V. LA MORT DE SOCRATE
Nous ne reproduirons pas le tableau du Phédon. Il est trop connu. Nous voulons seulement faire sur cette mort deux remarques, importantes au point de vue social.
Première remarque : l'intrépidité incontestable de Socrate en face de la mort, son calme, son ironie méprisante devant les
(1; Platon, A-pol. xxix.
(2) XI. Fouillée, parlant du démon de Socrate, dit assez heureusement qu'il faut y voir " une hallucination non physiologique, mais psychologique ».
49 i LA SCIENCE SOCIALE.
juges, le soin qu'il prend d'attiser lui-même leur ressenliiiieut en demandant d'être nourri au Prytanée comme un grand citoyen, son refus de s'évader alors que l'évasion était facile (1), attestent évidemment un caractère bien trempé. On sent là liniluence d'un milieu noble et choisi, très sensible au sentiment de l'honneur. Enfant du peuple, Socrate s'était parfaitement assimilé au groupe qui avait fait de lui son idole. Nous avons vu qu'il admirait Lycurgue et l'aristocratique Lacédémone. Or, un Spartiate, à sa place, n'eût pas mieux fait.
Cette observation confirme tout ce que nous avons dit sur Socrate. Son influence n'est pas simplement celle d'un idéologue éminent. Il n'a pas agi seulement comme professeur, mais comme homme, et c'était un homme éminent. De là, au point de vue du groupement des disciples, des résultais tels qu'un simple marchand d'instruction ne les aui'ait jamais obtenus.
Deuxième remarque : la mort de Socrate, environnée de cette héroïque poésie, idéalisée par un écrivain comme Platon, a fait énormément pour le succès de ses doctrines. Nous ne voudrions pas glisser dans le lieu commun, ni dans les banalités sentimentales; mais enfin c'est le sort des persécutions de provoquer des réactions, surtout quand les persécuteurs sont des hommes qui passent, et que les persécutés savent s'arranger pour transmettre la mémoire des événements aux générations les plus reculées. Socialement, le procès de Socrate se résout en un conilit entre un clan de politiciens démocrates et un cénacle de penseurs aristocrates représentant le plus haut degré des cultures intellectuelles de la cité. Or, il s'est trouvé que si ce cénacle socratique était ce qu'il y avait de plus cultivé à Athènes, Athènes était en même temps ce qu il y avait de plus cultivé dans le monde hellénique, et que le monde hellénique devait servir de pédagogue au monde romain, lequel devait conquérir pas mal de territoires autour de la Méditerranée en leur imposant sa civilisation et tout son bagage intellectuel. Le triomphe
(1) Tout accusé [louvait s'exiler librement avant la condamnation, et bien des condamnés réussissaient même à s'exiler par tolérance. Il n'y a donc aucune raison de suspecter la sincérité du Crilon.
définitif de Sociale avait donc tout ce qu'il faut pour devenir éclatant dans une zone très étendue.
Socrate , par sa préoccupation de la morale et sa création de la théodicée, achève véritablement la philosophie jusqu'alors incomplète. Elle comprend dès lors, au moins en germe, toutes les parties qui doivent la constituer dans la suite des siècles. On a pu développer plus tard ces parties, mais non en ajouter de nouvelles. Le cadre était façonné.
Zeller résume en trois '< questions » cette philosophie socratique : 1" assurer l'indépendance de l'individu par la limitation des besoins et des désirs; 2" ennoblir la vie sociale par l'amitié ; 3° accroître le bien public par une vie politique bien ordonnée (1). Ce triple caractère convient à merveille aux races du Midi de l'Europe. Il représente, dans ces races, lidéal d'une élite : idéal de sobi-iete, idéal de aociabilité, idéal de bonne gestion inuinci[jalf'. Et, en définitive, il est impossdîle de séparer cette philosophie des conditions du lieu (jui l'a vue naître. La sobriété naît du climat; la sociabihté, du climat joint au travail facile; la vie municipale, de la configuration des côtes méditerranéennes. Ce qui semble, aux penseurs abstraits , avoir été le pur et subtil produit de l'intelligence toute seule, se rattache donc étroitement, par une série de causes compliquées, mais d'autant plus intéressantes, à ces lois de la nature matérielle posées par la Providence, avec un ordre que Socrate lui-même n'aurait jamais soup(;onné aussi vaste ni aussi profond.
(i. i)'Az.\MBr.i.4.
(1) Philosophie des Grecs, t. III, 149.