‹ La Science Sociale - Suivant La M鴨ode D'observationChapitre 43 sur 138 · OUTRE-MER · texte numérisé non relu

OUTRE-MER

eût pas dit grand'chose ; il y a constaté maintes manifestations de ces habitudes; il a cherché à en découvrir les motifs, par des sondages en profondeur dans la psychologie des Américains et des Américaines, et ses guides les plus sûrs dans ces investigations sont encore les faits recueillis par lui avant d'avoir mis le pied en Amérique.

C'est que les raisons d'être de l'Amérique ne sont pas à Saratoga. Des gens riches qui s'amusent, dans quelque continent que ce soit, n'apprennent pas grand'chose à un observateur. Leurs amusements, leurs préoccupations, leurs sentiments, sont en dehors de la vie normale et nationale ; ils ne s'y rattachent que par un fil très ténu; mais en Amérique plus que partout ailleurs les gens qui s'amusent sont une e.\ception ; ils sont une anomalie ; il ne faut pas s'attarder auprès d'eux si on veut comprendre le pays.

Et puis, l'Amérique n'est pas seulement un pays où l'on travaille; c'est surtout, c'est par-dessus tout un pays neuf, dans ce sens que c'est un pays offrant encore à l'activité du premier occupant d'immenses espaces à coloniser. Enlevez cette condition et la physionomie de tous les phénomènes se transforme; plus de vastes ranches où vivent à l'état presque sauvage d'immenses troupeaux; partant, plus de bétail à bon marché, plus d'engraissement facile, plus d'expédition en masse de viande sur Chicago, Kansas-City ou Omaha. Plus déterres vierges à 10 fr. :>.> rhectare, et les frais de culture s'augmentent de l'intérêt de l'argent d'acquisition, du prix des amendements devenus nécessaires et d'une main-d'œuvre plus compliquée. En même temps, ces entreprises hasardeuses de constructions de chemins de fer en plein désert, ces spéculations à perte de vue sur les terrains de ville, les booms fantastiques, le grain de folie que Ton retrouve dans toutes les manifestations de l'activité américaine disparaissent du même coup. C'est donc par la présence de ce qu'il y a encore de neuf et de vacant en eux que les États-Unis sont ce qu'ils sont. Longtemps encore après que le peuplement des terres libres sera achevé, il restera dans la constitution sociale de l'Américain, dans son caractère et sa manière d'être, un lointain cti'et de ces

200 LA SCIENCE SOCULE.

conditions particulières. Le type survivra au pliénomène qui l'a déterminé et les observateurs de ce temps-là ne s'en rendront compte qu'en remontant aux origines par des recherches historiques difficiles et incertaines. Aujourd'hui, nous pouvons encore voir dans la réalité des faits comment un État se peuple, comment des villes se fondent; deux ou trois jours de chemin de fer permettent d'atteindre le véritable Ouest, la prairie nue sans maître. C'est là qu'il faut aller si on veut observer à fond; New- \ork. Boston, Philadelphie, les manufactures de la Nouvelle-Angleterre, Chicago, sont autant d'énigmes pour qui ne connaît pas l'Ouest.

On ne peut pas s'empêcher de regretter que M. Bourget ne soit pas allé chercher à l'Ouest le mot de ces énigmes. Toute son observation eût été éclairéed'une vive lumière ; il aurait démêlé plus promptement, plus sûrement et plus facilement l'écheveau embrouillé de la société américaine de l'Est. Il aurait compris le rôle joué par elle, aujourd'hui encore, dans la colonisation des pays neufs ; il aurait saisi l'esprit américain dans ses formes à la fois les plus nettes et les plus accentuées.

LOuest lui aurait encore l'endu un autre service, celui de le mettre en contact avec le peuple. Ce n'est pas toujours chose facile pour un écrivain de profession, pour un homme très délicat, très raftiné, de prendre ce contact. Dans les villes, les habitudes de monde et d'éducation élèvent une foule de barrières entre l'ouvrier et l'observateur; il faut beaucoup de volonté , pas mal de savoir-faire et un peu de chance pour arriver à les franchir: encore les résultats obtenus se ressentent-ils toujours de l'effort; l'artitîce y a une certaine part. Là où cet artifice apparaît surtout, c'est dans le choix des relations que l'on parvient à nouer. Le véritable ouvrier est difficile à atteindre , précisément parce qu'il vif très eu dehors de la sphère restreinte des rapports sociaux mondains; celui que l'on arrive le plus aisément à joindre, c'est \q leader, le dignitaire d'une Trade-Union, personnage un peu hybride qui évolue déjà vers la bourgeoisie. Ou bien on tombe dans un excès contraire : sous prétexte de se documenter et dans une fougue de tout voir, on se fait accompagner d'un

OITRE-MER. 201

agent de police et on pénètre dans les bouges. M. Paul Bourget a eu ce courage; il est descendu dans les bas-fonds de la misère et du vice. Mais ce sondage ne lui a permis de relever que des éléracufs tout à fait exceptionnels. Le monde des travailleurs n'est ni si haut ni si bas, pas plus chez les chefs du Labor movement i\\Xfi chez les miséreux ou les criminels; il est dans cette masse difficile à pénétrer, qui peine, qui résout tant bien que mal le problème do la vie quotidienne, qui est aux prises avec les conditions normales de Texistence. Un échantillon bien choisi dans cette masse peut être étudié avec le plus grand profit; on apprend beaucoup en l'observant, pourvu qu'on arrive jusqu'à lui.

bans l'Ouest, rien de plus facile. Vous débarquez dans une petite ville avec la plus vague des lettres d'introduction pour un personnage quelconque, banquier ou épicier; vous lui dites que vous êtes venu de France pour voir sa ville , et cet homme fait l'impossible pour vous renseigner. Il vous accueille comme un messager de la Providence , vous invite chez lui, vous amène chez ses amis, et il a des amis dans les conditions les plus diverses. Lui-même a parcouru d'ordinaire toute la gamme des occupations propres à l'Ouest : Il a été coir ho]!^ mineur, rcuichman; il a travaillé dans les chemins de fer; il a fait du journalisme. Et les gens qui l'entourent sont ainsi, hommes de toutes besognes, prêts à travailler de leurs bras ou de leur tète, aussi dillérents du bourgeois européen que de l'ouvrier européen, ayant connu la vie sous les aspects les plus opposés. Enfoncé dans son roihinfj chair, les pieds sur le comptoir, il vous racontera volontiers comment il a pris un homestead dans la Prairie, comment il a lynché des voleurs de chevaux, et il disculera les chances actuelles de la culture ou l'élevage dans le pays. Le sujet vous intéresse-t-il? Un appel au téléphone et dix minutes plus tard la Hvfri/ stable vous envoie une voiture légère attelée de deux chevaux alertes qui vous transporteront à une ferme, à un ranchc. Là. aucune difiiculté pour s'introduire dans \e Iioi/ic du propriétaire. A peine avez-vous attaché vos chevaux aux piquets disposés devant la maison, quon vous demande de

rester diner, et tout de suite on vous mène aux écuries, aux herbages, on vous dit le prix des animaux de choix et ce qu'on a payé pour bâtir, pour s'installer, comment les débuts ont été durs, quelles circonstances favorables ont permis le succès etc.; à table, maîtres et gens — quand il y a des gens — mangent généralement ensemble et la conversation s'établit sans embarras ni contrainte entre toutes les personnes présentes, l^es femmes fournissent à ce moment un précieux concours à l'observateur. VAles rabattent parfois sur l'enthousiasme du mari , racontent leurs difticultés, leur isolement, et, de la discussion qui surgit, une lumière très vive vient à naitre, éclairant les observations précédentes. Ah ! les bonnes heures , les heures utiles et instructives que l'on passe ainsi à écouter ces pionniers de l'Ouest, d les voir dans leur cadre, au milieu de leurs occupations journalières! Inutile d'interroger, il suffit d'ouvrir les yeux et de prêter l'oreille ; la glace est rompue, on pense tout haut devant vous.

Et c'est ce résultat si difiicile à atteindre dans une ville, quand vous vous présentez, vous bourgeois, chez l'ouvrier, c'est ce résultat si facilement atteint ici qui rend l'observation de l'Ouest particulièrement fructueuse. Là, plus de barrière, plus de conventions; intéressez-vous véritablement à ce que vous voyez, vos interlocuteurs s'en apercevront bien vite et vous aurez gagné leur confiance.

Autre avantage notable : les phénomènes que vous avez sous les yeux sont peu compliqués; vous assistez en réalité à la naissance d'une société : pas d'origines historiques; plus de cette '( nuit des temps » qui plane comme une énigme sur le passé (lu moindre village de notre Europe occidentale ; plus de ces préjugés traditionnels qui obscurcissent encore le peu que l'on sait. La tâche est remarquablement simplifiée.

Ajoutez enfin que cette histoire d'un comté perdu du Dakota ou du Kansas a été jadis l'histoire du Missouri, de l'iUinois, de rohio: c'est ainsi que l'Amérique s'est peuplée, a grandi; c'est de l'histoire qui se répète.

Enfin, comme je le disais au début, c'est par ces pays et ces

Page 1