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LES l-ON'CTIOXS PUBLIQUES

Uu'uu avoc.it célèbre soit pourvu d'une haute charge judiciaire, cela nous semble justifié, même eu France, et le fait s'y rencontre. Toutefois, d'une façon générale, nous n'admettons plus ^uère qu'on puisse faire c l'apprentissage » d'une fonction publique. Nous exigeons ordinairement dos épreuves préparatoires assez compliquées de tous nos candidats fonctionnaires, et nous considérons que ces épreuves constituent la meilleure garantie pour le public.

Les Anglais ne raisonnent pas tout à fait ainsi. Ils admettent qu'on puisse essayer un homme, l'éprouver, aux frais mêmes des contribuables, et ils considèrent que ce moyen de .sélection vaut ce qu'il coûte, parce qu'il permet plus librement de trouver l'homme convenable à la situation, iJie rif/h/ maii m t/ic rifjht place.

En France, rien ne se ressemble comme deux fonctionnaires dans l'exercice de leurs fonctions. Formés sur un même modèle, livrés par la même fabrique, ils agissent d'après le même programme étroit; leurs écarts sont réprimés, leur initiative aussi. Ils sont le produit impersonnel d'un système général et uniforme, en sorte qu'on est à la fois garanti contre leur insuffisance possible et assuré de ne pas mettre à profit les qualités supérieures qu'ils peuvent avoir. Les hommes d'élite qui se trouvent pris dans cet étau en souffrent parfois crviellcment; d'autres se résignent, et les incapables se sentent à l'aise.

Cette conception moyenne du fonctionnaire qui éteint, ou tout au moins comprime l'homme, répugne essentiellement à l'esprit de l'Angleterre. On aime mieux courir le risque d'être mal servi parfois, et ne pas se priver de la libre action d'un homme de valeur.

Je trouve, dans une note du livre de M. Max Leclerc, un témoignage qui indique bien le contraste entre les deux méthodes, la

méthode française et la méthode anglaise. M. de B..., est-il dit dans cette note (1) , qui a représenté la France dans le conseil de contrôle à deux en Egypte, avant 1881, a été souvent frappé de ce fait que les fonctionnaires ans-lais, même les plus élevés, savent fort mal les principes de leur métier. Le Chancelier de l'Échiquier égyptien, un Anglais désigné par l'Angleterre, n'avait aucune idée de la comptabilité publique, ignorait les opérations de trésorerie et ne connaissait que son carnet de chèques: les ingénieurs anglais commettaient des fautes énormes. Il y a eu, ajoute M. de B..., des gaspillages fous; malgré tout, les Anglais réussissent à dominer, parce qu'ils laissent les mêmes hommes dans les mêmes places pendant dix. quinze et vingt ans. » M. de H... aurait dû ajouter : « Et parce que les hommes qu'ils laissent sont traités en hommes, qu'ils agissent sous leur responsabilité, qu'aucune contrainte, quaucun partage d'autorité ne vient disssiniuler le résultat de leurs actes. »

C'est ainsi que les Anglais ont envoyé sous toutes les latitudes des fonctionnaires dont beaucoup ont pu devenir des personnalités de premier ordre. M. Max Leclerc retrace en quelques lignes la courte et brillante carrière de Sir Gérard Portai, enlevé à trente-six ans et déjà rompu aux questions africaines (2). Distingué dès la première heure par Sir Evelyn Baring (Lord Cromeri, il était destiné à lui succéder et, malgré sa grande jeunesse, on lui avait déjà confié des postes importants. C'est là un fait ordinaire dans les administi^ations anglaises : découvrir les jeunes gens capables, leur fournir les occasions de se développer, leur faciliter l'apprentissage de ce qu'ils auront à faire, les initier de bonne heure à la direction, aux lourdes responsabilités, tel est le devoir reconnu et pratiqué de ceux qui sont avancés dans la carrière. On ne laisse pas à un règlement sur l'ancienneté le soin de désigner son successeur: on le prépare soi-même; on se donne la peine de le chercher, de le former, comme fait un manufacturier ou un commerçant.

Là même oii on entre par un concours, où, par conséquent.

(1) P. 230. noU' 1.

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l'organisation anglaise semble se rapprocher de la nôtre, on reste fidèle à la règle de choisir les fonctionnaires d'après leur valeur personnelle et non d'après leur âge {upon merit, nol according to seniontij) (1 1. La liberté de décision laissée aux agents leur permet de manifester cette valeur personnelle -, la liberté de direction laissée aux chefs leur permet de la récompenser.

En un mot, les Anglais estiment que le meilleur moyen d'avoir de bons fonctionnaires consiste à faire sélectionner constamment le personnel administratif par ceux qui le dirigent. En France, nous voulons opérer la sélection par un système qui mette à l'abri la responsabilité des chefs. Xous compliquons toute chose à plaisir pour nous dispenser de cette opération simple, naturelle et efficace, qui consiste à apprécier ce que vaut un homme. Nous exigeons une foule de garanties, nous négligeons la seule qui soit réelle, parce que nous ne laissons pas aux agents de l'État la liberté d'action nécessaire pour qu'ils puissent donner leur mesure dans l'exercice de hnirs fonctions, pour qu'on juge ce dont ils sont capables. Nous éteignons l'homme sous le fonctionnaire, et quand des circonstances difficiles réclament impérieusement un homme, nous ne trouvons plus que des fonctionnaires.

Et pourtant, notre race française possède à un haut degré les aptitudes qui permettraient le succès de la méthode simple employée par nos voisins. In jeune Français, non comprimé par l'internat et la caserne, ne manque pas naturellement d'initiative. Il a, eu plus de l'.Vnglais, une sympathie large qui le prédispose à l'action sur les hommes, une grande facilité de transformation et d'adaptation qui lui permet de se plier à des situations diverses. Il lui manque ordinairement deux choses : dans sa formation première, l'éducation de la volonté; dans l'exercice des professions, l'occasion de vouloir librement et sous sa responsabilité personnelle. <»n nous pousse beaucoup à savoir, on ne nous apprend plus à vouloir.

Les éducateurs delà jeunesse commencent à le reconnaître;

'\ Max Leclerc, p. 117.

c'est une heureuse disposition. D'autre part, les transformations économiques et sociales qui s'opèrent déjà, celles qui se préparent pour un avenir peu éloigné auront pour eft'ft de rejeter vers les travaux usufJs une foule de jeunes gens habitués à chercher dans des situations toutes faites un abri contre la nécessité du travail. On peut espérer beaucoup de ce contact obligé avec la vie normale et naturelle. C'est la meilleure chance de relèvement que nous ayons, l'aide la plus efficace que puisse rencontrer la bonne volonté des maîtres préoccupés à Jjon droit de donner à la jeunesse une forte trempe.

Paul de RousiERS.

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