LA SCIEN'CE SOCIALE
(lu théâtre sur lequel se concentrait ratteiition des politiques, préparaient l'œuvre toujours grandissante à laquelle le dix-ncu- ■vième siècle est venu donner le puissant essor que l'on sait.
Des commencements humbles, des semences jetées un peu partout et sans qu'on y prenne garde, mais dans une terre laborieusement retournée, se révélant seulement lorsqu'elles ont produit leur fruit, lorsque la récolte riche couvre le sol, telle est la marche de la colonisation anglaise.
Et la force de l'entreprise est si peu dans l'organisation politique que. loi'sque les fautes de la métropole amènent la rupture du lien qui l'unit aux colonies, il n'y a pas, à vrai dire, de désastre.
C'est l'histoire connue de la naissance des Etats-Unis. Les gentilshommes français qui allaient, avec Lafayette et Rochambeau, soutenir la cause de l'indépendance américaine s'imaginaient bien porter à l'Angleterre un coup funeste, et cette considération était pour une bonne part dans leur enthousiasme. On voyait là une revanche de la guerre de Sept Ans. C'était une revanche, en effet; mais si elle humilia politiquement l'Angleterre, elle lui rendit d'autre part un signalé service. Elle lui ouvrit les yeux sur la grosse erreur économique du système colonial; elle la mit en demeure de commercer avec des pays neufs sans les opprimer, sans être maîtresse de leurs douanes; elle l'initia aux conditions modernes du négoce international, au libre jeu des intérêts divers. ■< Cette révolution économique, d'où l'on attendait la ruine de l-Angieterre, lit au contraire sa grandeur » (1 ; en détruisant son pouvoir politique en Amérique, les États-Unis, lui montrèrent que la force de son expansion n'était pas là. Us la rejetèrent violemment vers les moyens simples et personnels qui devaient assurer sa puissance col
Cette simplicité de moyens est caractéristique dans l'organisation de tous les métiers usuels anglais. Elle a fait les colons; Elle fait aussi les ingénieurs, les agriculteurs, les commerçants, etc.
(1) Max Leclerc, p. -li'.
Elle éclate tout particulièrement dans la profession dioirénieur, si étroitement liée à des connaissances scientifiques compliquées. Nous n'abordons, en Fiance, un pareil métier qu'après une longue préparation par les livres; en Ang-leterre, on y entre tout jeune, ignorant, et de suite, on se met à la pratique élémentaire; M. .Max Leclerc cite à ce sujet des exemples très instructifs. A la tète des ateliers de construction dune grande compaL;nie de chemins de fer, voici un directeur, ancien ouvrier : c'est « un homme robuste, à l'aspect rude, au langage simple; il n'a rien d'un gentleman, mais il a plutôt l'air d'un contremaître très intelligent. Toute sa personne respire la force physique; ses traits, l'énergie et la pleine possession de soi-même. Fils d'un mécanicien de la marine, il quitte l'école à seize ans, entre dans un ateher de construction mécanique, travaille de cinq heures du matia à cinq heures et demie du soir, et suit le soir des cours au collège de Finsbury. \ l'atelier, il apprend successivement les métiers de forgeron, de tourneur, d'ajusteur, etc.; à l'école, il complète, tant bien que mal, son instruction théorique. Il fallait un tempérament de fer et une force de caractère peu commune pour mener de front ce double labeur. Il achève son apprentissage technique en voyageant, comme chauffeur et comme mécanicien, sur les locomotives ; puis il rentre à l'atelier. Presque au sortir de cette longue série d'épreuves, il obtenait le poste élevé qu'il occupe. Il avait vingt-sept ans alors. Ses supérieurs ont jugé qu'ayant résisté à une sélection impitoyable, il avait fait preuve des qualités indispensables à un chef d'industrie : lintelligence, l'habileté technique, la vigueur physique et l'énergie morale « (l).
Même formation chez sir .Joseph Whitworth, le célèbre constructeur. I' Tous nos ingénieurs, dit-on à M. .Max Leclerc, sont des hommes du métier [praclical men), sortis du rang. Ils sont entrés ici vers l'âge de quatorze ans en moyenne; ils ont passé par tous les ateliers, appris lotîtes les finesses et tous les tours de main, franchi tous les degrés de la hiérarchie. Quant à leur ins-
(I) Mas Leclerc, p. 14.
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truction scientifique, ils nont pu la pousser qu'eu suivant des cours (lu soir(l). »
Sans doute, ces iagénieurs soat beaucoup moins savants que les nôtres; cela n'est pas contestable: mais ils sont habiles à imaginer des machines; ils ont fait faire à l'outillage industriel des progrès considérables; la pratique du travail manuel leur a donné l'intuition des solutions simples, et ils reprochent à nos ingénieurs français l'inutile complication de leurs procédés ci).
Aujourd'hui, il s'opère en Angleterre un mouvement de réaction contre l'apprentissage exclusivement pratique de la profession d'ingénieur; des écoles techniques ont été créées avec mission de préparer un personnel plus instruit, ayant une certaine culture scientifique générale, mais la pratique du métier reste toujours à la base de la formation iutellcctuelle et les professeurs eux-mêmes ne l'oublient pas. Il faut lire dans l'ouvrage de M. -Max Leclerc les conseils que donne à ses élèves de Finsbury Collège, M. Perry, professeur de construction mécanique : « Sans l'expérience personnelle du travail manuel, leur dit-il, un directeur d'usine n'est guère plus utile qu'un manuel de l'ingénieur relié eu veau (3). » Et il développe ce thème en indiquant aux jeunes gens qui suivent son cours dans quelles conditions ils seront à même de faire leur apprentissage avec le plus de profit pour leur développement personnel.
Ainsi, dans les écoles professionnelles elles-mêmes, les Anglais continuentàs'inspirer des méthodes simples et frustes qui les ont conduits au succès. Quels que soient les inconvénients possiljles de ces méthodes, ils préfèrent les subir plutôt que de s'exposer aux inconvénients des nôtres. Et il faut bien avouer que leur industrie ne parait pas se trouver trop mal de cette manière d'agir.
A plus forte laison l'apprentissage pratique règne-t-ilsans partage dans les professions usuelles où l'application des sciences est moins nécessaire, dans l'agriculture, dans le commerce. C'est tou-
(1) Max Leclerc, p. IG.
(2) Jbid., p. 17 et 35.
(3) Ibid., p. 25
jours vers seize ou dix-sept ans, souvent même plus tût, que le jeune agriculteur ou le jeune commerçant est mis aux prises avec son métier futur. A .Manchester et à Liverpool. l'usage g-énéral est que les boijs commencent à quinze ans leur stage préparatoire de clcrk. Ce sfage dure cinq années et personne n'en est dispensé, quel que soit son savoir classique; de plus, il est onéreux, car le clerk reçoit en moyenne 500 francs par an pendant ces cinq années. C'est seulement au bout de ce temps-là qu'il pourra gagner sa vie. Tout concourt donc à hiiter la prompte sortie du collège du futur commerçant. Il résulte de là que l'on exige peu de lui comme acquis intellectuel : une bonne écriture, un peu d'orthographe et du calcul, en un mot, l'instruction primaire élémentaire, c'est tout ce qu'on lui demande. Et tous les jeunes gens munis de ce mince bagage, que fournissent gratuitement une foule d'écoles, peuvent aspirer à devenir clcrks et à s'élever suivant leurs facultés à une situation plus ou moins brillante. Le seul obstacle est la difliculté de vivre sans aide de sa famille pendant le temps que dure l'apprentissage ; encore en est-il quelques-uns qui parviennent à résoudre ce problème. L'ouvrage de M. Max Leclerc est rempli de courtes biographies où l'on suit l'élévation progressive et rapide d'hommes débutant dans la vie sans ressources et conquérant énergiquement leur place au soleil (1). Et l'on voit bien que ce n'est pas uniquement sur des livres qu'ils ont peiné pour en arriver là.
Tout cela nous surprend bien un peu, nous autres Français, car nous avons pris l'habitude de tout apprendre, même les métiers usuels, par <i raison dèmonsirative •< et notre science livresque s'étonne et se scandalise, en quelque sorte, de voir nos voisins d'outre-Manche aborder avec ce sans-façon les plus hautes questions industrielles, agricoles et commerciales. Nous cherchons le professeur et nous ne le trouvons pas.
Toutefois nous admettons encore à la rigueur qu'on puisse obtenir de cette manière des ingénieurs, des cultivateurs, des négociants, mais nous nous récrions tout à fait si on vient nous dire
(i) Voir notamment y. 6, 7.
que des méthodes analogues sont employées en Angleterre pour former les membres du corps médical ou du barreau. C'est pourtant 00 qui a lieu.