‹ La Science Sociale - Suivant La M鴨ode D'observationChapitre 17 sur 138 · H8 LA SCIENCE SOCIALE · texte numérisé non relu

H8 LA SCIENCE SOCIALE

VOUS ne vous permettrez d'enseigner en (juelque lieu que ce soit, ni de prêcher, soit devant des clercs, soit devant le peuple, sans notre permission.

« Donné à Viterbe, le huitième jourdes Ides d'Auguste, la troisième année de notre Pontificat (1 ). »

Voici l'explication de cette décision. Deux jours après, le Pape écrivait à Louis IX, pour lui annoncer qu'il avait interdit à Guillaume l'entrée du royaume, suivant quele roile hnavaïldcmandé : " Puisque Voire Altesse Roijalf nous a demandé^ ainsi qu'elle s'en souvient, d'interdire l'entrée deson royaumeà ce même Guillaume, ce que nous avons rru devoir faire pour les motifs exposés plus liiiiii, nous la prions et lui recommandons de ne permetti-e, sous aucun prétexte, que ledit (iuillaume rentre dans vos États... »

Et le 23 de ce mois d'août, Alexandre IV lit savoir à Tévêquc de Paris, que ce n'était pas pour avoir défendu les prétentions de r Université que Guillaume était condamné, mais à cause de son livre détestable. Il ajoutait que si Guillaume refusait de se soumettre l'évéque devait le déclarer parjure et excommunié et faire pourvoir d'office à tous ses bénéfices et charges (2). Guillaume prit donc le chemin de l'exil et rapporta à sa petite ville natale, après quarante années d'absence, un nom désormais célèbre et uu avenir brisé. Le comté de Bourgogne, de laquelle était cette petite ville de Saint-Amour, n'appartenait pas alors au royaume de France : il put donc s'y retirer en paix.

Au même temps, devant la foule des « Escholiers » assemblés, le livre Des Périls des Derniers Temps fut « ars par la main du bourreau ».

Et bientôt après, dans la grande salle de l'évêché de Paris, la même foule se retrouvait encore pour acclamer deux nouveaux docteurs : Thomas d'Aquin et Bonaventure de Fidenza, le Dominicain et le Franciscain, qui avaient enfin vaincu.

Rarement on a vu une cause être ^jIus imperturbablement ramenée à ses termes justes et naturels par un chef suprême et se trouver plus digne de vaincre par elle-même et par ses représentants.

(1) Bulles, p. t3513<).

(2) Th. de Champré.

MAITRE GLILLAUME DE SAINT-AMOUB. 89

Mais, la victoire une fois assurée, nous allons voir mieux quo jamais à quel point elle était nécessaire. La peur du nouveau et du large, malgré les caractères les plus incontestables de valeur qu'ils pussent revêtir, l'appréhension de la concurrence étaient tels dans ce milieu corporatif sorti du moyen âge à son déclin, que nous allons assister au prolongement de ce spectacle, véritaljlement pénible, d'une multitude desprits, non sans mérite, qui ne savent que réclamer sans fin le passé, dans ses étroitesses, dans ses prétentions pédantesques, dans son égoïsme satisfait, dans son incapacité à envisager le progrès des choses.

C'est qu'il y a eu en France, au moyen âge, deux courants successifs bien opposés. Le premier est celui quia créé cette époque absolument originale, si différente de l'antiquité qu'il a fallu lui donner un nom à part. Le second est celui qui a mis fin à cette époque et a ramené, avec l'âge dit moderne, les souvenirs et 1 imitaliondel'antitiuité. Ce second courant était en pleine formation déjà au treizième siècle. Tandis que, dans la première période, on avait vu partout l'esprit d'indépendance se manifester par la conquête d'une liberté toute individuelle, par la rupture des liens d'homme à homme, rupture du Franc avec le Mérovingien, rupture du grand feudataire avec le Carlo vingien, rupture du vassal avec le suzerain, rupture du serf avec le seigneur, on vit au contraire, dans la seconde période, des groupements restrictifs se faire d'homme à homme, des associations se nouer, se serrer et se fermer totalement. L'esprit d'initiative et d'élargissement a été étoulfé dans ce réseau, dont tout l'effort était d'arrêter le mouvement chez les autres et de ne pas se dépasser même entre associés. De là nous sont venus, à travers de longs siècles, ces tendances routinières dont on commence enfin à voir le défaut, cette résistance instinctive et irraisonnée k tout ce qui ne s'est pas encore fait, cette crainte à priori de tout changement, cette appréhension de ce cjui remue le passé, cette sorte de dédain froissé pour ce qui prétend donner du large aux institutions et ouvrir des voies nouvelles. C'est bien là l'esprit dont nous allons brièvement saisir les manifestations continues, à la suite du coup par lequel était renversée la résistance arbitraire et erronée de l'Uni-

versité ;i introduire parmi elle les nouveaux Religieux, au même titre que tous.

L'exil même de Guillaume n'avait pas mis fin à tout, et si quel- <jues docteurs s'étaient soumis au Souverain Pontife avec un méritoire empressement, il en était d'autres sur lesquels (".uillaume de Saint-Amour pouvait encore compter. Le Pape cependant ne négligea rien pour les abattre au plus tôt. Il y apporta la plus extraordinaire énergie, comme on va le voir.

Le 15 novembre 1-2.j6, il adressa à l'Université la bulle : Parisinus peritia (1), où après avoir comparé cette Corporation à une source féconde d'où toutes les sciences coulent et se répandent sur l'Univers, il se plaint de ceux qui y ont jeté le trouble et le désordre et pour que ce blâme ne tombe pas sur les Religieux, il se déclare bautement leur protecteur et ordonne au nom du bien général de l'Église, autant que pour la prospérité de l'Université, qu'on punisse sévèrement ceux qui ont précbé ou enseigné contre les Mendiants, ou qui prennent la défense du livre Des Périls. Puis viennent, coup sur coup et sans relAche, toute une série d'autres bulles : du 7 janvier, pour ordonner au Chancelier de ne promouvoir à la Licence, ou à quelque faculté (jue ce fût, quiconque ne ferait pas serment d'obéir à la bulle du li avril l^ô.j; — du 12 mai, pour contraindre l'Université à recevoir dans son sein tous les docteurs réguliers à quelque ordre religieux qu'ils appartiennent; et de ne point alléguer pour désobéir l'acte du V mars 12.5<), ou la dissolution fictive de l'Université faite vers celte même époque ; — du 23 du même mois, pour convaincre tous les Prélats du royaume de France que ce ne sont point les Réguliers (jui sont la cause des désordres de l'Université et les prier d'en instruire leurs peuples; — du H juillet, pour obliger l'évêque de Paris, sous peine d'excommunication, de faire publier et exécuter ses ordres dans le délai d'un mois, et lui enjoindre de lui signaler les rebelles pour qu'ils puissent être punis par le roi après leur séparation publique de l'Église; — du 30 juillet, pour prier Louis IX d'aider l'évêque de Paris à ramener à l'ordre les docteurs

(1) Bulles, p. 9d.

MAITRE GLILLALME DE SAINT-AMOIR. 91

réfractaires et de chasser de France ceux qui sont obstinés, ou de les châtier de quelque autre façon ' 1 .

Beaucoup de docteurs de l'L'niversité quittèrent alors Paris et laissèrent, comme dit Matthieu F^Aris, la \-i\\e presque déserte, tant à cause de la moisson et des vendanges qui approchaient. que de la résistance que les Dominicains avaient encore à leur opposer. Néanmoins ceux-ci, pour adoucir les esprits, prièrent le Pape de lever les censures que plusieurs docteurs séculiers avaient encourues soit à cause deux, soit pour avoir conservé chez eux le livre Des Périls ; ce que le Souverain Pontife accorda le 27 septembre, « à tous ceux qui se soumettraient ".

L'I'niversité ou, pour mieux dire, ceux de ses membres qui restaient encore à Paris, cédèrent enfin ; Thomas et Bonaventure purent inaugurer leur enseitrnement public (2|. et le maître général des Dominicains envoya à tout son Ordre une circulaire où il rendait grâce a Dieu, au Souverain Pontife, à rassemblée des Cardinaux, au Boi et à une innombrable quantité de fidèles du secours qu'ils leur avaient apporté dans cette ï.-rande tribulatiou.

Mais la paix ainsi rétablie ne dura pas longtemps. En l'iôi». nous ne savons à quel propos, on recommença à vexer les Domicains et à faire courir contre eux une foule de pamphlets et de couplets satiriques. (In en trouve jusque dans le Roman de la Rose :

Être banni de ce ruyaume .\ tort comme Maître fJuillaume De Saint-Amour qu'hypocrisie Fit exiler par grande envie...

Puis plus loin :

Si celui de Saint-.Vmour ne ment

Qui avait coutume de disimter et d'enseigner

(1) Bulles, p. lOà-151, 123-127 (certains auteurs prétendent que le Pape n'envoya pas moins de 40 bulles pour cette affaiie.;

(2; On raconte même que. dans leur profonde humilité, les deux docteurs disputèrent a qui refuserait l'honneur de parler le premier, et que, pour la première fois, limpiloyable logique de Thomas d'Aquin eut le dessous.

92 LA SCIENCE SOCTALE.

Et prêcher de cette matière,

Itevant le clergé

Je ne donne pain ni vin

S'il n'avait en sa vériti'

L'accord de l'Université

Et du peuple communément

Qui écoutait son prrchement...

Et Hutel)œuf , dont nous connaissons déjà les sentiments, lie laissa pas passer sans en profiter une si belle occasion : le Dit des Rh/lrs en fait foi, et Ion sent, au ton dont il y parle en passant de Guillaume de Saint-Amour, toute l'amertume que cette condamnation avait laissée dans son cœur d'ami. Mais il lit plus que de jjoursuivre les Religieux des traits accidentels de sa satire, il consacra spécialement deux longues pièces à la louange et à la défense de (iuillaume. La première est curieuse, parce qu'elle montre une fois de plus que toute l'argumentation des partisans de Guillaume consistait à s'appuyer sur le compromis fait entre ITniversité, les Mendiants et les Prélats du royaume, et qu'ils affectaient de ne tenir aucun compte du refus qu'avait fait le l'ape, chef suprême de ces trois corps, d'admettre le compromis. Il y a là le signe manifeste de cette tendance qui a abouti aux hérésies des seizième, dix-septième et dix-huitième siècles : méconnaître les fonctions les plus incontestables de la Papauté et faire de la Religion une organisation toute locale, c'est-à-dire abolir ces deux grandes choses, la sûreté de doctrine et la catholicité de l'Église.

Voici les principaux passages de cette pièce de Ilutebœuf :

Oyez, pn'lats, iirinces et rois,

La déraison et l'injustice

Qu'on a fait a Maître Guillaume :

(Jn l'a hanni de ce royaume;

Nul si a tort ne fut jufjé.

Qui exile un homme sans raison,

Je dis que Dieu, qui vit et qui régne.

Le doit exiler de son régne.

Uien avez oui la discorde

(Ne faut pas que je la rappelle)

MAITRE GLIUAUilE DE SAIXT-A.MOIR. 9^

Qui a duré si longuement, Sept ans tout pleinement Entre la gent <le saint liominique Et ceux qui enseignent la Logique.

Les Prélats surent cette guerre.

Alors ils comniencirent à requérir

L'Université ot les Frères,

Qui sont nés de plus de quatre mères ())

Qu'ils leur laissassent la paix faire.

Et guerre doit bien déplaire

.4. gens qui paix et foi prêchent,

Et qui doivent le bon exemple

Par parole et par actions.

Ainsi qu'à moi il me semble.

Ils s'accordèrent à la paix,

Sans plus faire de guerre jamais.

Ce fut juré à tenir

Et scellé pour souvenir.

Maître Guillaume au roi vint,

Là où il y avait des témoins, et plus de vingt!

Et dit : '< Sire, nous sommes en mise

De faire la paix, par l'avis

Que les prélats voudront :

Je ne sais s'ils la rompront. »

Le roi jura : « En nom de moi, Ils m'auront tous pour ennemi.

S'ils la brisent, l't sachez sans faute Que je n'ai souci de leur bataille. •

.Mors Maître partit du palais

(Où il y avait assez de clercs et de laies!)

Sans que depuis il fit rien

Pour dff'uirr la paix.

Celle dernière allcgalion ne manque pas de hardiesse, après toute l'agitation que nous avons vue soulevée par Guillaume de Saint- Amour, au moyen de ses prédications et de son livre sur les Périls, (les iJernicrs Temps, où il attaquait tout simplement le droit à l'existence des Ordres Mendiants et sollicitait de l'Église leur suppression.

(1) Allusion sans doute aux quatre Ordres Mendiants.

Le poète termine en se posant, d'une façon qui ne peut émouvoir beaucoup, en martyr éventuel de la cause de Guillaume de Saint-Amour :

Ouand Dieu se montrera doué, Le jour du dernier jugement, Pour lui demander justice, Et vous, sur ce que je raconte, Vous en aurez peur et honte !

Quant à moi, bien le puis-je dire, l'oiril ne redoute le supplice iJe la mort, d'où quelle vienne, Si elle me vient pour une telle affaire.

On a souvent attribué cette complainti- à Guillaume de Saint- Amour lui-même, mais à tort assurément, et la critique littéraire a rendu à Rutebœuf ce qui lui appartient. Dans une seconde l)ièce, appelée DU de la sainlc Église, le poète représente FÉdise se lamentant sur le sort de ses vrais amis; mais ce ne sont, cette fois, que gémissements sans argumentation intéressante.

On pourrait multiplier beaucoup ces citations, bien qu'un grand nombre des ouvrages de ce genre soient perdus. Nous ignorons même quel était celui que l'èvèque de Paris, dans un monitoire publié au mois de janvier 1-259, défendit particulièrement de retenir chez soi sous peine d'excommunication.

Dans tous les cas, Guillaume, on le voit, n'était point complètement oublié et ses vengeurs avaient des partisans. On raconte que, le dimanche des Rameau.v (30 mars 1259), Thomas d'Aquiii prêchant dans l'église Saint-Jacques, crut devoir prévenir ses auditeurs contre les écrivains satiriques qui ne ménageaient pas assez les Religieux; un bedeau de l'Université appartenant à la nation de Picardie, Goillot, se leva du milieu de l'auditoire, imposa silence au Dominicain, et lut un factum injurieux contre les Mendiants. La lecture faite, le frère Thomas d'Aquin reprit sa prédication et l'acheva sans dire un mot pour se justifier^ lui ou son Ordre, ou pour se plaindre. Disons tout de suite que, par un bref (bref Ex alto)^ le Pape, informé de l'aflPaire, excommunia (iuillot, le suspendit de ses fonctions, et le chassa pour toujours de Paris i 26 juin 1259].

Page 1