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III. — LA MORALE PYTHAGORICIENNE

Il existe dans les cités de la Grande Grèce, au moment où apparaît Pythagore, un double courant parfaitement caractérisé : courant tendant à maintenir la sobriété et les mœurs, courant tendant à les détruire pour implanter le luxe et la corruption.

On nous dira qu'il se manifeste un peu partout des doubles courants de ce gejire. L'objection a du vrai; mais on va voir que le phénomène, pour des raisons spéciales, s'accuse dans notre région beaucoup plus vivement qu'ailleurs.

Ces deux courants peuvent se personnifier dans deux cités qui, à une même époque, représentent pour ainsi dire deux stades de l'évolution de la race : Crotone et Sybaris.

Bien entendu, la distinction n'est pas absolue. Il devait y avoir des gens sobres à Sybaris; il devait y avoir des gens corrompus à Crotone. De plus, comme le remarque Grote, il ne faut pas prendre pour argent comptant tout ce qu'on nous raconte de Sybaris, parce que ces anecdotes ont généralement passé par Crotone, la cité rivale et jalouse, qui a dû les amplifier et les corser quelque peu. Quoi qu'il en soit, il est certain que le terme de Sybarite a pris une signitication Vjien connue. 11 est certain aussi que Sybaris a été vaincue et détruite par Crotone, bien que sa population et ses armées fussent fort supérieures à celles de sa voisine. Nous pouvons donc très bien admettre que Sybaris, au point de vue des mœurs, se trouvait, vers le sixième siècle avant Jésus-Christ, à un échelon plus bas que Crotone, qui, d'ailleurs, devait la suivre bientôt.

Voyons donc ce que l'histoire a retenu de saillant sur les mœurs de ces deux villes.

Crotone, d'après les historiens, avait deux titres de gloire : ses médecins et ses athlètes.

Le plus fameux de ses médecins est ce Démocède qui, après avoir exercé son art à Crotone, vint travailler à Égine, où il gagnait un talent par an, puis à Athènes, où les Pisistratides lui offrirent un talent et demi, ensuite à Samos, où Polycrate lui donna deux talents, enfin à la cour de Darius qui le combla d'honneurs et de richesses. Cette série de surenchères montre assez le cas qu'on faisait du savant Crotoniate et de la formation médicale qu'il avait reçue dans sa patrie.

L'athlète célèbre, c'est Milon, le fameux Milon, tantôt lutteur, tantôt général, héros de tant de luttes olympiques, amoureux des difficultés physiques, fier de s'attaquer à tout ce qu'il y avait de plus fort chez les hommes et même dans la nature, comme le témoigne la légende de sa mort, immortalisée par Fuget (1).

Démocède et Milon ne sont pas des isolés. Ce sont deux points culminants au milieu d'une multitude de médecins et de gymnastes, (tr la médecine et la gymnastique, chez les Grecs, s'entendaient dans un sens plus large que chez nous. Platon, dans le Gorfjias, dit <]u'il existe deux sciences concernant le corps, la médecine et la gymnastique. La médecine comprend l'hygiène, et particulièrement /« /7^'^/emen^a^/o/* des repas. Platon l'oppose à la cuisine^ ennemie jurée de la médecine, qui flatte le corps au lieu de le conserver. La gymnastique embrasse tous les exercices corporels, ainsi que la réglementation du vêtement. Platon l'oppose à laioi/ette, ennemie jurée de la gymnastique comme la cuisine l'est de la médecine, et qui, suivant sa même expression, flatte le corps en feignant de le protéger. Ces idées de Platon, — qui avait voyagé en Grande-Grèce, — jettent un jour assez clair sur l'état social du peuple crotoniate, célèbre pour cette même médecine et cette cette même gymnastique, proclamées « les sciences du corps » par le philosophe athénien. On voit que Crotone en est restée à la sobriété naturelle de ces peuples méditerranéens, qui, aujourd'hui encore, vivent d'une assiettée d'olives,

(1) On |iiêlpnd que Milon. ayant voulu fendre avec la main un arbre très solide, vit sa main prise dans la fente et, dans cet éUt, fut dévoré par un lion.

(l'une pincée de macaroni, de quelques poignées de riz et de fruits secs. Le progrès de l'instruction a rendu plus systématique l'habitude de cette sobriété; la nécessité de se défendre contre les pasteurs guerriers des Abruzzes a développé, un peu comme à Sparte, le goût des exercices physiques. Le climat, qui favorise la frugalité, favorise également la simplicité dans le costume, recommandée parles confréries pythagoriciennes comme elle l'était déjà en Grèce par certaines sectes orphiques. La haute culture médicale, de son côté, ne peut que montrer l'avantage que l'on trouve à pratiquer des mœurs réguhères. Or le pouvoir, avonsnous dit, est aux mains d'une élite, élite instruite, éclairée, traditionnelle. Cette élite estime que la sobriété est bonne; il lui est avantageux que le peuple sache borner ses désirs; elle sait, d'autre part, que la gymnastique est la condition sine qua non pour avoir de bons soldats et que les hordes de la montagne sont toujours prêtes à fondre sur la mince ligne de rivages d'où ils ont été refoulés. La sobriété, pivot de tout ce système de défense, est éminemment utile à l'aristocratie. Elle fait donc tout ce qu'elle peut pour la maintenir; et elle a raison de faire tout ce qu'elle peut, car, en ce même moment, un courant inverse se produit, sous l'influence du commerce, de l'enrichissement, de l'affluence des marchandises précieuses, et ce courant, en devenant fort, menace de jeter dans l'instabilité démocratique cette société, dont la durée est si étroitement liée au maintien de ces mœurs quasispartiates, rempart invisible de la cité.

Ci'otone a peur, en un mot, de devenir Sybaris.

Sybaris, c'est la cité du luxe, de la mollesse. Là, l'hygiène est en baisse, la gymnastique est moins en honneur; la toilette et la cuisine, ces deux flatteuses dont parle Platon, régnent en maitresses. Certains traits passent en proverbe. C'est là que les dormeurs ne peuvent .souffrir le pli d'une feuille de rose; c'est là que les chevaux apprennent à marcher au son de la flûte. Aucune laine n'est assez fine pour draper les membres délicats des Svharites. Tel riche citoyen, voyageant au dehors, entraine à sa suite une escorte de plusieurs centaines d'esclaves, valets, parfumeurs, cuisiniers. Cet état de choses est anormal sur le littoral

méditerranéen. Il tranche violemment avec les mœurs ordinaires de ces populations simples et végétariennes. Mais il n'eu a pas moins sa cause sociale : le dêceloppement rapide et excessif du commerce. Le commerce, là où il prospère, tend à développer dans une forte proportion les consommations de luxe, et, lorsque l'enrichissement est brusque, les traditions familiales qui tendent à maintenir la sobriété des ancêtres sont, comme l'atteste l'expérience, plus facilement rompues.

Tel est le danger qui menace Crotone, le fléau qui, déjà, a commencé à l'envahir.

L'aristocratie s'aperçoit qu'il faut lutter, et elle cherche des auxiliaires.

Quels meilleurs appuis peut-elle trouver que celui (jue lui présentent les cultures intellectuelles? quel meilleur instrument à employer que celui de la prédication morale, puisqu'il faut agir sur les mœurs?

De telles fonctions sont généralement dévolues à la religion, dans les races où la religion jouit d'un grand prestige sur les masses. L'ennemi du luxe, le champion de la simplicité et de la modestie, le réformateur de la vie privée porte alors le froc et s'appelle Savonarole.

La religion, p;ir elle-même, ne peut jouer ce rôle en Grande Grèce. La race hellénique n'est pas sortie des steppes pauvres, où le clergé est tout, mais des steppes riches, où il n'est rien. 1> esprit religieux est puissant chez les Grecs, mais les prêtres n'exercent qu'une intlucnce des plus secondaires : ils ne sont que des sacrificateurs, des gardiens de temples. Ils ne prêchent pas, ils n'agissent pas sur l'esprit public.

Le prédicateur, c'est Pythagore.

l*ythagore et ses amis organisent une sorte de corporation mystique, s'astreignent à des règles austères, s'attachent à donner à leur vie une allure digne et respectable, imposent la frugalité comme une loi et prescrivent l'abstinence de certains aliments, tels que la viande et les fèves, en étayant ces défenses de conceptions surnaturelles, telles que la métempsycose, évidemment importée d'Egypte.

LES A^'CÉTRES DE SOCRATE. 22o

Ici encoro, pour niie\ix comprendre la portée dvi phénomène, et ne pas l'attribuer tout entier à la fantaisie de l'ythagore, il importe de faire quel({ues rapprochements.

Une loi d'Athènes, assez ancienne, défendait de tuer un bœuf, excepté pour le sacrifier à Zeus Polieus Zeus de la cité;.

Cette loi curieuse, dans sa brièveté, traduit un quadruple phénomène : existence de l'agriculture dans l'Attique, sobriété des Athéniens, piété profonde et importance souveraine de la cité.

liappclons-nous maintenant les prescriptions mosaïques sur la chair du lièvre et du porc, les interdictions analogues du Koran, la grande prohibition des liqueurs fortes pour tous les musulmans, et l'on verra nettement le lien étroit qui existe entre les préceptes positifs d'une philosophie ou d'une religion relatifs à l'alimentation, et les conditions sociales des milieux parmi lesquels ont été promulgués ces préceptes.

Ces préceptes sont la traduction solennelle d'un besoin social, la réaction, parfois trop complète, d'une élite prévoyante contre des excès dont les conséquences ont lieu de l'alarmer.

Car si la loi naturelle, identique en tout temps et en tout lieu, n'a rien à démêler avec la Science sociale, les lois positives, qui sont les différentes manières d'interpréter, ici et là, les données vagues et générales de la loi naturelle, sont en étroite connexion avec les phénomènes sociaux.

L'originalité de Pythagore, en tant que moraliste, a été de se faire, avec un appareil politico-religieux, l'apùtre de la tempérance. Son apostolat ne consiste pas en effet en simples sermons. Il ajoute au poids de ses conseils tout celui de l'autorité civile dont il dispose et tout celui que l'idée religieuse, mêlée à son enseignement moral, vient mettre à son tour dans la balance. Le philosophe, en lui. ne supplée pas seulement le magistrat, il supplée le ministre du culte, et, comme toutes les sciences se tieimcnt à cette époque, il supplée aussi le médecin. On conçoit l'etfet d'une telle prédication sur ceux des Crotoniates qui. indécis, commencent à évoluer vers les nouvelles mœur-s, à mettre un pied timide encoi-e dans le sentier des raffinements et du luxe. De soudains revij-ements se produisent^ réactions magnifiques,

retours enthousiastes vers le passé. Comme plus tard à Florence, des femmes se dépouillent de leurs bijoux et jettent ces instruments de perdition aux pieds de l'antique Savonarole. Les gens coquets renoncent à leurs laines milésiennes, les gourmands retournent aux légumes et aux olives de leurs pères. Bref, durant une certaine période , la campagne de l'école pythagoricienne, équipée en société de tempérance, est couronnée d'un l)rillant succès.

Devançons maintenant les temps, et contrôlons Crotone par Athènes. Sans doute la situation des deux cités n'est pas absolument la même; mais il est facile d'apercevoir, moins fort qu'à Crotone, un courant identique à celui que nous venons de signaler, ainsi que ce même phénomène des ciillures intellectuelles enrô- Ircs an sfrvice de t aristocratie en rue de restaurer les antiques mœurs. Le courant, disons-nous, est moins fort qu'à Crotone, car, même ainsi aidé, il ne triomphe pas. En revanche, il a l'avantage d'être représenté par des écrivains de génie, dont les œuvres nous olfrent heureusement le point de comparaison que nous cherchons. La campagne menée en Grande Grèce par les pythagoriciens l'est ici par Platon, par Xénophon, par Aristophane, tous grands défenseurs de la xobrirtè, de la simplicitv dans les habits, des vieux usages des ancêtres. Nous n'insistons pas sur les deux premiers, que nous reverrons ultérieurement. Quant à Aristophane, on connaît son attitude politique. Réactionnaire acharné, il a fait de toute son œuvre un gigantesque pamphlet contre la démocratie athénienne. Voyez par exemple le fameux dialogue entre le Juste et ï Injuste, qui résume la pensée fondamentale des Nuées. Ce n'est pas là .seulement de la poésie. C'est de la philosophie. Que reste-t-il, en effet, si on le dépouille du sel comique et de la forme dialoguée? Une prédication pythagoricienne.

Seulement .Vristopliane faisait rire, et ne convertissait personne. 11 était de la minorité.' Pythagore régentait son public comme un maître d'école. A ses arguments philosophiques, il joignait la raison du plus fort.

Cette force, Pythagore et ses disciples ne devaient pas la garder

toujouis. La nature des cultures intellectuelles est dètre les auxiliaires «lu patronage, et l'observation sociale montre que, partout où elles entreprennent, pour un motif ou pour un autre, de suppléer le patronage, l'état de choses qui s'ensuit ne peut être qu'artificiel, éphémère, mal é(joilibr«'. Les savants sont faits pour enseigner et non pour commander, k eux le souci du progrès intellectuel, à d'autres la direction eil'ective des hommes, l'ne république dirigée par des philosophes, ce rêve de Platon, caressé plus tard par (>icéron, et n'alisé à la lettre, avant ces deux penseurs, dans les cités de la Grande Grèce, ofl're quelque chose de contre nature. Ces phénomènes-là ne peuvent se produire que rarement, et par suite d'un concours tout particulier de circonstances. La puissance réelle des pythagoriciens, qui reposait sur trois fondements : l'appui de l'aristocratie, le prestige énorme de la science alors naissante et avidement recherchée, la présence dans la société d'un nombreux élément sojjre et honnête, partisan des antiques mœurs, — cette puissance, disons-nous, devait forcément décliner à mesure que l'aristoci'atie p<-rdrait du teri'ain, que les découvertes de la science verraient se dissiper l'auréole merveilleuse de leur nouveauté et que le cainp des hommes sobres s'éclaircirait au profit des bataillons grossissants du luxe et de l'immoralité. L'heure critique arriva. Sans doute le pythagorisme ne fut pas battu du premier coup; il y eut des résistances, des restaurations, des révolutions nouvelles; mais, en définitive, le système finit par craquer de toutes parts. Cette réaction se manifesta politiquement par un vaste mouvement démocratique. Pythagore, de son vivant, put assister au premier assaut. Les pythagoriciens de Crotone furent traqués, bannis, massacrés. Les belles constitutions s'écroulèrent. .Mille récits, compliqués de légendes, courent sur la mort du maître. Les uns veulent qu'il ait été brûlé par les insurgés dans sa maison de Crotone; les autres qu il se soit réfugié à Métaponte. ou en Sicile. Certains prétendent que, désespéré, il se laissa mourir de faim. Toutes ces différentes versions concordent en ce qu'elles nous attestent l'échec final du système, la défaite de l'aristocratie appuvée sur la science et sur la morale, et le triomphe déhnitif de la démo-

ciatie remuante et instable, dont le règne va précéder, pour ces cités trop rapidement enincliies par un commerce instable, la suprême crise qui, après avoir emporté Sybaris, emportera bientôt les autres cités.

Mais ces cités démocratiques n'auraient-elles pas, de leur côté, un certain type de cultures intellectuelles à opposer à nos pythagoriciens? La philosophie n'était-elle pas faite pour elles comme pour les autres, et, en ce cas, quelle forme peut prendre chez elles cet enseignement philosophique dont nous avons constaté la diffusion dans ])rcsque tous les milieux lielléniques après son apparition en lonie .^ C'est ce que nous verrons la prochaine fois, en nous occupant des Soplihlcs.

[A suivre.)

G. b'AzAMBUJA.

LA

DÉCEXTllALISATIOX ADMIMSTRATIVE

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