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A PROPOS D'UN LIVRE RÉCENT [W

Au mois d'août dernier, nous présentions aux lecteurs de la Science sociale l'ouvrage de M. Max Leclerc sur l'éducation anglaise. Le volume qui vient de paraître est en réalité la suite de celui-là. Après avoir étudié l'éducation dans son fonctionnement, dans le cadre matériel de ses écoles, M. Max Leclerc a voulu en observer les résultats et le complément. Il a suivi les écoliers en dehors de l'école, dans les professions où ils donnent leur mesure et achèvent de se former.

Nous pénétrons ainsi plus avant dans la société anglaise ; nous voyons à l'œuvre ses divers organismes constitutifs; et, en même temps, l'esprit général qui domine l'éducation anglaise se dégage plus clairement, avec une netteté et un relief plus accusés.

On jugerait mal de l'éducation française par le seul examen des établissements d'éducation. Une enquête sociale qui se bornerait à la description de la vie de collège risquerait d'être fort incomplète si elle avait la prétention d'expliquer comment nous élevons nos enfants.

(1) Les Professions et la Société en Angleterre, par Max Leclerc; Armand Colin et C'«.

Et pourtant, nos méthodes pédagogiques sont amliitieuses; files s'efforcent parfois d'atteindre à l'entière formation de lenfant : elles le placent dans un milieu artificiel supposé nécessaire au bon achèvement de l'œuvre éducatrice; elles le prennent tout petit, le préparent au moyen d'un entraînement raisonné à une série d'épreuves et le livrent à la vie vers l'époque de sa majorité, après l'en avoir, pour ainsi dire, abstrait, pendant plus de div ans. Dans ces conditions, le monde extérieur a moins d'action sur les élèves que dans les institutions anglaises plus ouvertes aux influences du dehors. Mal,:: ré cela, nous savons tous que nous n'avons pas été éle\ es seuleniont au collège.

C'est que toute éducation est forcément dominée par une certaine conception de la vie, en vue de laquelle l'enfant est formé. Pour connaître le sens d'une éducation, il faut savoir quel est le but vers lequel elle se dirige, autrement dit, ce que deviennent les enfants une fois leur éducation supposée finie.

Tel est le plan suivi par M. Max Leclerc, et il est tout particulièrement justifié pour une étude sur l'Angleterre. Les Anglais, en effet, ne voient dans l'école qu'une préparation éloignée à la profession, non une préparation immédiate. Ils comptent plus que nous sur l'expérience de la vie et la pratique du métier pour achever l'éducation et donner l'instruction technique; ils croient à l'éducation en dehors de l'école.

Il faut donc sortir de l'école pour comprendre leur éducation. .\ l'école, ils acquièrent non pas un grade, comme nous, mais un certain nombre d'idées générales et certaines aptitudes physiques également générales.

Dans les « public schools » l'idée générale qui domine est celle d'Arnold, l'illustre directeur de Rugby : Devenir un c7*?75//«« <irntli'iuuii , prendre dans la vie une certaine attitude inspirée de l'idée du devoir, être sincère, courageux, ne se laisser jamais abattre. C'est une conviction morale. C'est aussi une idée générale, au point de vue purement intellectuel ; elle donne l'intelligence de la vie; elle explique pourquoi nous sommes sur terre.

Dans les écoles moins aristocratiques, l'idée générale dominante

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est un peu diflérente. Kilo se précise dans l'obligation du travail, dans la dignité de 1 homme capable d'assurer lui-même sa vie et celle de sa famille. Elle se résume dans ce désir : l'indépendance par le travail. Et c'est encore là une conviction morale inspirée de l'idée du devoir; c'est encore l'intelligence de la vie. On discute beaucoup chez nous, en ce temps-ci, sur l'éducation et l'instruction. >1. Brunetièrc s'est plaint de ce que la part des idées générales n'est pas suffisante au collège I;; elle sera toujours très mince tant que le collège sera organisé pour être l'école non de la vie mais de la profession; la préoccupation de l'examen, de la situation à acquérir, dominera toujours toute autre préoccupation. Que cette part des idées générales soit demandée à Tancienne instruction classique ou à toute autre branche de connaissances, en réalité on la négligera et on travaillera dans les manuels. Au contraire, lorsque l'école a simplement pour but « de vous apprendre à apprendre », la part des idées générales se fait toute seule. C'est ce qui a lieu en Angleterre avec une instruction ordinairement moins étendue que la nôtre.

On se plaint aussi que l'éducation morale manque de base. H n'en est pas de même en Angleterre, et, sur ce point, il est nécessaire d'écarter toute équivoque. Les Anglais ont conservé, malgré une extraordinaire diversité de sectes religieuses, une croyance générale à la Révélation et l'intelligence précise de la vie. Ils savent pourquoi nous sommes sur terre et les difficultés qu'ils rencontrent sur leur route ne les étonnent ni ne les irritent; ils n'ignorent p.is (jue c'est là la raison d'être de la condition humaine, que c'est aussi sa dignité et que la vie de l'homme est un devoir à remplir.

En F'rance, ces vérités sont oubliées par une grande partie de la population, en particulier par les maîtres officiels de la jeunesse. Beaucoup même de ceux (jui les acceptent n'ont pas en elles cette foi vigoureuse qui détermine la ferme conviction et inspire l'acte. Ils ne savent pas, ou savent peu. ou négligent

(1) Revue des Drux-Mondes du 13 février 189.i.

(le se demander ce qu'ils sont venus faire sur notre planète. Ce fondement faisant défaut, la morale des manuels n'est plusqu'une leçon quelconque, que retient la mémoire des bons élèves, que les autres s'empressent d'oublier ou n'apprennent pas du tout, dont personne n'est pénétré. La morale ne s'enseigne pas dans les livres, pas plus que le patriotisme ou la vertu. Elle n'appai'tient pas à l'instruction, mais à l'éducation.

L'Antrleterre avant conservé la crovance au devoir, à la mission providentielle de l'homme, est plus à même de livrer aux combats de la vie des jeunes gens énergiques. Et ses écoles servent à développer leur (''uergie, à susciter une ou deux idées très simples qui lui servent de guides. Ainsi préparé, le jeune Anglais descend dans l'arène et essaie ses forces; à lui de choisir ses armes, de faire son apprentissage sous tel ou tel chef. L'école et la famille ont accompli leur tAclie en le munissant d'une conviction forte et d'une idée directrice.

A la suite de M. Max Leclerc nous allons voir le jeune Anglais à l'œuvre dans les différentes sphères où Je poussent ses aptitudes, ses goûts ou ses traditions.

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