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I. — L ISOLEMENT POLITIOCE

Socrate, lorsqu'on examine les causes de son procès et de sa mort, apparaît comme le bouc émissaire de la sophistique . Son chiUimont n'est pas personnel. Le verdict des juges atteint en lui une doctinne, une classe d'hommes, tout un ensemble d'idées réputées dangereuses. Victime e.vpiatoire, il paye pour tous ceu.x qui ont pu faire plus ou moins comme lui. Nous n'avons pas à aller chercher bien loin pour trouver des exemples de ces « satisfactions » données à une vaste indignation publique. Il est des situations où ces sortes de sacrifices sont estimés nécessaires. Ces proscriptions sont aux irritations populaires ce qu'une soupape levée à propos est à un excès de vapeur. Par elles les ressentiments, prêts à faire explosion, s'écoulent en faisant plus de bruit que de mal. Mais on sait aussi que la victime n'est pas toujours choisie parmi les plus coupables. Pour sauver les animaux de la peste, ce n'est pas, on le sait, le plus chargé de méfaits qui se voue ou est voué d'office à la mort.

Socrate meurt comme sophiste (1), pour avoir commis des faits qu'on pouvait depuis longtemps reprocher aux sophistes, pour avoir compromis le respect de la tradition chez les jeunes gens, à linstar des sophistes ; pour avoir ébranlé la croyance légale aux dieux de la cité, croyance déjà fort endommagée par les sophistes.

Pourquoi donc les accusateurs, épargnant l'ensemble des sophistes, s'en sont-ils pris plus particulièrement à Socrate? Pourquoi, tandis que les Gorgias et les Protagoras amassaient

(i) Hegel et Grote font de Socrate un véritable sophiste. Zeller l'admet avec les atténuations convenables. Dans l'antiquité, on sait (ju'Aristophane a personnifié la sophistique dans Socrate. Enfin An>lus, l'un des accusateurs de Socrate, était en même temps un des adversaires les plus acharnes des sophistes.

drachmes et honneurs, quelques esprits éminents, moins audacieux dans leurs doutes, plus moraux dans leur enseignement pratique, oflraient-ils prise à l'action légale? Pourquoi Socrate, parmi ces esprits éminents, occupe-t-il surtout une place toute particulière? Sur quoi se fonde cette préférence dans la poursuite d'un délit commun alors à tous ceux qui faisaient profession d'enseig-ner?

Une première réponse se présente avant toute autre : les sophistes fabriquaient des politiciens, et Soci'ate nen fabriquait pas.

Les sophistes, nous l'avons montré (1), formaient les jeunes gens en vue de l'exercice du pouvoir. Leur but unique, exclusif, était de les armer pour les luttes oratoires de la politique et de les mettre à même de monter, de monter toujours dans ce labyrinthe de magistratures où les législateurs athéniens s'étaient plu à entortiller le réseau compliqué de leurs précautions démocratiques.

Par leurs élèves, les sophistes, ou tout au moins la plupart d'entre eux, avaient donc un pied dans le pouvoir. Ils avaient là des amis, des fidèles, d'anciens écoliers qui. soit par reconnaissance, soit dans l'espoir de voir leurs enfants se former à la même école, ne pouvaient que garder une sympathie raisonnée ou instinctive pour les précepteurs qui les avaient si bien dégourdis eux-mêmes (2).

C'est là un point d'appui solide contre les accusations toujours possibles dans un milieu où les croyances peuvent devenir un crime de lèse-cité. Le sophiste est donc exposé, dangereusement exposé, mais l'ascension politique de ses élèves le met en meilleure posture pour échapper au danger. Ajoutons qu'en sa qualité de marchand d'idées, d'homme adonné à une profession lucrative, il évite de s'exposer gratuitement et ouvertement. Il n'a pas d'opinion politique , pas de plan de réformes qui le fasse

(1) Voir, livraison d'octobre. Le (ypf du xophiste.

(2) Socrate, parlant des sophistes dans r/4poZojr!e de Platon, constate que ceux-ci, dans leur commerce avec les jeunes gens, « en retirent de l'argent et de la reconnaissance ".(^ApoL IV.)

mettre à l'index. Son ambition est de mettre ses élèves en état d'ergoter n'importe comment sur n'importe quoi. Il se désintéresse du reste.

Ce point d'appui, ces garanties manquent à Socrate.

Ce dernier, nous l'avons dit, enseigne gratuitement, en amateur, pour le plaisir. Son but n'est pas de former des politiciens. Au contraire, il se moque de la politique. Son cénacle se recrute principalement parmi les aristocrates, les boudeurs, ceux qui fuient les fonctions publiques ou cjui n'ont aucune chance d'y arriver. Donc, pas moyen de se ménager des protecteurs. L'affection de ses disciples est fort vive à son égard, mais, si l'on nous permet un jeu de mots qui est tout à fait démise ici, cette affection ne peut que rester exdxxsvvemcni platoniq ue .

Nous avons suffisamment parlé, dans notre précédent article, de ce dr lâchement de Socrate à l'égard des fonctions publiques, soit pour lui , soit pour la grande majorité de ses disciples. (I Quiconque, lui fait dire Platon, veut se consacrer à la défense de la justice doit être homme privé et non homme public (1). » Nous avons reconnu qu'il y avait là pour Socrate une force. Mais ce qui était force au point de vue de la doctrine était faiblesse au point de vue des circonstances. La république athénienne, alors plus que jamais, faisait prédominer l'action publique sur les naturelles influences de la vie privée : le principe antique, qui considérait le citoyen comme fait pour la cité, aboutissait à donner la plus abusive puissance aux politiciens; et, de politiciens, Socrate n'en avait pas. Il avait renié Critias et Alcibiade, les seuls de ses disciples qui fussent devenus puissants dans Athènes, et le premier, comme nous le savons par Xénophon, lui avait même gardé de vivaces rancunes (2). C'était précisément le contraire d'une protection. Non; Socrate est bien seul, sans protecteurs ofliciels, sans relations parmi les gros bonnets du gouvernement. Il le sait, il le dit, il en est fier, cela lui est égal, il en accepte bravement les conséquences, et ne se gène pas, étant

(1) 'lotojTjûïiv, à))à (J.r; SrifiOTieoEiv. lApol. \ix.)

^2) Crilias essaya, étant tyran, d'interdire à Socrate loul entretien avec les jeunes gens. (Xénophon, Mém. ii.)

prytane lors du fameux procès des généraux vainqueurs aux iles Arginuses, pour dire blanc quand tous ses collègues disent noir. Cette originalité lui sourit, et sourit sans doute à son groupe, à ses admirateurs. Seulement, ces genres de gloire Unissent souvent par se payer cher. Isolé comme il l'est, Socrate est à la merci de la première attaque un peu vigoureuse. Plus avisés, et mieux défendus, les sophistes sont, sauf exception, assurés contre ces accidents. Aussi la masse des griefs accumulés contre eux, ne pouvant se faire jour dans leur direction, refluera naturellement sur les rares débitants d'idées qui n'auront pas à leur disposition d'aussi bons moyens de défense. C'est là un élément négatif de la question qu'il ne faut pas perdre de vue. Nous ne savons pas encore pourquoi succombe Socrate, mais nous savons que si quelqu'un doit succomber, ce sera lui plus facilement que tout autre.

Pythagore avait succombé à Crotone, et nous avons vu cependant combien était puissante la corporation pythagoricienne. Bien plus facile est l'assaut contre Socrate, qui représente les mêmes tendances sans disposer d'un organisme militant dans la cité. Ceci établi, passons en revue les assaillants.

Et d'abord, fidèles à notre méthode d'observation, arrêtonsnous aux phénomènes extérieurs d'hostilité qui se produisent, longtemps avant l'accusation, contre la personne de Socrate. Nous examinerons ensuite le fond même de l'accusation, officiellement formulée par ses détracte\irs.

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