II. — LKS PDISSA\CES ET LA QUESTIOX I) ORIENT
La Question d'Orient présente un vif intérêt pour toutes les Puissances de l'Europe, par des motifs très différents selon qu'elles appartiennent à l'un ou à l'autre des deux groupes que nous désignerons ainsi : 1° le groupe des ambitieux; 2° le groupe des conservateurs. Dans le premier figurent la Russie, l'Autriche et l'Italie. Dans le second se rangent l'Angleterre et la France. L'Allemagne est dans une position intermédiaire; sa tendance la plus naturelle devrait la porter à se placer dans le deuxième groupe, mais les circonstances la font hésiter et l'inclinent sensiblement vers le premier. Examinons de près les raisons qui déterminent la politique de chaque gouvernement.
La Russie est, au fond, un État oriental par en bas, par ses familles patriarcales et sa communauté du mir, mais avec une classe supérieure élevée et iustruite à la mode occidentale. De là, d'une part, son gouvernement autocratique, qui répond à l'organisation sociale de la masse de la population, et d'autre part ses relations directes et ses ressemblances extérieures avec les pays d'Europe. N'oublions pas d'ailleurs que son armée et son administration ont été organisées à l'origine et dirigées longtemps par des Suédois et des Allemands, qui ont établi là une sorte de compromis, de cote mal taillée entre le régime des peuples de l'Orient et celui des nations de l'Occident. Cet ensemble de circonstances a créé en Russie un gouvernement très bureaucratique, et qui pourtant agit assez peu dans la sphère des intérêts locaux. Comme la Turquie, il ne s'occupe guère que d'assurer l'ordre par sa police générale, de défendre le pays et d'entretenir les relations extérieures. Cependant, étant mieux et plus fortement organisé que la Porte , grâce à l'intervention d'éléments étrangers (1) nombreux, il fait beaucoup plus et sou-
(1) Étrangers avi moins par l'origine première et la formation sociale, comme les Finlandais et les Allemands des provinces baltiques, sans parler des nombreux Allemands d'Allemagne qiii passent au service russe.
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vent mieux que le gouvernement ottoman, sans que Ion puisso toutefois comparer le régime russe à celui de l.Vngleterre, ou même de la France, pays centralisé, lui aussi, mais déjà très différent.
Il résulte de cet état de choses que le gouvernement russe, très absolu, très encombre d'agents, très militaire, a tourné la meilleure part de son attention vers les entreprises extérieures. Depuis que la Russie a pu se concentrer et s'organiser sous la conduite de ces éléments étrangers, c'est-à-dire depuis Pierre I", elle n'a pas cessé de s'étendre en tous sens. Son ambition est insatiable pour la raison fort simple qu'elle résulte des vues particulières d'une vaste hiérarchie de bureaucrates et d'officiers, dont chacun voit dans la conquête une occasion d'avancement et de récompenses. Et comme le peuple russe, émietté en familles et en mirs fermés, isolés les uns des autres, ne peut faire contrepoids à la pression de son gouvernement, la politique de celui-ci reste fixée invariablement dans le même sens. Si le souverain essayait de la modifier à l'encontre de la bureaucratie et de l'armée, il ne trouverait, en dépit de l'atfection filiale dont il est 1 objet, aucun point d'appui dans ce peuple sans cadres.
On comprend dès lors l'attitude de la Russie vis-à-vis de la Turquie. Autrefois, elle la touchait sur une longue ligne allant du Pruth à la Caspienne; la mer Noire était alors un lac turc. La Russie s'est emparée de la rive Nord de cette mer et des deux versants du Caucase. Sur le Pruth. elle a fait des efforts inouïs pour atteindre les Balkans, les dépasser et gagner Constantinople. Ce serait chose faite, si les autres États intéressés n'étaient intervenus, et n'avaient obligé les Russes à s'arrêter sur le Danube. Aujourd'hui, ils attendent une occasion favorable pour continuer le mouvement. Est-ce donc pour eux une nécessité nationale, un besoin certain? Nullement, car leur immense territoire possède tous les débouchés nécessaires. Les détroits sont ouverts sans restriction à leur commerce, aussi bien dans la Méditerranée que dans la Baltique; au point de vue économique, rien ne les gêne; au point de vue politique, personne ne les menace. Cependant leur ambition n'est pas douteuse, et cette ambition est
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dangereuse, parce qu'elle résulte non pas d'un intérêt national défini;, limité, mais d'une foule d'ambitions personnelles qui se renouvellent avec chaque génération d'employés et de militaires, et qui, par suite, sont indéfiniment extensibles. La Hussie prendra tant qu'il restera quelque chose à saisir autour d'elle, à moins qu'elle ne se brise auparavant par l'action de son propre poids, devenu démesuré relativement à sa force de cohésion intérieure.
Après la Russie, la Puissance la plus à craindre pour la Turquie est l'Autriche. Là aussi la volonté nationale compte assez peu, en dépit de l'appareil représentatif et des discussions parlementaires. L'administration et l'armée y tiennent aussi le haut du pavé, et poussent à l'action politique extérieure. On peut s'en rendre compte par les affaires de la Bukovine A. la fin du dixhuitième siècle, et de la Bosnie-Herzégovine en 1878, sans parler des provinces brabançonnes et italiennes, qui fournissaient autrefois à de nomljreux agents civils et militaires des postes rétribués, des décorations et le reste. Aussi l'Autriche guette-i-elle avec vigilance les événements d'Orient, trouvant qu'une belle part de la péninsule des Balkans, de Novi-Bazar à Salonique, arrondirait joliment son domaine. Cela compliquerait encore sa situation intérieure, déjà si anarchique, mais qu'importe; il faut avant tout donner satisfaction aux ministres et aux généraux auxquels une si ])elle acquisition ferait un nom historique, sans parler de leurs subordonnés. La masse des appétits privés se cache sous de grandes idées exprimées par des mots solennels : l'intérêt de la monarchie, la gloire nationale, les hautes pensées politiques, etc. On en trouve toujours pour jeter de la poudre aux yeux de la foule ébahie et naïve, qui marche, paie, soulfre et meurt pour des mots qu'elle applaudit sans les comprendre et des intérêts étroits qu'elle sert aveuglément. Ajoutons toutefois que l'Autriche est entraînée aussi dans cette voie parla politique russe. Chaque agrandissement de sa voisine lui parait une menace, excite son émulation, et la pousse plus avant dans une direction mauvaise, singulière compétition, où tout succès est en réalité une cause d'affaiblissement pour celui qui le remporte.
Quant à l'Italie, sa collaboration n'est pas douteuse en cas
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de partage. C'est une des nations d'Europe les plus mal organisées, socialement et politiquement. Son agriculture est misérable, son industrie ne brille un peu que grâce à la direction et auxcapitau.x de l'étranger, et aux droits prohibitifs. La classe supérieure est inoccupée, la classe inférieure abandonnée à ellemême. Le gouvernement, encombré de sinécures, ballotté entre des coteries avides de pouvoir et de gaspillage, est conduit par des politiciens incapables de diriger une réforme sociale sérieuse et profonde, mais toujours prêts à dissimuler leur nullité sous Téclat des entreprises extérieures. Jeter la conquête de Tripoli en pâture à la badauderie de la foule . pour lui faire oublier un instant sa misère, serait pour un ministère une singulière bonne fortune, qui allongerait son e.xistence pour quelques mois. Il y a aussi Trieste et Trente à prendre ou à acheter par une collaboration empressée. Avec tant de bonnes raisons pour agir, l'Italie serait disposée avant tout autre à « résoudre » la Question d'Orient par une répartition de dividende faite aux opérateurs. Nous verrons bientôt ce que vaudrait une telle solution.
Voici en dernière ligne l'Allemagne. Jusqu'à ce jour cet État n'a pas pu manifester des vues de conquête Mis-à-vis de l'Empire ottoman, n'étant point à bonne portée. Mais il a pourtant une organisation politique imbue de l'esprit de conquête. Cet esprit, les Etats allemands l'avaient pour la plupart de longue date, mais la Prusse plus peut-être que tous les autres, par l'eifet de la persistance chez elle des tendances militaires de la décadence féodale. Or c'est la Prusse qui a centralisé l'Allemagne, qui la dirige aujourd'hui, et qui lui a imposé les charges d'une armée formidable. Peut-on concevoir une pareille armée, avec ses énormes cadres composés exclusivement de professionnels, comme imbue uniquement de l'idée de la défense du territoire? Cela ne serait pas vraisemblable. Un soldat de métier est naturellement porté à désirer l'action, c'est-à-dire la conquête, où il se distingueia et se mettra hors de pair. On peut dire qu'une telle armée est un poids qui pèse régulièrement, obstinément, pour faire pencher la balance politique vers la guerre,
Toujours est-il qu'ici l'Allemagne peut être amenée à se porter du côté des ambitieux, soit pour régler, à la faveur d'une occasion, un état de choses ruineux, soit pour soutenir l'une des parties, spécialement l'Autriche, et appuyer ses prétentions en se faisant payer en Galicie, en Silésie ou ailleurs. Ce serait U une pauvre politique, contraire en fait aux intérêts bien entendus d'un pays qui peut prospérer pleinement par la paix, et qui ne tirera de la guerre que des causes d'affaiblissement et de ruine. Mais on remonte difficilement les courants sociaux, et l'Allemagne n'est pas sortie, tant s'en faut, du régime où la nation est encore incapable de faire prévaloir ses intérêts d'ensemble sur les vues particulières de la classe dirigeante, qui est ici principalement une aristocratie de fonctionnaires civils et militaires.
Restent, indépendamment des petits États, dont nous ne tiendrons pas compte ici, la France et l'Angleterre; leur situation et leur attitude respectives méritent un examen spécial.