LA SCIEN'CE SOCIALE
Il est très exactement mis en lumière dans les lignes suivantes du R. P. Piolet : « C'est par le moyen des gouverneurs, écrit-il, que les Hovas se sont étendus et continuent à s'étendre dans tout le pays, H force de prudence, d'habileté et surtout de constance et de ténacité. Voici comment ils procèdent d'habitude. Ils établissent un gouverneur dans un poste perdu, presque au milieu d'une tribu hostile. Il s'y maintient comme il peut. Son autorité est très douce d'abord, et à peine sensible. Quand il a pris pied, qu'il s'est créé des partisans ou que ses soldats se sont installés dans le pays, il envoie des messagers chez une peuplade voisine pour lui proposer des échanges, lui demandera bâtir une maison, à s'établir sur son territoire. Plus tard, il enverra un gouverneur. Et l'on avancera ainsi peu à peu, comme une tache d'huile, le joug devenant de plus en plus lourd à mesure que la conquête se raffermit. Rarement on emploiera la force. On s'efforcera plutôt de semer la division; s'il le faut, on saura attendre. Si même telle tribu reste sourde à toutes les avances et se montre d'humeur à se défendre, on en prendra son parti, comme par exemple, pour les Tanala d'Ikoiigo; mais on ne renoncera jamais entièrement à son but et, malgré tout, le travail d'absorption continuera et progressera (1). »
L'armée des Ilovas, étant surtout destinée à appuyer leur diplomatie cauteleuse, n'a pas besoin d'être très puissante. Effectivement elle est très médiocre et si elle peut paraître redoutable aux voisins des Hovas, c'est-à-dire à des tribus indigènes dépourvues de toute organisation, il est vraisemblable qu'elle ne saurait opposer qu'une résistance assez faible à des corps d'armée européens. Elle est très nombreuse et très belle sur le papier, avec son imposante hiérarchie à' honneurs : en réalité , elle n'est ni organisée, ni exercée, ni commandée, et ce qui lui fait peut-être encore le plus défaut, c'est le courage. D'après le R. P. Piolet, de toutes les populations de l'ile, le peuple hova serait la plus lâche.
Militarisme et fonctionnarisme sont d'ordinaire, dans tous les
(1) R. P. Piolet, Madagascar et les Hovas, p. 131.
États, une source très onéreuse de dépenses. A Madag-ascar. il eu est un peu autrement. Le g'ouvernement hova ne paie, en effet, ni traitement à ses fonctionnaires, ni solde à ses troupes, pas plus d'ailleurs qu'il ne débourse cpioi que ce soit pour les travauxpublics, pour l'instruction, ou pour 1 assistance. Mais il ne faut pas croire que le peuple y gagne rien. On pourvoit à tout par voie de réquisition ; c'est ce qu'on appelle la corvée, le fanampoana. La corvée s'applique à la personne comme aux biens : on est requis de remplir tel service public, comme de livrer en nature telle ou telle denrée, tels ou tels objets. Il y a bien, dans le royaume hova, un certain nombre d'impôts proprement dits, payables en argent; mais ils sont forcément légers en raison du peu d'abondance du numéraire, et partant ils ne jouent qu'un rôle de second ordre dans l'organisation économique de l'ile. 11 en est tout autrement de la corvée. Celle-ci constitue la base de tout le système, et procure au gouvernement l'ensemble des ressources que demandent à l'impôt les États pourvus de finances régulières. Tous ceux qui sont investis des fonctions publiques ou revêtus de dignités peuvent, chacun dans sa sphère, l'exiger de leui"s administrés ou justiciables, absolument comme les gouverneurs de chaque province peuvent l'exiger des habitants de cette province et comme la reine ou le premier ministre peuvent l'exiger des habitants de tout le royaume.
(In comprend les abus sans nombre auxquels donne lieu la perception d'un impôt ainsi dépourvu de toute assiette fixe. « C'est, en effet, par corvée qu'on bâtit les maisons de ceux qui ont le droit d'e.xiger cet impôt, c'est par corvée qu'on bâtit les maisons de leurs parents, de leurs serviteurs; par corvée qu'on leur apporte l'eau, le bois, le riz, la viande; par corvée (ju'on défriche, garde et fait prospérer leurs plantations sur la côte ou ailleurs, et qu'on exploite les mines d'or: par corvée qu'on les accompagne dans leurs voyages pour les porter eux-mêmes avec leurs bagages et leurs provisions, ou simplement pour leur faire honneur; par corvée surtout, et c'est peut-être cette dernière qui est la plus onéreuse de toutes, qu'on leur apporte de Tamatave à Tananarive tout ce qu'il leur plait de commander, et souvent
des oljjcts fort lourds, an dafy, au delà des mers (1). » La corvée fut, à l'origine, une institution des plus utiles, lorsqu'elle n'était exigée que pour l'exécution de travaux publics, destinés à l'usage de tous les habitants. C'était alors son objet exclusif, et, de plus, elle n'était perçue que par de petits chefs locaux, simples, sans faste, peu exigeants. Aujourd'hui, complètement détournée de son but primitif, et presque exclusivement employée à satisfaire les intérêts personnels et privés de tous ceux qui de près ou de loin concourent au gouvernement, elle n'est plus entre les mains de ceux-ci que l'instrument des exactions les plus éhontées et de la plus dure dos tyrannies. Pour s y soustraire, les malheureux Hovas s'enfuient, désertent, et vont souvent dans la brousse grossir les bandes des fahavalo.
Telles sont les conséquences désastreuses auxquelles devait aboutir l'exercice du pouvoir absolu, loi'squau lieu d'appartenir au patriarche et d'assurer, pour le bien de tous, le maintien de l'équité et des traditions dans l'enceinte de la communauté de famille, il s'est étendu hors de sa s[)hère naturelle, et pesant lourdement sur une communauté d'État sans cesse élargie, n'a plus servi qu'à l'exploitation égoïste de la majorité laborieuse par une petite hiérarchie de gouvernants sans scrupules.
ni. — CONCLUSION.
Mettre un terme aux criants abus que nous venons de décrire, rétablir la justice à Madagascar, tel sera le premier devoir de la France, lorsque le corps expéditionnaire, maître de Tananarive, lui aura rendu la possession eflective de la vieille colonie qu'elle doit à Louis XIV et à Richelieu. Ce sera aussi son premier intérêt. « Juge anglais dire à pauvre homme : 7'// as raison, et à homme riche : Tu as tort, voilà, d'après M. Chevillon, qui nous rapporte ce propos signihcatif d'un indigène bengali , voilà le petit fait qui, souvent répété, assure la domination de l'Angleterre dans
(1) R. p. Piolet, Madagascar et les Hovas, p. 184.
MADAGASCAR. li'-î
rinde. Sous ce rée-ime, le paysan est tranquille. Il n'est plus traqué et harassé par tous les fonctionnaires des gouvernements inditçènes et musulmans. Il paye un petit impôt régulier, et le voilà maître de son gain; il connaît un sentiment tout nouveau chez le paysan hindou, celui de la sécurité 1 . » Lorsque le paysan malgache jouira à son tour d'une sécurité semblable, nul doute qu'il n'en ressente à l'égard de la France une reconnaissance pareille à celle que les Hindous éprouvent pour la Grande-Bretagne,
Rétablir en premier lieu, la justice dans les pays, puis développer ses richesses économiques et faire l'éducation morale des indigènes, tel le sera la triple tâche du gouvernement français.
Pour y réussir, il devra placer Madagascar sous le régime du protectorat. La dynastie régnante sera conservée, en raison de la vénération que professent pour elle tous les Malgaches, et dont il pourra être tiré un parti très utile. Un résident général sera substitué au premier ministre et investi de la plénitude des pouvoirs appartenant à ce dernier. Il gouvernera l'Ile sous sa responsabilité personnelle, as.sisté d'un très petit nombre de fonctionnaires français choisis par lui avec le plus grand soin, autant que possible mariés et installés à leur poste avec leur famille, parlant couramment le malgache, connaissant parfaitement les niœui-s du pays, et ayant étudié les aflaircs coloniales, non dans les livres ou dans les écoles, mais par l'observation personnelle des colonies prospères de type analogue appartenant à des pays étrangers.
Le résident général et ses collaborateurs s'acquitteront de leur rùle avec le concours des autorités indigènes. « On conservera l'institution de la royauté à peu près telle qu'elle existe ; on gardera aussi la même division administrative, et les mêmes cadres, sinon les mêmes hommes. Tout le monde estime qu'il faudra pour cela continuer à se servir des Hovas. Il est sûr, en elTct . qu'ils ont déjà une certaine organisation, un réel esprit de discipline et un vrai talent d'administration. Sous la direction
(1) Aadré Chcvillon, Dana l'Inde, Paris, Hachelle. 1891. |i. JOG.
d'un bon résident, ils sauront, mieux que nous, manier les diverses peuplades, ne pas heurter leurs préjugés, prendre contact avec elles et en tirer parti. Le tout est de Men les tenir en main, d'être toujours sur ses gardes, et leur ùter toute idée de révolte ou de réhellion. On réussira surtout en leur montrant bien que leur intérêt dépend de leur fidélité (1). »
Pour l'éducation morale des Malgaches, il suffira de s'en rap- })orter à nos dévoués missionnaires, dont le zèle civilisateur n'est égalé que par leur ardent patriotisme. Bien des fois, on leur a rendu témoignage à cet égard : nul cependant, nous nous plaisons à le rappeler, ne l'a fait avec plus d'autorité et de chaleur queiM. de Mahy, le vaillant et éloquent champion de la cause française à Madagascar.
Nos missionnaires devront être traités par le gouvernement français comme l'Angleterre sait traiter les siens. Ils devront recevoir même appui , mêmes facilités d'action, et bénéficier eu tout des mêmes avantages. C'est seulement à la condition d'être mis ainsi au moins sur le pied d'ég;dité, qu'ils pourront exercer une action efficace sur les populations indigènes.
En ce qui concerne le développement des richesses économiques de l'ile, le gouvernement de la République devra, selon l'exemple que iluiiuc l'Angleterre, lorsqu'elle prend possession d'un pays nouveau, commencer par faire dresser la carte méthodique du pays. Oj) divisera celui-ci en un certain nombre de rectangles, diinl cliacun sera confié à un explorateur spécial, avec mission de le soumettre à une en(juête approfondie, et de le décrire de la manière la plus minutieuse. Les renseignements ainsi obtenus seront réunis, classés, et tenus à la libre disposition de toute personne (jui désirera en- prendre connaissance. Nulle pratique n'est plus propre à éclairer le futur colon sur les ressources, les difficultés et les secours, qu'il rencontrera en tel ou tel point, et par suite sur les conditions, que, de son côté, il devra réaliser pour réussir dans son entreprise.
Le gouvernemout devra également procéder, mais avec une
(1) 11. P. Piolet, Madagascar cl les Uovas, p. 276.
SIADAGASCAR.
stricte économie et en ne visant qu'aux résultats pratiques, ^à l'exécution des travaux publics, qui auront été reconnus nécessaires. Dans rimérina. il y aura lieu, en outre, de procéder, avec suite et méthode, à des travaux de relxjisement.
Mais ce que le gouvernement devra considérer comme la partie la plus importante de sa tâche, c'est par-dessus tout dassurer la venue et rétablissement de noviveaux colons.
il n'y a point, en effet, de colonies sans colons. Pour attirer ceux-ci, le gouvernement aura, du reste, bien moins à agir qu'à s'abstenir. Il lui suffira de se rappeler que les fonctionnaires existent pour les colons, non les colons pour les fonctionnaires. Il devra, en conséquence, éviter avec le plus grand soin tout ce qui ressemblerait à une réglemenffition inutile ou à une formalité vexatoire.
Le terrain étant ainsi librement ouvert à l'initiative privée, celle-ci ne saurait manquer d'accomplir à Madagascar les prodiges dont elle est coutumière partout ailleurs.
Elle appréciera les avantages d'un climat relativement sain et meilleur, surtout dans les hauts plateaux, que celui de la plupart de nos autres colonies. Outre la salubrité du climat, elle estimera à sa valeur l'absence dans le pays de presque tout animal dangereux, sauf les caïmans, assez communs dans les rivières. Elle saura utiliser la main-d'œuvre indigène et tirer parti de la manière la plus fructueuse des richesses du sol : exploitation des gisements miniers, élevage du l^étail et des animaux de bassecour, culture d'arbres fruitiers de toute sorte et de plantes précieuses des tropiques, telles que le café, la vanille, le cacao, le caoutchouc; cultures industrielles telles que celles du coton, de la ramie et autres textiles ; exploitation d'immenses richesses forestières, enfin, et peut-être même surtout, au témoignage de nombre de bons esprits, agriculture proprement dite, tel est le vaste champ qui s'ouvrira dans l'ile à l'activité de nos concitoyens.
A égale distance de l'enthousiasme exagéré qui se représente Madagascar comme une sorte d'Eldorado ou de terre de promission, et de l'esprit de dénigrement qui vevit n'y voir qu'une sorte de Sahara entouré dune ceinture de forêls fiévreuses, il demeure acquis, aux yeux des hommes les plus raisonnables et les mieux
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ioforniés, que l'Ile, dans son ensemble, « a une bonne valeur moyenne. A part certains cantons, où le sol exclusivement composé de sable présente l'aspect d'un désert, la teiTe est en général fertile ot donne tous les produits (1) ». Elle peut devenir, en toutes ses parties, une excellente colonie d'exploitation, et même, dans tout le massif montagneux de sa zone centrale, une colonie de peuplement. Il est à souhaiter que la France sache mettre à profit les avantages que des circonstances historiques déjA lointaines lui ont ainsi préparés.
Lucien de Sainte-Croix.
(1) Marcel Dubois, Cours île Géographie : France et colonies, p. 599.
Le Directeur-Gérant : Edmond Demolins.
TÏPOGIUI'IIIF. FIKMIN-DIDUT ET C".
QUESTIONS DU JOUR
0UTRE-3IER '
O-C-OCQ-O—
J'ai eu à lire X Oulre-Mcr de M. Paul Bourget, une jouissance exquise, celle de retrouver des impressions jadis éprouvées, de revivre au milieu d images familières; j'ai senti un peu de cette fièvre que communiquent les hommes et les choses d'Amérique à fous ceux qui les approchent. J'ai eu plus encore, la joie de voir un écrivain de marque rendre hommage à ce qui fait la puissance et la beauté morale des États-Unis, à cette énergie active, à cette force de volonté dont les manifestations sont partout.
M. Paul Bourget a compris rAmériquc; il a mesuré le goufl're qui sépare le Yankee de l'Européen Continental, du Latin. Il ne s'est pas laissé prendre aux apparences semblables de démocratie; il a voulu saisir des réalités vivantes, non pas pour le plaisir de sacrifier à la mode d'ailleurs vieillie du document, mais pour connaître la raison des choses et échapper à la piperie des mots, à la trompeuse banalité des jugements convenus. Quand un observateur délicat se donne la peine de faire cela, quand il peut exprimer dans un style plein de relief les résultats auxquels il arrive, lorsque les images rcrues par lui sont transmises au lecteur avec leur vérité et leur intensité, l'oeuvre produite prend un intérêt de premier ordre.
Mais sa portée varie suivant les sujets d'observation choisis. Tout phénomène n'est pas également fécond à analyser; il en est
que Von ne peut atteindre qu'après rcxamcn préalable d'autres phénomènes plus simples, plus caractéristiques; de là l'inégalité très irappantc des diiiérentes parties de l'ouvrage de M. Bourget. l'artout où les circonstances ont mis M. Bourget on présence de faits primaires, de ces faits qui, par leur nature même, sont éclairants et n'ont pas besoin d'explications préalables, son talent s'est employé de la manière la plus utile et la plus fructueuse. Tel épisode de son voyage dan.s le sud, auquel nous reviendrons, en dit plus long sur le terrible problème des races qui se pose dans les anciens États à esclaves que de copieuses considérations et d'interminaljlcs statistiques. Sur d'autres points, il n'a pas dégagé la réalité latente de l'inextricable apparence sous laquelle elle se dissimule, et ses observations toujours sincères, toujours brillantes, perdent une partie de leur valeur d'enseignement, une partie même de \e\\r vérité. Elles restent vraies dans leur vérité concrète; elles ne sont plus vraies si on les prend comme des exemples; elles ont un cai'actère exceptionnel; elles sont détachées de la vie générale.
C'est ainsi que M. Bourget s'est attaché tout d'abord au sujet à la fois le plus complexe et le moins américain qu il y ait en Amérique ; il a étudié les gens du monde dans leur fonction de gens du monde, à Saratoga, ville de plaisirs élégants à l'usage des familles possédant de très fortes quantités de dollars. Son esprit pénétrant et son expérience de la vie mondaine lui ont permis, il est vrai, de saisir très vite les traits essentiels qui différencient un centre pareil aux États-Unis et en Europe, qui font de Saratoga quelque chose de très distinct de Biarritz, de Trouville ou de Bade; mais les réfle.vions que lui inspire son séjour sont bien nettement le fruit de ce qu'il savait par avance quand il a débarqué à New-York. S'il n'était pas arrivé avec cette idée, juste d'ailleurs, que les Américains sont des gens très actifs, très énergiques, très dépensiers, très indépendants, Saratoga ne lui