du Leinster sont couvertes de cahutes aussi misérables que les terres stériles du Connaught : Young dit qu'il n'a rien vu de plus misérable que celles qu'il a aperçues en \Yicklow. C'est donc l'absence complète de tout sentiment de confort. Si un

(l)Da Bovet, Lettres, p. il, 18 à 20, 111, 141, l'.î; Trois mois en Irlande, t. I, p. 7; t. 11, p. 175.

(2) La forme ronde des habilalions provient de la place du foyer au centre du logement : l'invention des cheminées leur fit prendre la forme oblongue qu'elles conservèrent en Ecosse sans rien changer au mode de conslruclion.

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indi^'idu est riche, il ne cherche pas à mieux se loger, il achètera du hétail au lieu de meubles, ou plutôt il se donnera du repos (1).

La nourriture vaut un peu mieux que le logement. Sans doute elle n'est pas variée, la consommation de la viande est fort rare, restreinte à Noël (Furness en Kildare) , à une dizaine de dimanches dans l'anuée (King's County). Rarement mangent-ils de la viande une fois par semaine fArds en Down, Clonleigh en Derry, Warrenstown) , ou tous les quinze jours (Mahon en Aimagh). Le porc ou la volaille sont plus souvent vendus que consommés par la famille, mais on mange des pommes de terre à discrétion. Le journalier n'étant pas payé en argent, mais en nature, ne peut boire sa paye comme en Angleterre, et ses enfants sont par conséquent mieux nourris que dans la grande ile. En revanche, l'habillement est misérable ; comme l'Irlandaise ne raccommode rien, n'entretient rien, tout ce monde est perpétuellement on guenilles. Il est vrai, ajoute philosophiquement Young, que cela ne nuit point à leur santé; ce qui n'est pas bien certain.

Cette misère et cette apathie avaient pour conséquence de développer chez le peuple irlandais des goûts de maraudage très prononcés. Quand il avait besoin d'une chose qui était à sa portée , plutôt que de faire effort pour eu gagner le prLx, peut-être par souvenir de l'ancien état de choses où la guerre était le mode normal d'acquérir, il mettait la main dessus. Les paysans de Packenham en Meath, dit Young, volent tout ce leur tombe sous la main , même des objets qui ne leur servent de rien, tout le fer qu'ils trouvent, clés, gonds, chaînes, serrures, etc. ; de gros arbres, des charretées de turneps, une récolte entière de froment, disparaissent en une nuit ; ils enlèvent des portes qu'on vient de construire. Ils déferrent les chevaux dans les champs pour s'emparer du fer. A Derry, à Sligo, à Wicldow, à Kildare, à King's et Queen's County, les mêmes faits se reproduisaient plus ou moins (2).

(1) Young, vol. I, p. 47; vol. II, p. 47, 49.

(2) Young, vol. I. pp. 249, 366, 446; vol. II. \>. 146.

3°A cette apathie, à cette mollesse dans le travail, qui fait que Young peut écrire : « Payer treize sous uq journalier en Irlande vous coûtera plus cher que de le payer 2 sh. en Angleterre, » opposez cet autre trait bien communautaire : lui aussi, l'entrain, l'énergie que l'on met dans toutes les manifestations collectives de la vie privée. Un Irlandais fera 10 ou 12 milles pour aller à la foire, n'eût-il à y vendre qu'un agneau ou une couple de poulets, mais du moins il y verra du monde. Comme aux Highlands et pour la même raison, la race a conservé le goût des réunions, de la musique, de la danse. Ces anciens Irlandais étaient passionnés de cette dernière distraction. Après une journée de dur ti-avail, ils ne regardaient pas à faire 7 milles pour aller danser; on dansait tous les dimanches, et rien n'était plus comique que ces gens déguenillés, sans bas ni souliers, dansant des menuets dans des granges enfumées. Pour les mêmes raisons que le Highlander, l'Irlandais est curieux. « Demandez à un Irlandais, dit Knox, le chemin pour aller à Lurgan, il vous répondra : « Est-ce que c'est à Lurgan que vous allez? » Puis : « C'est un bien bel endroit. Est-ce que vous n'y avez jamais été? Vous venez sans doute de Dulilin? » L'instruction est très répandue; tous les enfants, même les plus pauvres, savent lire, écrire et compter, mais le maître le plus apprécié est encore le maître de danse, maître ambulant toujours choyé. On danse et l'on boit au.x noces, on hurle , on boit et on prise aux enterrements. « Ce qui me frappa le plus chez les gens du peuple, dit Young, c'est leur vivacité et leur volubilité. Ils parleraient et priseraient sans fatigue jusqu'au jour du jugement dernier (I). »

[A suivre.) Ch. de Calan.

(1) Young, vol. I, p. 27, 60, 64, 68, 99, 175, 238, 238, 423,459, 446.

Le Directeur-Géra7it : Edmond D£M0Lms.

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