OLTRE-MER
courageusement, sans se faire illusion, sur les difficultés de la tâche. A côté du méprisable Carpet bagger, politicien de premier ordre accouru des États du Xord pour exploiter la crédulité des nègres et opposer la masse de leurs votes aux influences de lancienne chevalerie du Sud, on trouve aussi des hommes conscients de la responsabilité qu'entraîne pour leur pays l'affranchissement de la population noire, véritablement soucieux de l'élever moralement à la hauteur de la condition sociale qui lui a été faite. Le colonel Scott, peint par M. Bourget, est un de ces hommes, et en écoutant sa conversation, on aperçoit bien les obstacles auxquels il se heurte chaque jour.
Tout d'abord, il n'est pas homme à se contenter de se laisser vivre, à jouir paisiblement de l'estime et de la bienveillance des nègres qui l'entourent, à juger satisfaisant et suffisant un état social sans secousses. Lorsque M. Bourget lui fait remarquer combien tous ces gens paraissent heureux, il le reconnaît et s'en indigne : « Heureux? Mais oui. Ils ne le sont que trop. Seulement, c'est d'un bonheur de brute qui les dégrade plus encore que l'esclavage. Oui, Monsieur, ils valaient mieux quand ils étaient esclaves, vous pouvez m'en croire. J'ai été un de ceux •pii ont suivi Lincoln avec le plus d'enthousiasme. ... Et je ne discute même pas cela. Non, je ne le discute pas. On n'est pas un homme quand on admet qu'il puisse y avoir un seul esclave au monde dix-huit cents ans après le Christ. Mais nous avons cru que nous avions fini quand nous les avons délivrés. C'eut été trop simple. No/re devoir commençait alors. Nous n'avons pas réfléchi qu'un être d'une race inférieure, comme ceux-là, ne passe point du coup à une condition supérieure sans danger. »
En somme, l'esclavage, malgré son caractère déprimant, avait l'avantage d'être une contrainte au travail, contrainte favorable au dressage des nègres, s'ils avaient pu faciloment y échapper une fois dressés, si on s'était préoccupé de leur faire faire l'apprentissage de la liberté, au lieu de se borner à les apprivoiser, à les former à la pratique commode d'une servitude plus ou moins adoucie.
Aujourd'hui, la contrainte faisant défaut, il est extrêmement
difficile d'arracher le noir à son indolence, à son imprévoyance, à cette conception enfantine de la vie qui lui fait abandonner tout labeur dès qu'il a de quoi dîner le soir. Ce qui lui répugne surtout, c'est le travail régulier, continu, le vrai travail. S'imposer un cfl'ort vigoureux mais momentané, courir un danger avec l'espoir que l'on pourra se dispenser de travail pendant quelque temps, c'est son affaire, et il accomplit des tours de force pour obtenir ce résultat. Par exemple, il s'empare du serpent à sonnette vivant, comme ce .(im Kennedy, voisin du colonel Scott, qui possède une petite collection de monstres et la promène de ville en ville, de village en village, pour ramasser ainsi de quoi fainéantiser tout h son aise. Le colonel, médecin en même temps que planteur, endort ses crotales en les inondant de chloroforme et leur arrache les crocs pour éviter de dangereuses morsures, mais cette forme de patronage est loin de combler ses vœux. Ce qu'il voudrait, le Init qu'il poursuit, c'est de donner aux nègres qu'il emploie le goût de la vie laborieuse et saine. Non seulement il prêche d'exemple, mais il les évangélise avec un ardent prosélytisme, aidé en cela par sa fille, une jeune personne intirnie mais avec une âme d'apôtre ; il cherche le chemin de leur cœur pour y faire pénétrer la conviction religieuse ; surtout, il a lui profond sentiment de sa responsabilité morale vis-àvis deux; toute sa conduite est dominée par cette idée et les nègres eux-mêmes ne s'y trompent pas, témoin ce curieux et tragique épisode que M. Paul Bourget raconte de visu.
Pendant son séjour à Philippeville — c'est le pseudonyme sous lequel il cache le nom de la petite ville de la Géorgie où la scène se passait — un prisonnier mulâtre enfermé dans la prison, s'était échappé à la veille d'être pendu. C'était un criminel dangereux, coupable de plusieurs assassinats, un chef de bande d'une audace et d'une adresse merveilleuses. Tout jeune encore — vingt-cinq ans, je crois, — il n'avait pourtant pas débuté par la vie de brigandage; à l'Age de quinze ou seize ans il était entré au service du colonel Scott et l'accompagnait dans ses grandes chasses, moitié serviteur, moitié compagnon. Le colonel lui témoignait une grande affection, beaucoup de confiance, et