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OLTRE-MER

se flattait de faire de ce métis un homme et un chrétien. Un jour, en se rendant à une partie de chasse avec son maître, Seymour laissa s'emballer les chevaux qui les menaient ; la voiture fut renversée, et tous les objets qu'elle contenait dispersés dans les herbes ; malgré toutes ses recherches, le colonel Scott ne parvenait pas à retrouver un grand couteau à découper qui s'enfilait d'ordinaire dans les courroies du panier à provisions, quand tout à coup, il en vit briller le manche dans rentrebaillement du g-ilet de Seymour. qui, penché en avant, feignait de continuer la perquisition. Tremblant et pleurant, le mulAtre fît alors cet aveu : « J'ai pensé que vous étiez furieux contre moi pour avoir laissé s'emporter les chevaux et j'ai cru que vous me tueriez. Alors, j'ai volé le couteau... » Lui que je traitais comme un fils! ajoutait le colonel en racontant la chose à M. Bourget.

Dégoûté de cette ingratitude, il cessa de sortir avec Seymour, le surveilla et surprit d'autres larcins. Le mulâtre fut chassé, vola ailleurs, fut pris, condamné, mis à la chaîne et ses mauvais instincts, bientôt développés par la fréquentation des criminels, lircnt de lui un dangereux malfaiteur.

Les circonstances au milieu desquelles le colonel Scott explii|uait à .M. Bourget l'échec de sa tentative d'éducation vis-à-vis (le Seymour donnaient à son récit un relief tout spécial. C'était au lendemain de l'évasion : un groupe de cavaliers avait été spontanément formé à Philippeville pour traquer le fugitif, et vme douzaine de ces terribles chiens chasseurs d'hommes <■ blood liounds » parcouraient la forêt à sa recherche. A la tête de la petite troupe, le colonel Scott dirigeait le mouvement, conduisait la chasse, dominé par un profond sentiment de son devoir civique, mais rempli d'une pitié secrète pour cet homme qu'il avait aimé, qui avait vécu près de lui, et qu'il poursuivait comme un fauve. Et tout en galopant dans les sentiers de la forêt, le souvenir lui revenait de cette première faute de Seymour, origine de toutes les autres, il se livrait à une sorte d'examen de conscience, se demandant s'il avait réellement accompli tout son devoir vis-à-vis de ce malheureux, s'il ne s'était pas laissé aller ■t une impression trop prompte et trop vive en lui retirant son

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affection quand il l'avait surpris volant une arme pour se défendre contre la colère possible de son bienfaiteur. « J'aurais dû penser, disait-il, (jue cette répugnante facilité au soupçon était une hérédité de l'esclavage. Les blancs avaient si cruellement abusé d'eux!... »

Il faut lire dans Oiilre-Mcr la scène magnifique où l'ancien maître et l'ancien serviteur se retrouvent face à face, le premier armé de sa carabine, le second nageant désespérément pour traverser une rivière, suivi de près par les chiens, mais tenant hors de l'eau sa main droite armée d'un revolver; tous deux se reconnaissent; le colonel épaule sa carabine; son bras tremble, et d'un geste brusque il relève le canon, ne pouvant se décider à tirer ainsi sur Scymour. Et le bandit, touché de cette générosité, détourne lui aussi son arme, qui a déjà commis tant d'assassinats, il recule devant celui-là! Bientôt les rabatteurs accourent aux aboiements des chiens, une balle atteint Seymour, on s'empare de lui, le voilà de nouveau prisonnier, et son exécution annoncée pour le surlendemain va avoir lieu. Nous allons encore retrouver là le colonel, sa conscience puritaine s'alarme de l'insouciance animale avec laquelle son protégé d'autrefois se prépare à paraître devant le souverain juge; il vient l'exhorter, éveiller en lui l'idée de l'au delà, condescendant avec une indulgence attristée aux dernières fantaisies de ce grand enfant qui demande « une bouteille de ce vieux vvhiskey » qu'il buvait autrefois à la chasse. Nous le voyons s'agenouiller avec le condamné sur les dalles de la prison pour lui faire répéter les paroles du Pator nostiT, et lui souffler encore, au moment où, la corde déjà passée autour du cou, il va être lancé dans l'éternité, ce cri suprême du bon larron : « Seigneur, souvenez-vous de moi dans votre l'oyaume! »

Tout est caractéristique dans cette tragique histoire, et le zèle ardent du nordiste puritain, et l'insouciant animalisme du mulâtre, et sa docilité vis-à-vis de l'ancien maître auquel il est resté attaché malgré tout. Bien curieuse aussi cette chasse à l'homme organisée spontanément par les citoyens honnêtes de Philippeville, épiciers, hôteliers, marchands, qui considèrent

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lo soin de faire réirner le Jkjm ordre comme leurs affaires propres, qui, dans les moments critiques, n'hésitent pas à faire la police eux-mêmes. U y a dans ce simple fait une indication profonde sur ce qu'est l'esprit public aux Etats-Unis; on se rend compte du puissant facteur que le Sud trouvera pour son relèvement dans celte énergie pratique, eflective, prompte à l'action, des bons citoyens. Et cette énergie est susceptible des formes les plus diverses : elle n'est pas spécialisée par un long usage à un seul objet; vers la fin de la guerre do sécession, un officier français (|ui venait d'assister à une parade des Nordistes disait au colonel Scott : (' .Maintenant que vous avez cette belle armée, par où allez-vous commencer? Par le Canada ou par le Mexique? ». « Nous allons commencer par les renvoyer tous travailler, répondit le colonel. » Et, de fait, il en a été ainsi; ces troupes si nombreuses ont été licenciées sans qu'il en résulte aucun embarras ; ce n'étaient pas des militaires que l'on jetait sur le pavé; c'étaient des hommes qui avaient su faire la guerre, et qui retournaient à leurs occupations une fois la guerre terminée.

Aujourd'hui, une sphère nouvelle d'activité est ouverte aux Yankees. Ce ne sont plus seulement les terres de l'Ouest, dont la mise en valeur a été poussée comme l'on sait, (jui s'offrent à eux. Le Sud, avec ses richesses naturelles considérables, avec sa terre fertile, ses mines de fer et de houille inexploitées, fait appel à leur initiative. Les souvenirs de la guerre sont assez apaisés pour que de vieilles rancunes et d'anciens préjugés ne soient plus très à redouter entre Blancs. Reste cette masse inerte de la population nègre qui réclame un patronage intelligent pour se hausser dans la réalité à la situation de droit qui lui a été faite; impossible d'amener dans le Sud un développement économique sérieux sans aborder ce gros problème social. Tous les lecteurs de M. Paul Bourget comprendront celte nécessité, parce qu'ils auront touché du doigt, grâce à une observation à la fois pénétrante et bien informée, la grande plaie du Sud.

Paul de PiOisiERS.

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