LA SCIE.NCE SOCIALE
et qui se trouvent ainsi désienées à l'attention des gens en mesure de sofîrir le luxe d'un viai médecin.
Le contraste entre les médeciiiset les uensde loi montre bien, au .surplus, que ce n'est pas l'apprentissage pratique qui étouffe chez les premiers la culture intellectuelle. Les gens de loi ont conservé, eux aussi, l'habitude de se former au métier par le métier même, et pourtant, on s'accorde à reconnaître en eux une valeur réelle.
C'est que la clientèle est, ici, toute différente. Les plus pauvres gens peuvent être malades et demander un secours médical; mais, pour s'adresser à un avocat, il faut avoir des intérêts matériels à défendre, une maison, im champ, une industrie. Or, la terre est presque entièrement entre les mains de grands propriétaires; l'industrie entre les mains de grands manufacturiers; les ouvriers qui ont à se plaindre de leurs patrons recourent plus volontiers, plus aisément et plus efficacement aux Tradel'nions qu'à une contestation judiciaire. Dès lors les gens qui plaident sont des gens riches, capables de bien payer, et soucieux de faire de leur argent nn bon emploi. A cette clientèle de choix, il faut des pi'oduits de choix.
De tout temps le barreau anglais a été considéré comme une profession aristocratique, conduisant aux honneurs et réclamant de ses membres les habitudes et la tenue d'un gentleman. Cependant, au-dessous du banisler, il y avait le solicitor, sorte d'avoué, dont la situation sociale se classait l^eaucoup moins haut et offrait beaucoup moins de garanties. M. iMax Leclerc raconte avec d'intéressants détails comment, depuis une centaine d'années, les soUcitur.s ont entrepris leur propre réforme et sont parvenus, en fait, à relever leur profession. Aujourd'hui, Vliuor- /joratctl Lair Sociehj exige des futurs solichors, en dehors du stage indispensable chez un patron , certaines connaissances techniques; elle exerce, en plus, sur tous les membres une active surveillance; en un mot, il y a là un corps qui s'est ressaisi, qui a gagné en prestige et qui attire aujourd'hui à lui les gradués des Universités. Un barrisler en renom, fils d'un juge, racontait à M. Max Leclerc que <( son père aurait frémi à la seule pensée qu'il put devenir solicitor, tandis qu'un frère cadet de
son père, qui a pu assister au lelèvement de la profession dédaignée, a vu sans regret un de ses fils y entrer (1^<. »
Il eût été curieux de se rendre compte des motifs qui ont déterminé les solicitors à entreprendre cette réforme. L'énergie dont ils ont fait preuve pour mener à bien une œuvre de ce genre, toujours délicate et laborieuse, ne suffit pas à l'expliquer. F.lle a été la raison de leur succès, mais quelle circonstance les avait amenés à reconnaître la nécessité dune transformation? Il est à croire que cette transformation s'imposait par le caractère nouveau de la clientèle. La petite industrie commençait à succomber devant la concurrence des machines; en même temps, la terre s'était de plus en plus concentrée en grands domaines; les intérêts en Jeu dans les litiges augmentaient donc d'importance; ils étaient représentés désormais par des plaideurs moins nombreux, plus difficiles à satisfaire, habitués à bien payer pour de bonne besogne. La clientèle tendait à ce que nous la voyons aujourd'hui. Il devenait urgent de se mettre à sa hauteur. Telle est du moins l'hypothèse qui nous semble la plus probable; il faudrait, pour la vérifier, se renseigner auprès des vieillards compétents qui ont été mêlés à ce mouvement.
Entraînés par l'exemple des solicitors et soucieux de conserver leur supériorité, les barristers ont tenté de créer des cours à l'usage des jeunes aspirants à la profession. Mais, malgré plusieurs essais, ces cours sont peu suivis (2-: on continue à préférer aux leçons des professeurs, la formation pratique du travail sous la direction de l'avocat. Cette coutume d'apprentissage donne, il faut le reconnaître, des résultats satisfaisants, et le barreau anglais reste digne de son beau renom. Le talent n'y est pas rare, la sélection s'y opère constamment par un travail acharné, et de cette pépinière de praticiens sortent encore des jurisconsultes émérites. Les rares élus qui sont promus aux hautes fonctions de juges ont tous débuté comme barristers, et c'est leur succès marquant dans cette profession qui les désie-ne au choix du Lord Chancelier.
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(2) Max I^rlerc, p. 51.
HH tA SCIENCE SOCIALE.