OUTRE-MER
gens (le l'Ouest que les États-Unis conservent leur caractère propre, c'est ce qu'il y a en eux de plus américain. En débarquant de France à New-Yoï'k. les contrastes me paraissaient frappants et l'exclamation : « Comme c'est américain ! » me venait tout naturellement. En revenant à Xew-York. au retour de l'Ouest, je retrouvais déjà l'Europe.
Le livre de .M. Paul Bourget suffirait au surplus à démontrer la souveraine efficacité de l'observation des pays simples et neufs pour la connaissance de l'Amérique. Toute la partie intitulée : « Dans le Sud » présente un intérêt exceptionnel et met le lecteur aux prises avec la question si grave des noirs, de la manière la plus saisissante. Arrivé dans une petite ville de la Géorgie, M. Bourget se rend chez un propriétaire du voisinage, Américain du Nord, fixé là depuis quelque temps, et qui dirige une exploitation agricole dans les conditions nouvelles créées par l'émancipation des Nègres. Le colonel Scott est essentiellement un rjcntleman; il a les formes d'un homme du monde, mais ses occupations le mettent en contact journalier avec la population de travailleurs qu'il dirige. Grâce à elles, il plonge dans le peuple, il le connaît bien, il est à même de donner des indications précises à un observateur; c'est une autorité sociale, un patron. Et par le seul fait de cette rencontre, .M. Bourget prend immédiatement contact lui-même: ses puissantes facultés d'analyse s'exercent sur des éléments bien choisis d'avance ; la simplicité de la vie rend ces éléments plus distincts, plus nets, et nous y gagnons un tableau de la situation sociale en (iéorgie tel qu'il semble, après avoir lu M. Bourget, qu'on se reconnaîtrait en allant là-bas. Il y a comme la sensation d'une chose vécue, une satisfaction de l'esprit due à l'illumination de la vérité, une étincelle de cette << splendeur du vrai » qui est la beauté suprême dune œuvre.
Le colonel Scott occupe l'ancienne installation d'une famille
:10i LA SCIENCE SOCIALE.
d'origine française, les Chastin. Plusieurs générations de Chastin ont vécu là avant la guerre de sécession, de cette vie large, simple et facile des planteurs du Sud. Il ne paraît pas qu'ils maltraitassent leurs esclaves, bien au contraire ; les marques de dévouement que plusieurs leur donnèrent spontanément après lémancipation prouvent même qu'il existait entre eux autre chose que des liens de servitude. Aujourd'hui encore, c'est une de leurs anciennes esclaves qui prend soin de leurs tombes, restant fidèle par delà la mort à ses maîtres disparus, et le colonel Scott, témoin de ces pieux souvenirs, déclare qu'il a du plaisir à occuper une maison habitée par ces braves gens pendant quatre ou cinq générations.
Comment ont-ils fini? Hélas ! c'est l'histoire de beaucoup d'anciennes familles du Sud. Installées dans un système faux, elles en goûtaient la douceur sans en apercevoir les dangers, sans se préparer à sa disparition. Elles ne songeaient pas à rendre leurs esclaves capables de se conduire ; elles n'imaginaient pas davantage qu'elles pussent avoir besoin elles-mêmes d'autres vertus que de colles que la tradition leur avait inculquées. Ouand arriva lallranchissement des esclaves après les années ruineuses de la guerre, elles furent surprises par les nécessités nouvelles, et ces gens qui avaient fait preuve d'une admirable énergie au cours d'une longue lutte de cinq années se trouvèrent sans défense et sans courage en présence de la crise économique et sociale que déterminait la libération des noirs. « Les Chastin, n'ayant que cette terre pour subsister, raconte le colonel, ont duré ici plusieurs années sans presque en sortir, sans la travailler, tuant un cochon de temps à autre, chassant un peu, mangeant les tomates du potager que leur cultivait un pauvre nègre qui n'avait jamais voulu les quitter. »
Ainsi s'écroule et disparait peu à peu cette aristocratie du Sud qui ne fut pas sans grandeur et qui reste attachante dans son infortune; on ne peut pas s'empêcher de lui donner des regrets; on ne saurait faire fond sur elle pour l'œuvre de relèvement qui s'impose au Sud.
Cette œuvre, un certain nombre d'Américains l'ont entreprise