IV. SOCRATE ET LA RELIGION
Remarquons avant tout que la seconde partie de la formule d'accusation contre Socrate ne constitue pas au fond un grief à part. Les idées de Socrate sur la divinité sont aux yeux des Athéniens un des moyens dont il se sert pour corrompre la jeunesse. Seulement, comme ce genre de corruption est de beaucoup le plus grave, il mérite une mention à part.
Plusieurs historiens de la philosophie s'accordent à admettre que le côté religieux est le plus remarquable et le plus original de la doctrine socratique; c'est le cachet entre tous, qui l'a marquée de la plus forte empreinte. C'est aussi le point par lequel le philosophe a été vulnérable. M. Fouillée reconnaît que c'est Socrate qui a « introduit dans la religion rélément dialectique et métaphysique (2) », et M. Alfred Croiset, qui appelle Socrate le « fondateur du spiritualisme », estime qu'il « a été victime d'une violente réaction religieuse, étroitement associée avec le récent triomphe de la démocratie (3) ».
Pour mettre les choses au point, rappelons que Socrate est loin d'être le seul qui se soit attiré, pour crime d'impiété, les foudres de la cité antique. Anaxagore, avant lui, avait été emprisonné
'1/ L'archonte-roi célébrait des sacrilices.
(2) Pliilosopliie deSocra(e,t. II, p. 40i.
(3) Ilist. de la lilt. grecque, t. IV, p. 23^'.
povir avoir osé dire que le soleil était une masse de feu plus grande que le Péloponèse, — ce qui était encore modeste comme témérité. Eschyle est obligé de s'exiler sous le coup des accusations qui le représentent comme ayant révélé le secret des mystères d'Eleusis. Plus tard, Alcibiade, au début de l'expédition de Sicile, est brusquement rappelé pour rendre compte de la mutilation mystérieuse des statues d'Hermès. Enfin Prodicus, l'un des plus célèbres sophistes, mais sophiste à demi seulement, plus préoccupé de morale que ses congénères, et dont la physionomie annonce déjà celle de Socrate son disciple et admirateur, avait été condamné comme celui-ci devait l'être lui-même.
Socrate, à ce point de vue, n'est donc pas un phénomène. Son cas rentre dans une une loi antérieurement appliquée.
Quels motifs la religion pouvait-elle donc avoir de se plaindre de Socrate?
On nous excusera de ne pas nous égarer ici dans les profondeurs de l'exégèse mythologique. Du choc des diil'érents systèmes, naturalisme, symbolisme, évhémérisme, il résulte, pour tout esprit sommaire et clairvoyant, cjue la religion hellénique a ses origines dans la divinisation des forces de la nature, — voilà pour le naturalisme; que, les cultures intellectuelles croissant, on a divinisé par-dessus le marché des abstractions, qualités ou vertus, — voilà pour le symbolisme; et qu'on a pu très bien identifier avec tel ou tel dieu, ou élever aux honneurs divins, tel ou tel personnage renommé dont la légende s'idéalisait dans l'éloignement, — voilà pour l'évhémérisme.
Cette religion une fois créée, les rites une fois établis, avec les variantes propres à chaque cité, l'esprit communautaire de cité, que nous avons déjà défini, a fait de ces croyances et de ce culte une religion municipale, obligatoire pour la grande famille des citoyens.
Or, si les religions d'État sont rigoureuses, les 7-eHgions de cité le sont bien plus.
La cité n'a pas besoin d'une Inquisition, d'une organisation compliquée et administrative, pour atteindre les non-croyants et
les convaincre dimpiété. La cité est restreinte ; on se connaît plus facilement ; on connaît les faits et gestes de ses voisins et tout le monde est voisin. Cette facilité s'accroît si la race, comme sous le climat de la Grèce, passe une bonne partie de sa vie en plein air.
Cène sont pas les prêtres qui conduisent les mouvements religieux et président lY la surveillance religieuse. Organisme à peu près inconnu dans la steppe riche, où le patriarcat le supplée, organisme tout-puissant et jaloux dans la steppe pauvre, où l'exploitation de Toasis lui permet d'accaparer tous les pouvoirs, le clergé occupe dans la société hellénique, issue des pasteurs de steppes riches, une place modeste et plutôt voilée. La famille et la cité s'y partagent le ministère du culte. Le pèi>e de famille sacrifie devant son foyer ; l'archonte-roi sacrilie à l'Acropole. M. Alfred Croiset nous semble entraîné par un trop séduisant parallèle, lorsqu'il compare Athènes, fanatisée contre Socrate, à Paris sous la Ligue, fanatisée contre Henri IV. Où sont les moines cjui prêchent la Ligue aux Athéniens? En réalité, chaque citoyen représente une sorte de pontife au petit pied. Les traditions religieuses, conservées dans une notable partie de la population, constituent une force collective, uniformément répandue et difficile à incarner dans tels ou tels représentants officiels, sinon peut-être dans ces magistrats qui émanent de la foule des citoyens et tiennent de leur suffrage la charge de veiller à la défense des lois et du culte de la cité.
La masse est croyante, avons-nous dit. C'est un fait indéniable.
La prospérité des Panathénées, la vogue des oracles, les traits de superstition cités plus haut, — exil d'Eschyle, rappel d'Alcibiade, — prouvent surabondamment que le fond du peuple athénien tenait passionnément à ses dieux. Mais si cette foi était toujours solide par en bas, elle avait été, depuis longtemps, sérieusement ébranlée par en haut.
Le naturalisme mythologique, on le conçoit en effet, ne résiste pas à une culture intellectuelle un peu avancée. Du jour où Thaïes et la cohorte des philosophes ioniens se demandèrent pourquoi les nuages produisaient la foudre , il était clair que Zeus, le dieu du tonnerre, était dangereusement menacé; et ainsi des autres
divinités de l'Olympe. Aussi les cités ioniennes commencent-elles à regarder ces grands " physiciens » avec inquiétude. On a vu quWiiaxagore s'attire des désagréments. Les sophistes arrivent là-dessus avec leur scepticisme ; eux aussi, à certains moments, excitent la méfiance. A l'égard de Prodicus, cette méfiance se traduit même par un procès et une condamnation. Mais nous avons dit quels auxiliaires possédait l'ensemble des sophistes dans les politiciens influents. Socrate n'a pas ces auxiliaires, et pourtant sa doctrine, comme la sophistique, tend à ruiner insidieusement la croyance aux dieux officiels. C'est d'ailleurs chose entendue entre gens intelligents. Il devient impossible à des hommes éclairés d'accepter argent comptant toutes les histoires qu'on débite sur les immortels et que croyaient pieusement, dans leur naïve simplicité, les héros d'Homère. Aristophane lui-même, qui vante si fort la piété du bon vieux temps, ne se gêne pas pour déverser le grotesque sur les dieux, pendant qu'Euripide sape sournoisement les légendes les plus sacrées. Parmi tous ces « esprits forts )', il est des fortunes différentes. Les uns passent inaperçus, parce que leurs idées ne sortent pas d'un cercle intime et s'expriment en termes très abstraits. Les autres se font pardonner leurs saillies par leur verve comique (1). Plusieurs n'excitent qu'une vague méfiance, qui ne va pas jusqu'à la dénonciation. D'autres sont dénoncés et s'exilent prudemment. Socrate, enfin, est soupçonné, dénoncé, condamné et exécuté. On fait sur lui un grand exemple. Voyons en quoi, plus qu'un autre, il a mérité cet honneur.
Eu tant que sophiste, Socrate partage naturellement à l'égard des dieux l'incrédulité plus ou moins consciente des sophistes. Il a vécu dans ce milieu, il en a pris les idées. Jlais Socrate, nous l'avons établi, est plus que sophiste. S'il a tiré du milieu sophistique tout ce qu'il pouvait en tirer, il s'appuie en réalité sur un milieu différent, plus moral, plus conservatew, plus sélect, le groupe des vieux aristocrates, des grands patrons agricoles, des
(I) Au moyen âge. par exemple, on était beaucoup plus sévère pour ]a moindre hérésie formulée par un théologien que pour toutes les bouffonneries irrévérencieuses qui se glissaient au théâtre dans les Mystères.
descendants d'eupatrides dépossédés de leurs antiques privilèg-cs comme notre noblesse d'aujourd'hui. Cultivé lui-même, ce groupe ne peut que participer au mouvement des hautes classes qui répudie peu à peu la mythologie. Soucieux des bonnes mœurs et de la prospérité de la cité, il ne peut que redouter, en même temps, laffaiblissement de la religion. « Ne vois-tu pas, dit Socrate à un de ses disciples, que les cités et les peuples les plus anciens et les plus sages sont aussi les plus religieux (1) .>? Socrate est l'interprète de ce groupe. Comme plus tard Le Play, il est pénétré de l'importance sociale de la religion, et la religion occupe dans ses prédications la place d'honneur. << Avant tout, il s'efforçait de rendre sages ses compagnons, relativement aux dieux [^ ». Pourquoi ce pluriel « les dieux »? Socrate l'emploie fidèlement : cest un paratonnerre, c'est peut-être aussi un vague et dernier scrupule; c'est surtout un terme collectif, équivalent pratique d'un singulier, et il le remplace d'ailleurs, çà et là, par l'expression -:: 0îT;v, /a divinité. Pour Socrate, les dieux font bloc; il les nomme ordinairement tous ensemble ; il les fond, il les amalgame, il les prend comme la représentation d'une très haute et très lointaine tinité.
C'est ici le point culminant de la doctrine socratique.
Nous avons vu cpie deux traits, la maïeutique et ï ironie, formaient l'originalité de la méthode de Socrate. Deux traits forment également l'originalité de sa doctrine : la démonstration rationnelle de la di^^nité et la théorie du démon.
Platon , dans son Banquet, raconte que Socrate, pendant l'expédition de Potidée, resta un jour debout à la même place, du matin au soir, recueilli dans ses pensées, et que, la nuit venue, il y resta également jusqu'au matin. On cite un trait analogue de Dante. Vraie ou non, l'anecdote atteste une fois de plus la propension à la rêverie chez les populations à nombreux loisirs. Infécondes chez des hommes vulgaires, ces méditations peuvent aboutir, chez des hommes cultivés, à des trouvailles intellectuelles. En lonie , ce sera Thaïes devinant à
(1) -Xénophon, ^ti^ln. I.
(2; Ibid.
l'avance les éclipses. Dans la zone pythagoricienne, ce sera Archimède découvrant son principe d'hydrostatique. Ici, la méditation prend une direction morale. Or, quoi de plus moral que de se représenter, au-dessus du père qui est la providence dans sa famille, au-dessus du magistrat qui est la providence dans la cité, une divinité unique et universelle, qui serait la Providence du globe et du genre humain tout entier? Il y a de l'ordre dans le monde : cette vérité passe inaperçue parce qu'on y est habilué dès l'enfance. Tout ordre suppose un ordonnateur. Rapprochez ces deux propositions, et vous avez la première démonstration rationnelle que Ihomme ait formulée de l'existence de Dieu. Anaxagore avait bien tenté quelque chose d'approchant et Socrate a pu s'inspirer de cet essai, car, encore une fois, il n'y a de brusque transition en aucun ordre de choses, mais Socrate n'en demeure pas moins le fondadateur de la théodicée. Par lui. Dieu sort de la religion, pour ainsi dire, et fait son entrée dans le domaine de la philosophie ; grave tentative, car le Dieu auquel aboutissent les raisonnements philosophiques risque fort de ne pas ressembler de point en point aux divinités « reconnues par la cité », quelque soin que prenne le philosophe de masquer sous un langage orthodoxe l'écart audacieux de sa pensée (1).
Les corollaires de cette doctrine ne se font pas attendre. Toutes portent un cachet d'élévation et de spiritualisme incompatible avec les traditions mythologiques. Socrate admet les sacrihces-, mais il dit que la chose sacrifiée importe peu; ce qui importe, c'est l'intention. Socrate admet les oracles, mais il ne faut les consulter que sur les matières où l'on ne peut recevoir aucune lumière de sa raison. Socrate approuve la prière, mais il ne faut pas demander « aux dieux » tel ou tel bien. Il faut leur demander « le bien » en général. « Les dieux » savent mieux que nous ce qu'il nous faut. « Le vulgaire pense que les dieux savent certaines choses et en ignorent d'autres. Socrate croyait que les dieux connaissent tout (2). » Enfin So-
(1) Pour l'oxposc de ceUe preuve, voit Je 1" livre des Mémorables. [1) Ibid.
SOCRATE ET SOX GROL'I'E. 493
cratc, devant les juges, dit fièrement qu' « il aime mieux: oljéir à la divinité qu'aux Athéniens 1). » C'est dire, — blasphème inouï. — qu'il peut y avoir divorce entre la divinité et la cité.
Il y a plus. Socrate a son démon, son fameux démon. Il prétend en toute occasion entendre une voix qui parle, qui lui dit d'agir de telle ou telle manière, qui lui dicte, non ses idées, comme M. Fouillée le remarque judicieusement, mais ses actions, ses démarches, les décisions pratiques de sa vie. \ a-t-il charlatanisme ou hallucination? M l'un ni l'autre sans doute, mais une sorte d'imagination très intense, due à ces méditations prolongées dont Socrate, philosophe amateur, sans soucis, sans besoins, sans ambitions, avait largement le loisir (2). C'est ce démon qui l'a détourné de la politique: c'est lui qui lui a inspiré, en conscience, l'obligation de se faire le missionnaire de ses idées à travers Athènes et de se consacrer sans partage à cette mission. Sous cette écorce de familiarité et de badinage se cache une profonde et ardente conviction , un mysticisme réel et agissant. Figurez-vous Savonarole dans la peau d'un lazzarone. Cette comparaison bizarre, et qui cloche assez d'ailleurs, aiderait peut-être à comprendre Socrate dans ce trait particulier de sa physionomie.
Ces excentricités intellectuelles ont leur rançon. Socrate, décidément trop en vue par ses allures, trop mal noté pour sa doctrine, devait finalement l'éprouver.