LE SIXIÈME CONGRÈS IXTERNATIOXAL DES MINEURS, A PARIS
nous regardent pas;... si pour que vous gagniez de largent, il faut que je me ruine, je n'en suis pas:... s'il faut absolument que l'un de nous disparaisse, eh bien, que ce soit vous et pas nous (31. Lew y ne s'est pas demandé ce que deviendraient les charbonnages, si les commandes de la grande industrie leur manquaient subitement; la disparition ou même la diminution de la clientèle ne semble pas le préoccuper), et je vous conseillerai avant de vous résigner à disparaître d'essayer mon système et de vous entendre pour limiter votre production... »
Croire, même un instant, qu'il serait possible au monde industriel de s'organiser ainsi en syndicats d'accaparement, so faisant entre eux une guerre de pri.v, ne peut venir qu'à l'esprit d'un homme dégagé de toute connaissance des faits, et c'est ce que M. Moller a bien montré. Il a ajouté avec non moins de raison qu'essayer la mise en pratique du système Lewy ferait perdre auv mineurs la sympathie du public, et du public ouvrier plus encore que du public bourgeois. X'avoir pas vu ce fait iuévitable prouve le manque d'études sérieuses et même le manque de sens commun des délégués français et belges. On reste confondu en lisant que « l'idéal de M. Lewy, avec un peu de bonne volonté de part et d'autre, sera bientôt une réalité » il), affirmation qui est due à .M. Jean Callewacrt. président des Chevaliers du travail belges et des mineurs du bassin de Charleroi, actuellement député à la Chambre belge. Et que penser de la Fédération nationale des mineurs belges qui, dès Tannée dernière, " après étude du projet Lewy », l'adoptait à l'unanimité?
.\ussi, dans un très spirituel discours, salué des éclats de rire et des applaudissements répétés de la délégation anglaise, M. .John Wilson n'eut pas de peine à faire ressortir les impossibilités pratiques du système Lewy. M. Smellie, délégué écossais, vint appuyer M. Wilson, et déclara que, à son avis à lui, le seul remède est la nationalisation des mines (2).
(1) Voir un numéro spécial, préparé pour le congrès des mineurs à Berlin, du journal Le SulJrage universel, dirigé par M. Defuisseaux.
(2; M. Smellie, président de la féderalion des mineurs d'Ecosse, appartient au parti indépendant du travail, dont il est le candidat parlementaire pour la circonscriptioa de Mid-Lanark.
22 LA SCIENCE SOCULE.
Les Allemands et les Anglais s'étant prononcés contre le système Lewy, la cause était entendue, et ce fut en vain que M. Basly vint à son tour parler en sa faveur. L'amendement Wilson, renvoyant la proposition Defuisseaux au comité international, reçut les votes unanimes des délég-ations anglaises et allemandes, soit 756.000 voix; les Français et les Belges votèrent contre, également à l'unanimité de leurs 212,000 voix.
• )n passe ensuite à la discussion de la journée de huit heures.
Deux propositions, Tune émanant de la Miners' Fédération, l'autre de la délégation française, avaient été inscrites au programme du congrès. La première demande « qu'une loi fixe à huit heures, descente et montée comprises [from bank to bank), la journée des mineurs du fond. » La deuxième, plus radicale, réclame également la journée de huit heures pour les ouvriers de la surface. Aussi décide-t-on de discuter tout d'abord la proposition anglaise, et en second lieu la proposition française.
C'était au tour de la délégation anglaise de parler la première, mais un délégué anglais, M. Ahraham, député et représentant des mineui's de la Galles du Sud, s'étant déclaré partisan de la proposition française, M. Basly dit que c'est chose si rare de trouver un Anglais partageant les opinions des Français, ({uil renonce à la parole en sa faveur. M. Abraham prononce un discours dans lequel il n'y a rien à retenir. Ln autre délégué anglais, M. Cowey, lui succède et vient soutenir la proposition de la Miners Fédération. Il déclare qu'il serait heureux de voir la journée de huit heures accordée aux ouvriers de la surface aussi bien qu'à ceux du fond ; mais, dit-il, « je suis un possil>ilistc, et ne demande que ce que je puis obtenir. » Et constatant que l'opinion publique en Angleterre n'est pas favorable à la journée de huit heures pour les ouvriers de la surface, il ajoute que «, s'il ne peut avoir tout le gAteau, il en prendra du moins les miettes » (If I cant get the hofj , VU take the hristle.s). Un troisième délégué anglais, M. Bailey, prend la parole pour appuyer M. Cowey.M. Bailey n'accepte pas la proposition française, parce qu'en Angleterre, les heures de travail des ouvriers de la surface
LE SIXIÈME CONGRÈS INTERNATIONAL DES MIN-EIRS, A l'ARIS. 23
ne sont pas réglées parcelles des ouvriers du fond. Il ajoute que la Chambre des Communes aurait voté la loi des huit heures, si les élus des mineurs du Durham et du Northumberland ne sy étaient pas opposés (11, et il reproche à ces mêmes mineurs de travailler moins de huit heures par jour, alors que les jeunes garçons employés avec eux travaillent dix heures. Il rappelle que dans les mines situées dans les districts adhérents à la Fédération, les jeunes garçons ne travaillent que neuf heures.
Cette attaque était prévue par les délégués du Durham et du Northumberland, qui, loin de s'en émouvoir, présentent une résolution contre la journée de huit heures, résolution dont je n'ai pas le texte exact, mais qui est semblable à celle qu'ont soutenue au congrès de Berlin MM. Ralph Young du Northumberland) et Johnson du Uurhami. La résolution Young-Johnson était ainsi conçue : " Le congrès, reconnaissant la grande diversité des conditions naturelles existant chez les divers peuples ici représentés, estime qu'il est hors de propos de déléguer au Parlement, ou à tout autre corps législatif, lepouvoir ou le droit de fixer la durée du travail des adultes dans les mines, mais conseille fortement aux mineurs de chaque nation de saisir toutes les occasions de diminuer leurs heures de travail, autant que cela est possible et non préjudiciable à leurs intérêts. »
Cette année, ce sont .MM. Boyle et House qui sont venus soutenir la politique des mineurs du Durham et du Northumberland. « Si nous sommes opposés aux huit heures, dit M. Boyle, ce n'est pas pour des raisons sentimentales mais pour des raisons de chiffres, et parce qu'une telle loi nous serait défavorable. M. Basly a rappelé que journée de huit heures ne veut pas dire journée obligatoire, mais journée maximum de huit heures. Eh bien, nous croyons que si ces mots huit heures étaient inscrits dans un texte de loi, ils auraient une si grande force morale que partout on serait obligé de travailler huit heures, et qu'on
(1) Le 23 avril 1894, la Chambre des Communes se prononça, par 281 Toix. contre 194, en faveur d'un projet de loi de huit heures pour les mineurs du fond : mais les auteurs de ce projet de loi aimèrent mieux le retirer que d'y introduire le principe de Voplion locale.
2i LA SCIENCE SOCIALE.
ne pourrait obtenir une journée de travail moindre... M. Abraham a dit de son côté qu'un surplus de travailleurs est aussi nuisible qu'un surplus de production. Or, si par une loi des huit heures, on donne aux mineurs une situation privilégiée, la proportion des uiishilled labourpm qui viennent grossir leur nombre saccroitra beaucoup... On nous reproche d'être égoïstes parce que nous ne voulons pas de la journée de huit heui-cs; or, nous ne nous opposons pas du tout à ce qu'on vous la donne, mais nous ne voulons pas qu'on nous l'impose... On nous repi'oche aussi de travailler moins de huit heures alors que les jeunes garçons travaillent dix heures au fond de la mine. Vous savez que ces jeunes garçons sont nos fils. Prétendez-vous les aimer et vous soucier de leur santé et de leurs intérêts plus que nous ne le faisons nous-mêmes? Alors que j'étais jeune garçon, j'ai moi-même travaillé dans les mines, et je ne suis pas le seul ici, aussi nous savons à quoi nous en tenir sur ce point... Je voterai contre la journée de huit heures, parce que j'ai le devoir de soutenir les intérêts de mes commettants. »
-M. House se borne à quelques mots bien sentis. Après avoir affirmé une fois de plus sa foi dans le sflf-help et la puissance de l'action des trade-unions ; « Si vous aviez dépensé pour l'action syndicale, dit-il aux autres délégués anglais, la moitié du temps et de l'argent que vous avez perdus dans l'action politique, les mineurs que vous représentez seraient dans de meilleures conditions. Quant à nous, qui vivons et travaillons dans le Durham et le Northumberland, nous connaissons nos affaires mieux que qui que ce soit, et nous savons qu'une journée légale de huit heures nous serait préjudiciable. »
Un délégué allemand, .M. Horn, succède à M. House. Dans un discours très violent, il déclare que les .\llemands réclament la journée de huit heures pour tous les ouvriers du fond et de la surface. En Allemagne, dit-il, les ouvriers de la surface travaillent souvent dans le fond, et quand on veut punir les ouvriers du fond, on les envoie à l'extérieur où le travail est moins payé. Du reste, les délégués allemands représentent les ouvriers de la surface aussi bien que du fond, et de plus, comme social-démo-
LE SIXIÈME CONGRÈS INTERNATIONAL DES MINEURS, A TARIS. 'io
crates. ils réclament la journée de huit heures pour tous les ouvriers de toutes les industries. Quant aux délégués du Durhani et du Northumherland, M. Horn déclare leur conduite honteuse, et les compare aux curés qui. en Allemagne, veulent faire patienter le peuple. Mais, comme a dit Henri Heine, les social-démocrates <- laissent le ciel aux antres et aux moineaux )> et cherchent à étahlir sur terre le ciel à leur façon. Redoublant de violence. M. Horn accuse les délégués du Durham et du Northumberland de ne venir aux congrès que pour empêcher qu'on prenne des décisions et qu'on marche de l'avant ; il les proclame plus dangereux que les patrons et les capitalistes, et dit que << ce sont des loups déguisés en brebis ».
Va tel discours aurait certainement soulevé des incidents, mais soit ignorance, soit calcul^ le traducteur. anglo-allemand, un rédacteur en sous-ordre du journal socialiste allemand Vorwàrts, a supprimé toutes ces violences, et sa traduction n'a présenté aux délégués anglais qu'un petit speech anodin.
Après quelques phrases dun délégué belge, M. Stanley, secrétaire de la Fédération des Midlands. prend la parole pour résumer le débat. Il en profite pour rendre hommage, au milieu des bravos de la délégation britannique, à l'honnêteté et au dévouement des représentants des mineurs de l'Union nationale qu'il appelle « nos frères ». Il rappelle que si ces derniers combattent l'intervention législative dans la fixation des heures de travail, ils l'acceptent fort bien sur tous les autres points, et marchent alors la main dans la main avec les mineurs de la Fédération, aussi ne veut-il pas désespérer de les voir se convertir un jour à la journée légale de huit heures.
On vote alors sur la proposition anglaise ; journée légale de huit heures pour les mineurs du fond. Seuls, les délégués du Durham et du Northumberland votent contre; tous les autres délégués anglais et tous ceux du continent votent pour, soit 96.000 voix contre et 872.000 voix pour.
On passe ensuite à la proposition française réclamant également les huit heures pour les ouvriers de la surface. Tous les continentaux et les mineurs de la Galles du Sud votent pour, et
comme la Miners' Fédération s'abstient et que les mineurs du Ourham et du Northuml)erland font de même, la proposition est déclarée adoptée. Il y a lieu de remarquer qu'une dizaine au moins de délégués anglais ont voté pour la proposition française, mais cela à titre individuel. <> Us n'ont exprimé que leur opinion propre, me dit M. Ashton, secrétaire de la Miners Fédération, car ils n'ont reçu des mineurs qu'ils représentent aucun mandat de voter sur ce point. »
Puis on on vient à la question de l'inspection des mines. I.a délégation française a déposé une proposition demandant « que les délégués ouvriers chargés de l'inspection des mines aient une indépendance absolue ». Le congrès se prononce à l'unanimité en faveur de ce vœu.
Le congrès aborde ensuite l'importante question de la responsabilité des patrons. Deux propositions sont inscrites à l'ordre du jour ; elles émanent encore de la délégation française et de la Miners' Fédération. La première réclame une loi rendant les patrons responsabh-s de tous les accidents, sauf en cas de suicide dûment constate. La deuxième demande c/ue les patrons soient rendus resjjonsables pour les indemnités à accorder à toutes personnes blessées pendant le cours de leur travail dans les mines ou autour des mines, sauf dans le cas oi( jjar sa négligence fouvrier aurait contribué à l'accident. » Par suite dune erreur d'impression, ce dernier membre de phrase n'existait pas dans le texte imprimé de la proposition anglaise; et ce fait, lors du vote, a été cause d'une malentente, bien que les délégués anglais, chose significative, aient pris soin de faire remarquer l'erreur commise.
M. liasly, qui parle le premier, prétend que si les ouvriers commettent quelques imprudences au cours de leur travail, c'est ({u'ils sont mal payés et qu'ils veulent aller plus vite pour gagner un peu plus d'argent; en dernière analyse, ce sont les patrons qui sont responsables (1). MM. Parrott et Edwards, qui
(1) « Les neuf dixième des accidents, — puisque c'est ainsi qu'on nomme ces liornicides patronaux. — sont dus à la rapacité capitaliste. C'est un échafaudage hors de ser-