LES TYPES SOCIAUX DL' BASSIX DE LA MÉDITERRANÉE
et plus compliquées, que nous trouverons seulement dans l'ancienne histoire, dans l'ancien état de la Méditerranée, chez les vieux Grecs et chez les vieux Romains, descendus de montagnes moins épaisses, plus immédiatement et plus incessamment en relation avec la Vallée.
Le type méditerranéen de la Montagne diffère donc du type méditerranéen de la Vallée, en ce qu'il est une sélection d'indépendants, d'hommes à initiative, sortis du milieu de la communauté. La communauté est ainsi diminuée et le type s'élève vers l'énergie individuelle. Nous avons déjà vu quelque chose de cela dans le type du Port; mais ici il y a plus d'énergie physique, plus d'énergie morale. La Montagne, dans la région méditerranéenne, est plus difficile à pratiquer que la mer. elle est plus rude de climat, elle développe plus Texercice des membres. Et, comme elle n'est pas propre au commerce, elle détourne moins de la culture, qui s'y fait d'ailleurs par un travail plus âpre: elle n'affaiblit pas la trempe du caractère par la souplesse des affaires et par la richesse.
Le travail a institué chez les Albanais une communauté plutôt publique que familiale. — (ir.ïce aux conditions de Lieu, la montagne albanaise ayant été peuplée de la manière que nous venons de dire, quel genre de travail en est résulté?
S'il est vrai, comme nous l'avons vu, que ces montagnards viennent de la Vallée et qu'ils sont d'anciens Pélasges, ils doivent être formés, à la culture. C'est en effet ce que constatent les voyageurs. « M. Wiet nous apprend que l'agriculture est relativement développée chez les .Mirdites (c'est le type le plus pur des Albanais) (1 ) : obligés, pour vivre, de cultiver avec soin les vallées de leurs âpres montagnes, ils réussissent à leur faire rendre de plus belles récoltes que celles de la plaine, habitée par une population plus indolente I 2). »
V Lps Mirilites. ou Mirilioles. sont dans les inonlagnes d'un pelil lleuve appelé la Malou matja, qui débouche dans lAdriatique irnrnédiatemeat au-dessous du Drin, très près de l'extrême pointe Sud du Monténégro. Le plateau très fertile de la Métoja est sur la partie du Drin qui vient du Nord et qu'on appelle le Drin noir. [Tj Reclus, Géog. univ., t. I, p. l'J2.
Ed fait, les Albanais produisent tout ce qui est nécessaire à leurs besoins restreints; ils façonnent eux-mêmes ces objets au moyen de l'industrie domestique et n'achètent presque rien au dehors. Comme les anciens Pélasges, ils consacrent par des fêtes les grandes époques de la nature.
Mais, par suite de la nature montagneuse du sol, cette culture est nécessairement ardue, elle ne donne guère, sauf dans les parties plus basses, que le maïs et le sumac (1). Le reste ne peut être exploité qu'en herbe par les moutons et les chèvres. Les familles possèdent, en moyenne, une quarantaine de tètes de ce menu bétail.
Mais on sait que l'herbe des montagnes s'exploite mieux , surtout pour les moutons et les chèvres, en laissant le sol indivis. L'éloignement des habitations rend d'abord ^difficile l'appropriation des pâturages; en outre, comme leur exploitation n'exige ni travail ni entretien, ils ne souffrent pas du régime de la communauté; enfin, il est plus commode et plus avantageux aux familles de confier la garde de leurs animaux à un berger commun que d'envoyer chacune au loin un parent ou un domestique et d'avoir à installer des clôtures, dont l'établissement et l'entretien seraient dispendieux. Telles sont les raisons pour lesquelles la communauté de parcours persiste généralement sur les terres herbues des hautes montagnes. Il y a cependant des exceptions. Dans certaines montagnes de l'Auvergne, par exemple, les pâturages sont appropriés. Cela tient à l'extraordinaire fertilité de ces pâturages, qui s'étendent sur un sol de lave très profond. On a intérêt à les aménager et souvent à les enclore, par conséquent à les approprier, car l'hectare de montagne a parfois autant de valeur que la même superficie dans la vallée.
Cette condition ne se présentant pas dans l'Albanie, on comprend que la nécessité du libre parcours maintienne, entre les habitants d'une même portion de montagne, une certaine communauté. Mais ce n'est plus la communauté de famille, qui d'ailleurs, comme nous l'avons dit, a perdu du terrain dans
(1) Le sumac est une sorte d'arbuste à vernis dont le principal usage, dans ce pays, est de maintenir contre l'ébouleiiKnl les terres cultivables.
LES TYPES SOCIAUX DT BASSIX llE LA MÉDITERRAXÉE. 131
l'émigration individuelle; c'est une communauté beaucoup plus vague et plus irénérale, une communauté extérieure à la famille et qui prend plutôt un caractère d'organisation publique, puisqu'elle réunit un bon nombre de familles du même voisinage, obligées de se concerter pour l'exploitation de toute une partie de montagne.
Mais le travail ne nous révèle pas seulement l'existence d'une communauté publique de biens, il fait en outre ressortir une distinction très nette entre les occupations des hommes et celles des femmes, et il amène par là à la connaissance d'une autre nature de communauté publique.
C'est aux femmes seules qu'incombent les durs travaux de la culture et les diverses fabrications domestiques. L'homme ne daigne pas s'y associer. " Le propriétaire, dit M. Pouqueville qui a séjourné une vingtaine d'années en Albanie, se livre à la chasse, reste accroupi à la tète de son champ que sa femme et ses enfants labourent, ensemencent ou moissonnent. L'homme attend tout de sa famille; hautain, taciturne, il tient à la main le bâton du commandement; il exige les soins, les services et les secours de ceux qui dépendent de lui et il n'entre dans les détails domestiques que pov\r troquer ou vendre l'excédent des produits. 11 charge sa femme d'un sac de denrées qu'elle porte au marché : il est le seul maître du pécule et le détenteur des clefs sous lesquelles on enferme les objets de quelque valeur. Son occupation unique est d'entretenir ses armes, de pourvoir au soin de sa chaussure, à la confection de ses cartouches, à la conservation de ses munitions de guerre ; et il passe le reste de son temps à fumer et à végéter (1). »
Les poésies albanaises comparent la femme à la navette toujours active, tandis que le père de famille est représenté comme le bélier majestueux, qui précède le troupeau, en faisant .sonner la clochette. La manière dont se font les mariages se rattache d'ailleurs à la tradition patriarcale la plus claire et est en harmonie avec cette situation faite à la femme. Les unions sont
(1) Voyage dans la Grèce, par Pouqueville, ancien consul général de France près il'.\li, pacha de Janina, t. II, p. 588.
décidées par les parents, c'est-à-dire par la communauté familiale et non par les intéressés. Parfois on est fiancé dès le ])erceau (1). La cérémonie du mariage se célèbre sous forme d'enlèvement, et, dans certaines régions de FAlhanie, Tenlèvement se pratique réellement et est admis dans les familles : « Naguère la femme devait être enlevée à l'ennemi et, dans nombre de villages de la plaine, les jeunes filles musulmanes s'attendent sans trop d'etfroi à être enlevées par les guerriers mirdites dans quelque expédition de maraude. Les parents euxmêmes prennent leur parti de ces enlèvements, sachant qu'on leur paiera tôt ou tard le prix du rapt .1. La femme est généralement maintenue très à l'écart des hommes, comme dans toutes les sociétés communautaires, et elle est sa servante autant et plus que la compagne de son époux. Elle ne prend place à table avec lui qu'aux fêtes solennelles. Dans les voyages, le dos chargé du berceau qui renferme le nouveau-né, elle suit à pied son mari, dont elle porte aussi le fusil sur l'épaule, tandis que celui-ci, installé sur son mulet, fume tranquillement.
Le paragraphe suivant va nous apprendre quelles circonstances ont établi et maintenu au prolit de l'homme une situation aussi privilégiée et ont donné lieu à une communauté publi(|ue plus nécessaire et plus vivace encore que celle des pAturages.
La communauté dominante, chez ces montagnards, est celle du clan guerrier. — La culture et l'art pastoral transhumant ne constituent pas le seul travail des Albanais. Il en est un autre, qui vient s'ajouter à celui-là et qui est spécialement pratiqué par les hommes. Et ce nouveau travail est bien autrement puissant que l'art pastoral pour retenir les gens dans la communauté, toute diminuée qu'elle soit du côté de la famille. De plus, c'est à la communauté publique qu'il pousse par nature. Là va s'accentuer l'évolution de la communauté amoindrie de la famille à la communauté pubUque dominante. 11 s'agit de la
(1) PouqueviUe, loc. cit., II, p. 575.
LES TYPES SOCIAUX Df BASSIN DE LA MÉDITERRANÉE. 133
guerre, de la défense, du pillage: celte occupation, on va le voir, rentre bien ici dans la catégorie du travail et elle est la cause informante la plus énergique de ce qui subsiste du régime communautaire.
On comprend que ces émigrants épars, isolés, qui surA-ienneut les uns après les autres, ont à se défier les uns des autres : leurs antécédents ne sont pas faits d'ordinaire pour rassurer. Non seulement ils n'arrivent pas tout liés entre eux, mais ils ne sont pas portés à se fondre : ils aiment leur indépendance; c'est pour elle, c'est afin d'en jouir, ou parce qu'ils en ont voulu jouir inopportunément dans la cité pélasgique, dans les communautés bien réglées de la vallée, quils sont passés à la montagne. Ils ont à défendre leur pei-sonne, les objets qu'ils ont apportés et qui, dans la solitude, deviennent précieux par leur rareté, leurs troupeaux, enfin leurs petites cultures. Ils sarment donc, mais constamment, en permanence, individuellement et tous, pour la protection quotidienne et usuelle de leurs moyens d'existence, de leur travail et de leurs biens.
Dans cet éparpiilement qui a succédé pour eux à l'agglomération urbaine, l'arme portée sur soi et toujours prête à agir doit remplacer la protection des hautes murailles pélasgiques et la sécurité de la grande communauté antique.
Les voilà donc organisés sur le pied de guerre, et cette organisation est le régime de vie ordinaire. Une fois armés pour défendre leurs étroites ressources, il est immanquable qu'ils se battent pour s'en procurer de plus amples. « Le brigandaffe est considéré comme une partie de l'industrie nationale. Les Albanais sont estimés parmi leurs compatriotes en raison du butin qu'ils rapportent dans leur foyer. .J'ai vu, à Prémiti. un Toxide qui ne manquait jamais de faire ses campagnes annuelles, (]u'on appelle courses ou corvées, au delà du Vardar: et, connu pour un voleur fameux, il était le coryphée de son quartier. Les idées reçues à cet égard sont qu'un individu qui ne lèse pas ses voisins ou l'autorité locale, et qui paie de sa personne, n'a usé que de ses droits naturels. Aussi la carrière du vol public est-elle regardée comme celle des premières
134 LA SaENCE SOCIALE.
armes dua Albanais, et lorsqu'on est heureux, c'est le chemin pour parvenir aux premières dignités de l'Empire. C'était la voie qui, dans ces derniers temps, avait élevé Passevend Ogloii au pachalik de Vidin; Ismaël, Jjoy de Serré, — qui ne voulut jamais de titre public, — au commandement de la Macédoine Transaxiennc. J'en avais, dans mes rapports particuliers, un exemple phis direct en entendant Ali, pacha de Janina, me raconter comment, de chef de bande, il était devenu vizir. Il s'extasiait lorsqu'il croyait voir revivre ces incHnations dans un de ses petits-fils, dont il croyait faire le plus bel éloge ea disant que ce jeune rejeton du crime serait, comme son grandpère, un brave voleur, qui dévorerait ses frères et ses voisins » (1).
n'aprcs ces traits, on peut juger combien ce type albanais nous est précieux pour comprendre le montagnard grec de ranti({uité. (irotius remarque que cette manière d'envisager le vol était ordinaire dans la Grèce (2). Thucydide nous apprend qu'on demandait aux étrangers, sans les offenser, s'ils étaient brigands ou pirates. On trouve de pareils exemples dans Homère (3). Les Lacédéoaoniens approuvaient le vol comme propre à former les jeunes gens à l'adresse et à la vigilance (4). Épicure soutenait qu'il n'y avait point de mal à voler, mais à se laisser prendre (ô).
Mais un pareil genre de vie ne serait bientôt , d'homme à homme, qu'un guet-apens intolérable, si on n'arrivait pas à se grouper de place en place pour une défense commune : on fait donc alliance avec les plus proches, par l'origine, le lieu, les idées, pour se faire entre soi un voisinage à peu près paisible, et se défendre au besoin ensemble contre de plus éloignés, dont on ne saurait se rendre sûr; c'est le clan militaire, forme évidente d'une communauté d'ordre public. On sait que le clan dif-
(1) Pouqueville, t. H. [i. r>72.
(2) Droit de lu Guerre, liv. ]I, c. xv, n" 5.
(3) Voir les articles de M. Cliarnpault, sur les Héros d'Homère, dans la Science sociale, t XIII et suiv.
(4) Aulu-Gelle, liv. II, c. xviii.
(5)Arr., In Epicl., lib. III, t. vii.