II. — LE COURANT D HOSTILITK
Socrate, dans Y Apologie que Platon met dans sa bouche, s'efforce de montrer aux juges les causes de l'inimitié qui le poursuit. Il constate d'abord ce qu'il y a de vague et d'insaisissable dans ce courant hostile. '< Il y a déjà bien des années, dit-il, que j'ai été accusé auprès de vous et par de nombreux adversaires... Ce qu'il y a de plus bizarre, c'est qu'il mest impossible de les connaître et de dire le nom d'aucun
d'eux, à l'exception d'un certain faiseur de comédies (1) ». Ce dernier trait vise Aristophane. Mais pourquoi lui en veut-on ainsi? Pourquoi des milliers d'inconnus le condamnent-ils sans le connaître, comme on condamnait sans le connaître le juste Aristide? Socrate lexplique. La cause de tous ces froissements, c'est sa méthode, c'est-à-dire l'ensemble de ses allures, de ses procédés, sa manie d'interroger tout le monde, et le sans-gêne avec lequel il laisse voir à beaucoup de ses interlocuteurs qu'il les tient pour des " pas grandchose ». Il avoue que deux causes l'ont rendu impopulaire. Premièrement, il fait profession d'enseigner la sagesse. L'oracle de Delphes, répondant à son ami Chéix'pbon, a dit que Socrate était le plus sage des hommes. Fort de ce témoignage, Socrate cherche s'il trouvera d'autres sages. Il déclare avoir cherché partout, et n'avoir à peu près rien trouvé. Il a c\\evc\iè d'abo7'd [idivmxlespoliticiens, puis parmiles poètes, puis parmi les nrtistes (ou artisans) (2). Partout il a été déçu. Voilà qui n'est pas flatteur et qui range dans le camp antisocratique trois catégories d'individus assez importantes dans la cùr et dans la v///e d'Athènes : 1" les politiciens, -I" nombre de lettrés, 3° les petits ouvriers lil^res et citoyens, nomljreux dans la commerçante Athènes et qui fournissaient de redoutables démagogues (3). En fait, nous voyons que, des trois accusateurs de Socrate, Anytus était poète ; Mélitus, corroyeur et politicien, Lycon, rhéteur ou orateur. Au fond, ces trois dédains de Socrate peuvent fusionner en un seul : le dédain de la démocratie appuyée sur les petits métiers urbains, exploitée par les rhéteurs et courtisée dans les cérémonies officielles par les poètes, même par ceux qui, en flattant la masse, s'efforçaient, comme Aristophane, de la ramener à d'autres idées. Socrate et Aristophane, sur cette démocratie, pensent exactement la même chose. Seulement Socrate est philosophe; il ne cherche que les applaudissements d'une élite; il n'a besoin de flatter personne; il fait très bien avaler ses pilules sans les dorer. Aristophane est poète ; son mé-
(1) ApoL, H.
(2) Mot àmot, ceux qui travaillent de la main, -/eipotcyva;,
(3) Cléon le corroyeur, par exemple.
tier est de charmer, de délecter le peuple, un peuple de trente mille spectateurs qui demandent impérieusement à rire. On conçoit le mépris ou tout au moins l'éloignement de Socrate pour des hommes de ce type. Mais, s'il est facile à Socrate de se tromper sur Aristophane, il est encore plus facile à Aristophane de se méprendre sur Socrate qui, toujours mêlé aux sophistes, ergotant avec eu.v, admettant leurs procédés, leurs terrains de discussion et bien souvent leurs principes, ne se distingue pas très sensiblement, aux yeux d'un observateur superficiel, des maîtres reconnus de la sophistique.
La seconde raison que donne Socrate de l'aversion qu'on a contre lui, c'est 1 enthousiasme de ses propres disciples pour sa méthode d'enseignement ; la maïeutique, corsée de l'ironie. Socrate éprouve les gens, pour voir s'ils sont sages. Ses disciples veulent en faire autant, et éprouvent à leur tour les gens qu'ils rencontrent. En les éprouvant, ils se targuent des enseignements de Socrate. L'homme qu'on éprouve ainsi n'est pas toujours bien aise de servir de matière à une expérience, d'autant plus que les disciples, on peut le conjecturer, doivent s'y prendre moins adroitement et moins délicatement que Socrate. De là, contre le maître un concert de récriminations. Le mécontentement, rayonnant ainsi de tous les côtés, s'éparpille et se multiplie en raison du nombre des disciples. Toutes les victimes de l'ironie, soit du maître, soit des disciples, coalisent obscurément et lentement leurs rancunes. Tel est l'inconvénient de cette familiarité socratique dont nous avons signalé les avantages. C'est le revers de la médaille. Tout le monde n'est pas d'humeur à se laisser ax'rèter et captiver au passage, comme un Xénophon, par un Socrate qui met son bâton en travers de la rue. Il est des gens plus pratiques, ou plus occupés, que ces procédés n'amusent guère. Au fond, cet original de Socrate devait agacer pas mal de gens. Xénophon voile avec soin ce trait, et c'est un des principaux reproches que l'on fait à ses Mémorables, d'ailleurs si véridiques par tous les autres points. Son Socrate est trop calme, trop doux, trop " pasteur protestant », trop « vicaire de NVakefield ». Chez lui tout est miel, rien n'est tiel. Le Socrate de Platon, avec sa vé-
hémente insolence, ses bravades, cette verve ironique dont il accable les juges dans V Apologie, est peut-être exagéré en sens inverse, mais on devine que la vérité est entre les deux (1). Avec ses idées, sa familiarité, ses allures vagabondes, son habitude d'interroger n'importe qui, sa malice fine et railleuse, Socrate n'a pu faire autrement que de récolter des inimitiés personnelles. On en veut aux gens qui viennent à brùle-pourpoint, et à propos de bottes, vous démontrer que vous n'êtes pas aussi intelligent que vous le croyiez. Un sophiste, cantonné dans son école, n'instruisant que les disciples payants, et laissant les autres tranquilles, ne se serait pas mis dans ces mauvais cas.
Or, si l'aversion vague et générale peut se comparer à un magasin d'explosifs qui s'emplit sans cesse, les haines personnelles, quand elles s'y ajoutent, peuvent, dans le même ordre d'images, être assimilées à l'étincelle qui y met le feu. Les rancunes privées ont beau jeu loi'squ'elles peuvent se servir des mouvements de l'opinion et les transformer en machines de gueire. Cela devait finir par arriver. L'hostilité, longuement accrue, après s'être confinée dans le domaine des rumeurs, après avoir fait irruption dans une comédie satirique, devait, grossissant toujours sous l'action d'une cause toujours présente et toujours agissante, se ti^aduire par une dénonciation en règle devant les tribunaux de la cité.
Seulement, on ne va pas accuser un homme de ce qu'il vous a vexé, froissé, humilié, ou de ce que ses disciples en ont fait autant. <>n accuse quelqu'un d'un fait visé par quelque code, d'un crime ou d'un délit pré^'u par la loi, propi-e à exciter de nobles indignations dans le public et à fournir, aux « ministères publics » de bonne volonté, de décents réc|uisitoires. La formule accusatrice, libellée par Mélitus, fut la suivante, mot pour mot : « Socrate est coujiable en ce qu'il corrompt les jeunes gens, et en ce qu'il ne reconnaît pas les dieux reconnus par la cité, mais bien des divinités nouvelles. »
(1) Xénophon fait une apologie pour les cnnemix, et atténue tout ce qui pourrait indisposer contre Socrate. Platon fait une apologie pour les amis et met en relief, au contraire, tout ce qui peut renforcer l'enthousiasme de ces derniers.
SOCRATE ET SON GROUPE. '<^'i
Le premier grief allégué contre Socrate, c'est donc la corruption de la jeunesse. C'est la majesté, la dignité de la famille qui réclame vengeance contre lui.
m. SOCRATE LT LA FAMILLE.
L'auditoire de Socrate, avons-nous dit, se compose exclusivement déjeunes gens. Il en est de même de celui des sophistes. La raison en est simple et naturelle. La jeunesse est encore, à un certain degré, l'âge de Y éducation, et quiconque, soit par métier, soit par goût, entreprend iVélcver quelqu'un, ne peut guère s'adresser qu'à des personnes jeunes. II ne peut être ici question des enfants qui, avant l'âge de seize ans, demeurent au foyer ou dans des écoles fermées, et ne participent point encore à la vie publique.
Les sophistes n^ont autour d'eux que des jeunes gens, parce que la jeunesse est l'âge où l'on peut se former aux discussions politiques. Socrate ne prêche guère qu'aux jeunes gens, parce que les hommes mûrs ont leurs idées faites et n'adoptent pas facilement celles dautrui. Il préfère les jeunes aussi pour le charme naturel à cet âge, beauté physique, naïveté, grâce, enthousiasme facile, et, en amateur qu'il est, en homme qui, professant gratuitement, peut choisir ses élèves, il s'adresse plus particulièrement à ceux qu'il voit le mieux doués de toutes les qualités du corps et de l'esprit.
Par là encore, le cas se distingue sensiblement de celui des sophistes. L'écolier des sophistes est allé de lui-même à son maître; il a payé pour recevoir une provision d'idées et de phrases; on lui en donne pour son argent. S'il n'est pas content, on ne le plaint pas; si l'enseignement est pernicieux, on lui dit : « Fallait pas y aller 's et les pères de famille qui voient d'un mauvais œil les doctrines d'un Gorgias n'ont qu'à ne pas laisser courir chez lui leur progéniture. Socrate, au contraire, recrute ses auditeurs dans les rues. C'est plus grave. Derrière le jeune homme (jui s'e.xtasie aux enseignements socratiques, le père
de famille peut surgir, soupçonneux ou irrité. Les pères, en général, n'aiment pas les blancs-becs qui raisonnent trop bien, et Socrate apprend à raiscmier avec un grand luxe d'arguties, comme tous les sophistes ses confrères/quoique avec une prodigieuse supérioi"ité de vues intellectuelles. Le Phidippide d'Aristophane battant son père, et lui démontrant par a -^ b qu'il a le droit d'agir ainsi, n'est évidemment que la caricature d'un type l'éel, observé par l'auteur.
Il est certain que la doctrine de Socrate, en poussant les jeunes gens à ne se conduire que par la raison , devait les porter en certains cas à agir d'une façon peu conforme aux traditions ou aux volontés paternelles. N'oublions pas que nous sommes en plein essor commercial. Les origines de la famille grecque sont patriarcales, mais la piraterie d'abord, le commerce ensuite, ont fortement ébranlé l'autorité des anciens, des vieillards. Sparte, type à part, les vénère encore. On cite Sparte, pour ce fait, à Athènes et ailleurs avec cloge, preuve que ce respect décline presque partout. Or le commei'ce engendre, non pas toutes les initiatives, mais une certaine espèce d'initiative. Les jeunes gens, séduits par l'appât du gain, quittent volontiers le toit paternel pour s'embarquer dans des aventures lucratives. Il y a donc, dans le jeune public de Socrate, une prédisposition à accueillir favorablement ce qui peut porter à l'indépendance. Socrate, en d'autres termes, fournit des formules philosophiques à des émancipations qui s'ignorent, à des insurrections de volontés propices qui sont heureuses de revêtir cette forme intellectuelle et relevée. Mais on conçoit que certains pères ne sont pas contents. De fait, nous savons que certains d'entre eux se plaignaient ouvertement de l'ascendant que Socrate avait su prendre sur leurs fils (1).
Ce qui tend à prouver qu'il en était ainsi, c'est le soin minutieux que prend Xénophon, en bon apologiste, de nous montrer à chaque instant un Socrate bénin et sermonneur, qui apprend à la jeunesse à respecter père et mère, frère et sœur, etc.
(t) xénophon, Mêin. ii, 65.
Il y a là une préoccupation cravocat digne de remarque. Que Socrate ait tenu ces propos anodins, la chose est possible, et même certaine ; mais quels autres propos tenait-il indépendamment de ceux-là? C'est ce que Xénophon n'avait pas à dire, et ce qu'il ne dit pas. Toutes les exhortations morales des Mémorables ne pouvaient probablement racheter, aux yeux des vieillards sévères, le levain de discorde introduit dans les familles par lart trop parfaitement appris et retenu de l'argumentation socratique. Anytus exploitait même cette crainte chez les juges de Socrate, et leur rappelait qu'ils éidUeni personnellement intéressés aie condamner. « sans quoi leurs enfants seraient tous corrompus sans exception » (1).
Mais la direction donnée à rintellieence des jeunes gens n'intéresse pas seulement la famille. Elle intéresse encore la cité. Or la cité n'est pas contente de la façon dont Socrate forme ces jeunes tètes. Que les sophistes leur enseignent à soutenir le pour et le contre, peu importe. On ne proscrit pas les virtuoses. Les hommes à principes sont plus redoutés. Or Socrate a des principes, et il tient, — avec quelle passion, nous lavons vu, — à les inculquer à ses disciples. Mais ces principes, au point de vue athénien, sont éminemment subversifs.
L'enseignement de Socrate, qui peut conduire indirectement au mépris du père, conduit directement au mépris du magistrat.
Le magistrat est un être plus sacré dans l'antiquité que chez nous. La cité n'a pas charge seulement de matériel ; elle a charge d'âmes. L'enfant ne sort de la famille paternelle que pour entrer dans la famille civique, où l'attend une autorité et une providence analogues. L'Hermès hégémonios le prend à seize ans. au seuil du foyer. A dix-huit ans. il prononce le serment des éphèbes, devant l'autel appelé " foyer commun du peuple )>. Le cosmète, magistrat spécial, est préposé à sa surveillance. A vingt ans, c'est la majorité politique: à trente ans, l'entrée au Sénat. A soixante ans seulement la cité le laisse tranquille,
(1) Platon, Apol. xvii.
n'exigeant plus de lui ni fonctions publiques ni service militaires, etlui permet gracieusement de se reposer. Rappelons-nous que nous sommes dans la plus jalouse des démocraties, que les magistrats sont excessivement nombreux et que l'individu que vous coudoyez, que vous rudoyez aujourd'hui, a des chances sérieuses d'être demain stratège, héliaste, épistate, prytane ou n'importe quoi. Or, cette magistrature, Socrate ne se gêne pas pour lui dire deux mots : « Il excitait au mépris des lois établies, disant que c'est folie de choisir avec une fève les magistrats de la cité, tandis que personne ne voudrait se reposer sur le hasard du choix d'un pilote, d'un architecte, d'un joueur de flûte, enfin d'un de ces hommes dont les fautes sont bien moins nuisibles que les erreurs de ceux qui gouvernent la cité. De tels discours inspirent aux jeunes gens le mépris de la constitution {-z'/.'.-iiy.z) et les rendent violents (1) ».
On nous dira qu'Aristophane, lui aussi, ridiculisait les magistrats -2). Mais la comédie, c'est la comédie, et l'éducation, c'est l'éducation. On permet aux auteurs comiques beaucoup de choses qu'on ne tolérerait pas chez un précepteur. Pensez à ce qui arriverait si, de notre temps, un instituteur, libre ou universitaire, se permettait en classe la centième partie des critiques adressées au gouvernement par les journaux (3). Sans doute, une certaine tolérance règne sur le chapitre des idées, dans la société athénienne. Mais la patience a ses limites. Socrate , attaquant et raillant chaque jour la démocratie régnante, demandant sans cesse, avec ironie, si on peut être pilote sans avoir appris l'art de la navigation, joueur de flûte sans avoir appris la musique, architecte sans avoir étudié l'art de bâtir des maisons, vexait d'autant plus le monde officiel que ses railleries tombaient dans des âmes jeunes, tendres, enthousiastes, qui, avec le concours des circonstances, du hasard, des bouleversements politiques, pouvaient jouer un rôle quelconque dans l'avenir.
(1) .Xéncjplion, Mémorables, u. L'auteur rapporte ici les propos des ennemis de Socrate.
(2) Notamment dans les Guêpes.
■3; Il > a une grande analogie entre le rùle actuel de Ja presse, et le rôle de là comédie dans l'Athènes de Péricles.
Le père et le magistrat s'unissent donc pour proclamer dangereuse l'inlluence de Socrate sur cette jeunesse qui leur appartient au même titre, dont la moralité les regarde conjointement. iMais cette UK-fiance sera bien autrement excitée si ce père de famille, prêtre à son foyer, si ce magistrat, prêtre en certains cas dans la cité (1). s'aperçoivent que les enseignements de ce précepteur séditieux et aristocrate vont jusqu'à détruire « les dieux que reconnaît la cité » et à introduire « des divinités nouvelles ". Le cas devient plus grave que jamais. La religion entre en scène.