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QUESTIONS DU JOUR
A dos esprits qui entendent con4;rôler les idées par les faits et ne se paient pas de belles paroles, il importe aujourd'hui de se rendre compte, aussi strictement que possilile, des réalités qui se dissimulent sous ces termes, Patrie et Patriotisme, srands mots que beaucoup prennent par trop l'habitude d'employer sans discernement, à tort ou à travers, quelques-uns avec un enthousiasme qui ne désarme pas, d'autres avec un dédain et une colère qui ne sont pus moins absolus.
Les fêtes bruyantes qui viennent d'avoir lieu en Allemagne, à l'occasion de l'anniversaire de la Guerre de 1870 et en Italie à l'occasion de l'anniversaire de ITnité italienne, ont eu m<iins pour but de célébrer d'anciennes victoires que de surexciter le patriotisme allemand et italien, tout au moins de le tenir en haleine. En France, pas plus qu'ailleurs, le chauvinisme ne s'est endormi, surtout depuis vingt-cinq ans, et nos divers g'ouvernements ont fait tous leurs efforts pour l'entretenir. J'ai sous les yeux un certain nombre de Manuels d'instruction ci\-ique destinés à faire pénétrer dans les écoles le sentiment patriotique, conformément à la loi votée le 6 décembre 1879 et au prosrramme élaboré par le Conseil supérieur de l'Instruclion publique. Ainsi, des deux côtés du Rhin et des Alpes, la préoccupation des pouvoirs publics est la même.
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Mais elle ne rencontre pas partout le même accueil. In groupe C'ODsidérable de citoyens répudient hautement les formes renouvelées du Civis sum romanus; ils traitent la patrie de marâtre, affirment que c'est là une conception qui a fait son temps, qui nest plus en harmonie avec l'état social actuel; ils disent que tous les hommes sont frères et se décJai'ent des « sans patrie », au grand scandale de leurs concitoyens.
Voilà bien les deux doctrines en présence. Elles ne peuvent certainement pas se concilier, mais elles peuvent avoir leur explication. On doit pouvoir dégager la formule du patriotisme, dessiner en quelque sorte la courbe de son évolution dans les sociétés humaines, saisir sa cause et ses conséquences, déterminer enfin si le monde marche vers une accentuation, vers une diminution, ou vers une moditication de l'idée de Patrie. Les Chauvins ont-ils raison contre les Sans-Patrie, ou les Sans-Patrie contre les Chauvins? S'ils ont à la fois tort et raison tous les deux, dans quelle mesure se trompent-ils les uns et les autres?
Questions difficiles et surtout délicates, qui exigent, aussi bien chez l'auteur de cet article que chez ses lecteurs, beaucoup de calme et de liberté d'esprit. 11 nous faut, les uns et les autres, nous dégager, au moins pour un instant, de tout esprit de parti et même de pays, nous imaginer que nous habitons une autre planète d'où nous considérons avec tranquillité ce qui se passe sur la terre.
La première constatation à faire, c'est que le Patriotisme se développe très différemment et très inégalement dans les sociétés humaines ; il y est le produit très varié de causes très dissemblables.
On peut tout au moins y reconnaître aisément quatre variétés bien distinctes, qui se définissent ainsi : le Patriotisme fondé sur le sentiment religieux, le Patriotisme fondé sur la concurrence commerciale, le Patriotisme d'État, fondé sur l'ambition politique, le Patriotisme fondé sur l'indépendance de la vie privée.
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La première variété, /e Patriotisme fotidé sur le sentiment rplifjieux, peut s'observer particulièrement chez les Arabes, les Touaregs, les Turcs et leurs similaires.
J'ai expliqué ailleurs (1) les causes sociales qui placent ces populations issues des Déserts sous la domination de confréries religieuses. Dans le présent, et aussi loin qu'on remonte dans le passé, on trouve là un groupe d'hommes qui apparaît toujours comme l'unique, incontesté et omnipotent dominateur. Ce groupe n'appartient pas à une tribu en particulier, mais il compte des adhérents fanatiques dans toutes les trii>us, d'une extrémité du Désert à l'autre; il apparaît non seulement comme tout-puissant, mais comme universel. C'est lui que tous les conquérants qui ont essayé de pénétrer dans le Désert ont rencontré devant eux; c'est lui que rencontrent, comme un obstacle jusqu'à présent infranchissable, les Anglais sur la frontière soudanienne de l'Egypte, les Français sur la frontière saharienne de l'Algérie.
Ces rois du Désert s'appellent les Confréries religieuses; leurs membres s'appellent khouans, ou frères; leurs chefs s'appellent khalifes, cheikhs, etc., et parfois, à certaines époques d'inspiration ou de fureur religieuse plus grande, ils s'appellent mahdi. ou envoyés de Dieu. A ces moments-là, malheur à ceux qui tentent de pénétrer dans le Désert !
Ces confréries, ou zaouïas, ont, dans toutes les oasis, des maisons relevant de la maison mère. Ainsi l'oasis de Guemar, dans le Sahara, qui n'a que sept à huit cents habitations, compte cependant douze mosquées et quatre zaouïas.
Les khouans, ou frères, ont leurs mots de passe, leurs signes de reconnaissance, une hiérarchie ofhcielle qui s'étend du grand maître, ou khalife, jusqu'aux agents subalternes (messagers, porteil) Voir la Science sociale, t. XV. p. 315 elsuiv. : Les sociétés issues des Déserts ; le type des oasis et des confitis agricoles.
bannitTfs, gardiens, etc.), enfin des asseni)>lécs i:énérales où ils se réunissent, soit pour recevoir les instructions secrètes du grand niaitre. soit pour procéder à des initiations de nouveaux membres, soit pour organiser le soulèvement de la population contre un ennemi du dedans ou du dehors. C'est une réunion de patriotes, ce sont les chauvins du Désert.
C'est à cette variété de patriotisme que se rattachent les sociétés qui occupaient autrefois les deux grandes oasis de l'Assyrie et de l'Egypte, au moins pendant la première période de leur histoire, alors que, récemment formées d'éléments sortis du Désert, elles étaient sous la domination plus ou moins directe des confréries religieuses et des prêtres d'Ammon (1). Il faut également y rattacher Mahomet et ses sectateurs, ainsi que toutes les sociétés fondées sous son inspiration, soit dans les Déserts d'Arabie et du Sahara, soit à leurs deux extrémités, depuis l'Asie Mineure jusqu'à TEspagne. Il faut enfin y comprendre les Turcs, qui furent amenés à demander à l'Islamisme des cadres de gouvernement que ne leur donnait pas leur formation de pasteurs de steppes riches.
11 suffît de nommer ces peuples pour évoquer immédiatement à l'esprit le caractère propre de cette variété du patriotisme : il est absolu et impitoyable à l'égard de ses adversaires, parce qu'il prétend s'appuyer sur une doctrine religieuse qui ne transige pas. Mais il est surtout redoutable parce qu'il ne plie pas seulement les corps sous sa domination, mais aussi les esprits et les Ames, Non content de demander aux vaincus de se soumettre, il leur impose l'obligation de croire : « Crois ou meurs. " Ce patriotisme a ensanglanté l'histoire pendant des siècles et il se présente au jugement des hommes chargé d'exécrables forfaits. La religion n'est plus que de la fureur religieuse lorsqu'elle s'adresse à la peur et non à la conscience, lorsqu'elle prétend s'imposer parla %'iolence. Un pareil patriotisme doit être énergiquement flétri, surtout par les croyants, parce qu'il profane et qu'il
(1) Voir, dans la Science sociale : VÉgypte ancienne, \^At M. A. de Préville, t. l.\, p. 212 et sui?., et Les Clialdéens; Originalité et importance de leur rôle préhistorique, par M. L. Poinsard, t. XVF, p. 206 et suiv.
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déshonore ce qu'il y a de plus noble et de plus élevé : le sentiment relijL'ieux et la justice divine. Les patriotes de ce genre sont les pires des simoniaques, car, le sabre ou le bâton en main, ils tratiquent des choses saintes au profit de leur passion, de leur haine, ou de leur ambition.
La seconde vnv'iC'té, \e Pa/rio/isriU' /onf/é sur la (onrnrrPHfc commerciale, a plus spécialement caractérisé les populations anciennes des rivages de la Méditerranée, alors que cette mer était une sorte de bassin fermé. On sait comment, dans Tantiquité, une multitude de cités indépendantes, vivant principalement du commerce, s'égrenaient le long des côtes de la Phénicie. de l'Asie Mineure, de la (irèce, de la Grande-Grèce, de l'Espagne et de l'Afrique septentrionale. Naturellement , elles se faisaient entre elles une concurrence acharnée; triompher dune rivale leur était une question de vie ou de mort. Lhistoire ancienne n est guère que le récit de ces rivalités marchandes.
C'était donc, pour ces cités, une nécessité de s'organiser en vue de la défense et de l'attaque, car chacune d'elles formait un petit monde à part qui ne pouvait guère compter que sur luimême. Aussi leur préoccupation constante fut-elle de dresser leur jeunesse à tous les exercices du corps : la force, l'adresse, la souplesse, l'habileté à tirer de lare devinrent les qualités qu'on estimait le plus chez un jeune homme, et les jeux publics, qui prirent dans toutes ces cités un si grand développement, n'étaient qu'une des formes de ce patriotisme ombrageux.
Le patriotisme alors était local, c'était le patriotisme de la Cité, Cii'itas, Vrbs, mots fameux dont les auteurs de l'antiquité sont pleins. Toutes les belles actions qu'ils nous racontent, et dont nous remplissons encore pieusement et un peu naïvement la mémoire de nos écoliers, sont la manifestation de ce genre de patriotisme.
Une ville était aussi fière de ses athlètes que de ses philosophes, parce que les uns et les autres étaient un produit nécessaire et
naturel de l'état social (1). « Crotone, dit Strabon, parait s'être appliquée surtout à former des soldats et des athlètes. Il est arrivé, par exemple, que, dans la même Olympiade, les sept vainqueurs du stade lurent tous de Crotone, de sorte qu'on a pu dire avec vérité que le dernier des C rotoniates était encore le premier des Grecs. » On tenait en telle estime les vainqueurs de ces jeux publics, qu'on leur décernait les honneurs les plus magnifiques et que les sculpteurs les plus renommés se disputaient la gloire de faire leur statue. C'est ainsi qu'on voyait à Olympie la statue du Crotoniate Astylos, vainqueur à trois Olympiades successives. Philippe, fils de Buttacos, vainqueur aux jeux olympiques et le plus beau des Grecs de son temps, épousa la fille de Telys, le tyran de Sybaris, et fut, après sa mort, placé parmi les héros. Phayllos se vit élever une statue à Delphes, pour avoir remporté trois prix dans les jeux pythiques : l'inscription de sa statue disait qu'il sautait 55 pieds et lançait le disque à quatre-vingt-quinze pas. Il fut un des héros de la bataille de Salamine. Mais le plus célèbre athlète fut le fameux Milon de Crotone. Il remporta six victoires aux jeux olympiques, sept aux pythiques, dix aux isthmiques, neuf aux néméens. De son vivant, sa réputation de vigueur était parvenue jusque dans l'extrême Orient, à la cour des rois de Perse. Il avait à Olympie sa statue de bronze exécutée par son compatriote, le sculpteur Daméos, de Crotone. Il prit une part éclatante dans les luttes de sa patrie contre Sybaris.
Détrôner les jeux d'Olympie était l'ambition de toutes ces villes. C'est ainsi que nous voyons Sybaris et Crotone instituer des jeux solennels et créer des prix magnifiques en argent, dans l'espoir d'attirer à ces solennités les Grecs d'Italie, de Sicile et même des villes de l'Asie Mineure. Ce fut la lointaine origine des honteux combats de gladiateurs, qui devaient plus tard déshonorer la décadence romaine.
Telles étaient les formes de Patriotisme que la nécessité de
(1) Voir à ce sujet, dans la Science sociale : A travers V Italie méridionale, par M. A. Mousliers, t. V, p. 2i5 et suiv., elles ancêtres de Socrate, par M. d'Vzainbuja, t. \\X.
résister iï la concurrence commerciale développa dans les cités anciennes de la Méditerranée. Mais c'était là un patriotisme d'argent, à la fois étroit et cupide. Ces compétitions à main armée, ces luttes incessantes, que l'histoire a embellies de couleurs trop éclatantes, avaient, en somme, pour mobile le désir de ruiner, par la force brutale, une rivale qu'on ne pouvait surpasser par l'habileté commerciale.
Le pur amour de la patrie et la volonté de se sacrifier au besoin pour elle tenaient moins de place qu'on ne le croit dans les préoccupations de ces marchands : aussi, toutes ces villes, quand elles furent assez riches, cessèrent-elles de recruter leurs défenseurs dans leur sein et firent-elles appel à des armées de mercenaires. •' A partir de l'an .560 », marqué par une de leurs défaites, « les Crotoniates, dit .Fustin, cessèrent de s'exercer au courage militaire et au soin des armes. Ils tombèrent dans le même luxe et la même mollesse cpie Sybaris. » Après Crotone, c'est Tarente. dont « les vertus militaires se perdirent également dans la corruption et l'amollissement des mœurs ».
Au fond, ce patriotisme si vanté peut se ramener à un drame en deux actes : au premier acte, ces vUles s'efforcent de se détruire les unes les autres pour satisfaire leurs rivalités commerciales; au second acte, les villes qui ont ainsi triomphé par la force sont réduites et rainées à leur tour par quelque vainqueur appartenant à un autre type social.
La troisième variété, le Patriotisme d'Étal fondé .sur fambition politique, se développe plus particulièrement dans les sociétés à grands pouvoirs publics et à centrahsation administrative , dont la France. l'Allemagne, la Russie, l'Italie, l'Espag-ne sont les types les plus caractérisés à répo(]ue actuelle. Dans le passé, r Empire romain se rattache à cette variété.
Ici, le pouvoir n'est plus représenté par des confréries rehgieuses, ou par des municipalités urbaines composées de commerçants.
mais par des chefs, guerriers ou entourés de guerriers, exerçant la domination sur de vastes territoires, disposant de ressources considérables en hommes et en argent et ayant sous leurs ordres une armée nombreuse de soldats et de fonctionnaires dociles.
De pareils chefs d'État sont admirablement outillés pour faire la guerre , puisqu'ils tiennent dans leurs mains toutes les forces vives du pays, puisque tout est, là, plus ou moins sul>ordonné à l'État. Soldats et fonctionnaires n'ont d'autre volonté que celle du Pouvoir souverain qui les paye. Par situation, larmée est même plus favorable à la guerre qu'à la paix ; elle a une tendance à n'estimer le souverain, ou le chef d'État, s'il s'agit d'une république, qu'en proportion de ses exploits et de ses victoires.
Dans ces conditions, les représentants du Pouvoir sont naturellement enclins à faire la guerre. C'est souvent pour eux un moyen de supplanter un compétiteur, de chasser un rival : de là, l'innombrable série des guerres entreprises à raison de prétentions dynastiques , ou d'ambitions personnelles. C'est bien séduisant de s'emparer d'un pouvoir qui vous donne l'omnipotence et que la victoire suffit à sacrer et à justifier.
Mais une fois installé , il faut se maintenir, et ce n'est pas une petite affaire pour des pouvoirs aussi exorbitants , qui froissent tant d'intérêts, par la bonne raison qu'ils ont assumé la tâche de penser, de parler et d'agir pour tout le monde. Ils menacent de succomber sous cette omnipotence qui les écrase et qui les déborde. Alors la guerre s'otfre encore à eux comme une diversion, comme un moyen de détourner les esprits des difficultés intérieures. Et voilà bien la cause de toute une autre série de guerres dont l'histoire est pleine.
Si ces souverains sont victorieux , leur puissance se trouve encore augmentée, et alors ils ne font plus la guerre pour se maintenir, mais pour s'agrandir, pour étendre leur domination, pour créer ces immenses empires qui font la joie des historiens et la désolation des peuples. Vous voyez ici se dresser devant vous toute la série des prétendus grands rois qui encombrent les avenues de l'histoire et en marquent les principales étapes.
Mais ces immenses puissances sont tellement contre nature,
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elles entraînent de tels forfaits dans la vie publique et de telles calamités dans la vie privée, qu'elles ne durent pas : elles s'écroulent avec fracas, presque immédiatement après la mort du héros, souvent de son vivant. Alors la série des guerres recommence avec les successeurs, et ainsi de suite, de générations en générations.
La plupart de ces guerres sont entreprises en dépit du sentiment public, car les peuples ont besoin de la pai.v, parce qu'ils ont besoin de travailler pour vivre et que la guerre ruine le travail. Mais le sentiment public se fait difficilement jour dans les sociétés de ce type : toute initiative privée y est comprimée par la centralisation administrative. La masse de la population, celle qui est adonnée au travail utile, obscur, méritoire, celle qui produit et qui, seule, alimente l'impôt, est annihilée par la puissance publique, qui a tout envahi, qui lui a peu à peu retiré toute action sociale , qui l'a ainsi atrophiée ; elle ne sait plus qu'obéir : elle obéit au gouvernement, elle obéit aux fonctionnaires, elle obéit aux politiciens. Est-ce qu'on résistait sous Philippe 11, sous Louis XIV, sous la Convention, sous Napoléon, sous (Jûillaume r""?
Or, ces pouvoirs si remarquablement outillés pour satisfaire leur ambition politique ne peuvent se faire suivre, ne peuvent obtenir des populations les sacrifices énormes qu'ils demandent en hommes et en argent, qu'en invoquant l'intérêt de la Patrie, qu'en surexcitant le sentiment patriotique.
Us aiment passionnément la paix : personne ne le déclare plus qu'eux et plus haut. La guerre est le pire des fléaux : ils le répètent et le proclament. (Relisez le discours de l'Empereur d'.Ulemagne aux fêtes de Kiel : le mot de « paix » y figure une douzaine de fois.) Cependant ils passent leur vie à fjiire la guerre, ou à la préparer. Et cette indéfinie préparation de la guerre est plus ruineuse pour le pays que la guerre elle-même; elle lépuise en hommes et en argent.
Plus ce régime social devient ruineux, plus il est nécessaire de faire appel aux sentiments patriotiques. Il est difficile de calculer à quel degré de patriotisme un peuple peut arriver
quand il est complètement ruiné, ou à quel degré de ruine il peut atteindre quand il est parvenu aux dernières convulsions du patriotisme. On peut cependant s'en faire une idée en étudiant la situation actuelle de lltalie (1). Ce peuple présente, au point de vue scientifique et social, un intérêt extrême : il nous montre clairement le point où aboutit la voie dans laquelle nous sommes engagés. Et si on veut faire la preuve, on n'a qu'à considérer la situation actuelle de l'Espagne. Italie et Espagne, Espagne et Italie, je signale ce double exemple aux patriotes des Deux .M(mdes. Si on veut pousser plus loin l'expérience, on peut y joindre les républiques de l'Amérique du Sud.
Je ne sais qui a dit, mais c'était un esprit singulièrement sincère : « On reculerait, si l'on voulait sonder ce qu'il y a au fond du mot Patrie ». Il est incontestable que plus de la moitié des forfaits qui déshonorent l'histoire et qui en font une lecture si immorale, ont été commis au nom du patriotisme.
Je sais parfaitement qu'arrivé à ce point de mon article, j'ai dû déranger les idées d'un certain nombre de mes lecteurs : leur chauvinisme, leur patriotisme proteste. Aussi est-ce à eux maintenaut que je m'adresse plus spécialement. Et je leur dis : « Franchement, ètes-vous si patriotes que cela? » J'entends patriotes en actes, car je sais parfaitement que le nombre des Patriotes en paroles est fort grand. 3Iais ici les paroles ne comptent pas. Je crains que beaucoup ne se fassent grandement illusion à eux-mêmes.
Le patriotisme se traduit principalement et d'une façon tangible par deux séries d'actes : le paiement de l'impôt en argent et le paiement de l'impôt du sang.
Vous payez exactement l'impôt en argent : la crainte du percepteur est le commencement de la sagesse; d'ailleurs, il n'y a pas moyen de s'y soustraire. Mais vous protestez de toutes vos
(l) Par une ironip fortuite, mais cruelle, le portique d'une des pièces d'artifices par lesquellesles Italiens ont célébré l'anniversaire derUnit('', s'ouvrait sur les décombres d'un quartier de la « Troisième Rome » ruiné i-vant d'avoir été construit. C'est le Temps qui en fait la remarque.
forces contre le poids croissant df^s charges publiques, et si un candidat se fait un tremplin de la diminution des impôts, vous lui êtes favorable. J'affirme qu'en agissant ainsi vous manifestez que vous êtes un fau\ patriote, au sens du patriotisme que je viens de condamner. Le système que, contre moi, vous défendez, que vous soutenez avec chaleur, ne peut fonctionner, vous le savez bien, qu'avec énormément d'argent. Si vous aviez réellement ce patriotisme, si vous l'aviez autrement que de tète, s'il était pour vousaulre chose qu'une attitude irraisonnée, vous ne marchanderiez pas au Pouvoir l'argent dont il a besoin pour alimenter cette forme du patriotisme. Payez sans vous plaindre : plus vous payez, plus votre patriotisme triomphe, plus vous devez vous réjouir.
J'ai le droit, moi, de n'être pas content, parce que, conséquent avec moi-même, je proteste en toute occasion contre le système social édifié par ce faux patriotisme. Ce droit vous ne l'avez pas et vous ne le prenez qu'en vous mettant en contradiction avec vous-même.
Le second acte imposé par le patriotisme, tel que vous l'admettez, est l'impôt du sang. Dans quelle mesure le payez-vous, ô Patriotes! J'ai déjà traité ici même cette question ; on me permettra de rappeler ce que j'écrivais à ce sujet : cela mérite peutêtre d'être dit deux fois :
« Ce n'est un mystère pour personne que tous les Français, même les plus chauvins, n'ont qu'une préoccupation : se soustraire au service de trois ans et y soustraire leurs fils ; toute la vie est orientée vers ce but.
« Si le service de trois ans est nécessaire, pourquoi s'v soustraire? S'il est inutile, pourquoi le défendre? N'y a-t-il pas une sorte de contradiction à s'y soustraire et à le défendre tout à la fois?
« Depuis la nouvelle loi militaire, les écoles qui dispensent de deux ans de service sont encombrées de candidats. Plusieurs de ces écoles périclitaient faute d'élèves; elles en regorgent maintenant. A l'École de Droit, on en est même arrivé à abaisser les** épreuves, et par conséquent les études, pour pouvoir délivrer un plus grand nombre de ces diplômes libérateurs. Les professeurs
se souviennent qu'ils sont pères , et leur paternité est moins intransigeante que leur chauvinisme.
(c Parmi les sénateurs et les députés, combien y en a-t-il dont les tils fassent trois ans de service? Y en a-t-il di.\? — Ainsi, on donne au service de trois ans ses votes, mais on ne lui donne [)as ses fils. »
En somme, cette variété de Patriotisme repose sur la poursuite de la domination politique au moyen de la guerre et grâce à l'extension démesurée de la puissance publique. Mais un pareil [latriotisme est tellement écrasant pour les populations, que chacun, après avoir entonné en son honneur le couplet de rigueur, s'efTorce de se dérober aux charges exorbitantes qu'il impose. Ces charges retombent alors de tout leur poids sur les faibles, les petits, les naïfs, sur le peuple en un mot, qu'elles écrasent, et qu'elles ruinent. In jour, poussé à bout, ce peuple se débarrasse violemment des Louis XIV, des Conventionnels, des Napoléon, mais il ne réussit qu'à retomber sous la domination d'autres Louis XIV, d'autres Conventionnels, d'autres Napopoléon, car, dans ce type social, il y en a toujours en disponibilité.
J'arrive à la quatrième et dernière variété , lo Patriotisme fondi' sur l'indt'pettdance de la vif privéf.
.le classe sous ce terme tout un groupe de sociétés dans les- (juelles le Patriotisme et l'idée de Patrie elle-même se manifestent sous une forme absolument différente des trois précédentes.
Ici. l'homme considère essentiellement que la Patrie, c'est le foyer, et que l'intérêt intangible qu'il doit défendre envers et contre tous, c'est la liberté complète de ce foyer et de ceux qui rhal>itont. Pour lui, la patrie politique n'a d'autre but que de •faciliter le maintien de l'indépendance privée. Il ne considère pas, comme dans le type précédent, que l'homme est essentiellement créé pour la patrie, mais la patrie pour l'homme. Il est
moins préoccupé dètre citoyen d'un grand pays, que d'être un citoyen libre. A vrai dire, il est homme avant d'être citoyen.
Cette forme de patriotisme, si différente de la forme latine, a fait sa première apparition dans l'Occident de l'Europe vers le cinquième siècle de notre ère. Elle a été importée en Gaule par les Francs, en Grande-Bretagne par les Saxons. Francs et Saxons appartenaient à la même formation sociale, que la Science sociale désigne sous le nom de formation particularisie, parce que, contrairement à la tradition léguée par l'Empire romain, elle fait prédominer l'individu, \e particulier, sur l'État.
Cette prédominance du particulier s'est immédiatement traduite, en France et en Grande-Bretagne, par un infini morcellement delà souveraineté. A vrai dire, il y a eu, au moyen âge, autant de souverainetés que de domaines; chaque particulier était souverain sur sa terre : il y exerçait la police et la justice. Ce fut la substitution d'une foule de petites Patries à la grande Patrie romaine.
Je n'ai pas à dire ici comment et pourquoi cette forme nouvelle de société disparut peu à peu de la France, chassée par le type de la grande Monarchie centralisée, et fut, au contraire, conservée en Angleterre. Le fait est qu'aujourd'hui nous pouvons l'observer principalement parmi les populations du type anglo-saxon, c'està-dire en Angleterre et dans ses nombreuses colonies et aux Étatsl'nis.
Pour préciser la forme que revêt le Patriotisme, chez ces populations, il suflit de rappeler quelques faits connus de tous et bien caractéristiques.
Le premier fait est la facilité extraordinaire avec laquelle l'individu s'expatrie sans esprit de retour. Et il ne s'agit pas d'une expatriation dans le voisinage de la frontière, mais au loin, au plus loin, sous d'autres cieux , souvent aux antipodes. Le colon anglo-saxon a manifestement le sentiment qu'il porte sa patrie avec lui, que la patrie est l'endroit du monde où l'on peut vivre libre.
Le second fait est Yindcpendance des colonies vis-à-vis de la mère patrie. Tant qu'elles lui restent unies, elles conservent vis-à-
vis d'elle une grande indépendance, s'administrant elles-mêmes, jouissant, elles aussi, du sell-govemment ; elles ne considèrent pas que l'amour de la patrie consiste à se laisser mener et exploiter par elle. Mais cette union avec la mère patrie est elle-même passagère; elle ne se prolonge guère au delà de la période de formation et d'éducation : les colonies anglaises, comme les jeunes Anglais, tendent à s'expatrier. C'est ainsi que l'Angleterre a déjà vu les États-Unis se séparer d'elle et qu'elle voit s'accentuer chaque jour les tendances séparatistes en Australie, en Nouvelle- Zélande, au Canada, au Cap. <■ Les haJjitants des colonies anglaises, dit un voyageur moderne, sont fiers aujourd'hui de s'appeler Australiens, Canadiens, Africains. L'espritnationals'accentue tous les jours, et c'est John Bull lui-même qui l'alimente. Tout Anglais qui va s'établir aux colonies cesse, après quelques années, d'être Anglais : il est CanatUen, Australien, Africain, et jure par sa nouvelle Patrie. C'est par pure politesse envers la mère patrie que ces Anglo-Saxons acceptent des gouverneurs, et encore à la condition formelle que ces gouverneurs ne s'occupent pas plus de politique que ne le font la reine et les membres de la famille royale ( 1 ) . »
Une troisième manifestation non moins caractéristique est la répudiation complète du militarisme . L'Angleterre, « qui a cependant quatre fois plus de sujets que n'en gouvernent les autres l'uissances de l'Europe réunies, est, parmi les grands États de l'Europe, celui qui s'appuie sur l'armée permanente la moins considérable. Son armée régulière est d'environ cent mille hommes (2]. C'est le sixième de celle de la France, de l'Allemagne et de la Russie, c'est-à-dire des pays de la variété précédente; le quart de celle de l'Autriche, le tiers de celle de l'Italie sur le pied de paix, bien entendu. C'est peut-être le trentième ou le quarantième, si on tient compte du nombre des sujets.
Mais voici qui montre mieux à quel point l'Angleterre est peu organisée en vue de la guerre : « La conscription n'existe pas en Angleterre et le gouvernement ne peut lever, dans le peuple
(1) Max URell, La Maison John Bull etC", Calmann-Lévy.
(2) É. Reclus, Nouvelle Géographie universelle, t. IV, [i. 870, 881.
même, les hommes qui pourraient lui servir à combattre les volontés du peuple : chaque année, les forces militaires seraient licenciées de fait si le Parlement n'en votait le maintien. En principe, le Souverain n'a pas le droit d'entretenir une armée permanente sans la sanction des Communes, qui fournissent les fonds nécessaires et proclament, chaque année, le Muting--act. d'après lequel a été institué le code militaire ( 1 1. " Notez que la conscription n'existe pas plus pour la marine que pour l'armée : les marins se recrutent, comme les soldats, au moyen d'enrôlements volontaires.
Aux États-Unis, l'armée est encore plus réduite : elle ne comprend, sur le pied de paix, que 20.000 hommes, pour un territoire et une population immenses.
Ces tendances antimilitaristes s'accusent encore par le développement des associations en faveur de la paix. Ce n'est guère qu'en Angleterre et aux États-Unis qu'elles ont pris une sérieuse extension. D'après un tableau que j'ai sous les yeux, les diverses sociétés françaises comprennent environ 1.200 adhérents, la seule société allemande qui soit mentionnée n'en a que 70, tandis que cinq sociétés anglaises comptent à elles seules plus de 2.5.000 adhérents, sans parler de la Peace Society, fondée en 1816, qui en compte plusieurs milliers. Aux États-Unis, une seule société a plusieurs millions de membres, et les sociétés du même genre sont innombrables et font tous les jours des progrès.
Enfin, nous pouvons citer, comme dernier symptôme . la irndanco à régler les difficultés intei-nationales non par la fjuerre mais par l'arbitrage. Depuis 1810. il est intervenu entre les différents peuples du monde entier soixante-douze traités d'arbitrages. Or, sur ce chiliVe , vingt-trois concernent l'Angleterre et trente-six les États-Unis. Tous les autres peuples réunis n'ont eu recours à l'arbitrage que treize fois. Ces chiffres prouvent éloquemmcnt que le patriotisme de la race anglo-saxonne se traduit plus volontiers par l'arbitrage que par la force des armes.
(1) É. Reclus, Nouvelle Géographie universelle, t. IV, p. 879.
Nous pouvons maintenant juger comparativement ces quatre variâtes de patriotisme.
Le Patriotisme fondé sur le sentiment religieux est aujourd'hui confiné dans les Déserts, où les confréries musulmanes l'alimentent péniblement; en tous cas, il n'exerce plus et ne peut plus exercer d'action extérieure. Chez les peuples de l'Occident, la religion tend de plus en plus à la pratique de la tolérance ; elle se propage par la persuasion et ne s'impose plus par la force; elle établit son domaine dans la conscience et n'invoque plus la puissance publique pour recruter des adhérents. Cette variété est donc en recul manifeste sur toute la ligne.
Le patriotisme fondé sur la concurrence commerciale a également fait son temps. Les causes qui lui ont autrefois donné naissance, dans le bassin de la Méditerranée, n'existent plus depuis longtemps. Les anciennes cités phéniciennes, carthaginoises, grecques, puis vénitienne et génoise, n'existent plus ou à peu près plus ; et elles prouvent par leur ruine ou par leur irrémédiable décadence ce que vaut ce genre de patriotisme comme force sociale. Aujourd'hui, la concurrence est devenue << l'âme du commerce )) ; alors même qu'on essaye de la limiter ou de l'atténuer par des mesures douanières, les barrières s'abaissent entre les peuples et l'on commerce, en somme, de plus en plus librement d'un bout du monde à l'autre.
Voilà encore une forme de patriotisme sur lac[uelle il ne faut plus compter et qui va rejoindre la précédente dans les fastes de l'histoire ancienne.
Nous ne pouvons malheureusement en dire autant de la troisième variété : le Patriotisme d État fondé sur C ambition politique nest pas mort ; du moins, il est plus malade qu'on ne le croit généralement. Il présente ce symptôme infaillible des choses désormais finies, qu'on ne réussit à le maintenir que par des procédés
artificiels, en recourant à des moyens de surexcitation de plus en plus violents, et qu'il entraine pour les populations des charges croissantes et déjà exorbitantes. Il est probable qu'entre la France et l'Allemas-ne, par exemple, le vaincu sera celui qui succombera le premier aux charges qu'impose cette paix, plus onéreuse encore que la euerre. Mais, à ce moment-là, le vainqueur ne vaudcii guère mieux.
Le véritable vainqueur sera fourni par les Sociétés appartenant à la quatrième variété.
Cette variété, le Patriotisme fondé sur l'indépendance de la lie privée, présente tous les symptùmes des choses qui grandissent et qui ont pour elles l'avenir.
1° Ce patriotisme fourtioune naturelleraent, sans qu'il soit nécessaire de l'entretenir par des excitations exténeures et incessantes. 11 est le produit d'un état social qui développe spontanément chez l'homme le besoin de l'indépendance et l'éloignement pour toutes les contraintes inutiles, imposées par l'État. Pour faire respecter cette indépendance vis-à-vis des Pouvoirs publics, pour repousser ces contraintes, l'individu n'a donc qu'à obéir à ses instincts les plus profonds. Il pratique cette forme de patriotisme aussi naturellement qu'il boit, qu'il mange et qu'il dort.
2" Ce patriotisme développe la richesse. Il la développe d'abord négativement, en supprimant toutes les charges ruineuses imposées par le militarisme; il la développe ensuite positivement, en excitant toutes les énergies triomphantes de la vie privée. Les sociétés de ce type sont incontestablement les plus riches. — et les plus riches par leur traviiil, — qui existent à la surface du elobe.
3" Ce patriotisme dévelojjpe la grandeur morale. Il faut insister sur ce point, parce que notre chauvinisme a eu intérêt à fausser les idées à ce sujet. Il dit et répète que la guerre est une grande source, sinon la plus grande, d'élévation morale, que si elle venait à disparaître, il y aurait diminution de valeur morale dans l'humanité. Cette affirmation est peut-être utile pour exciter les peuples à se jeter les uns sur les autres, mais
elle est en contradiction tlagrante avec les faits les plus manifestes.
Les sauvages de l'Amérique du Sud et de l'Afrique sont constamment en guerre les uns avec les autres, pour se disputer les territoires de chasse : ils devraient donc, depuis des siècles, être arrivés au plus haut degré de la valeur morale ; ils sont au dernier. Si on consulte l'histoire des peuples civilisés, on constate que les périodes des invasions, des guerres, celles où le patriotisme guerrier est arrive à son paroxysme, sont en même temps celles où l'homme semble frappé d'une plus grande déchéance morale. Alors s'accumulent, sous la plume de l'historien, les récits d'assassinats, de parjures, de luttes fratricides, de forfaits de tous genres, qu'il est bien difficile de confondre avec un développement de la grandeur morale. L'ambition surexcitée, le désir de la conquête et de la domination portent les chefs à fouler aux pieds toute morale; d'autre part, l'enivrement, l'excitation de la lutte portent les soldats à tous les actes de cruauté, de violence et de débauche que le bon sens de la langue appelle les actes d'une « soldatesque effrénée ».
Mais on peut objecter que le régime militaire actuel ne comporte plus, au moins au même degré, de pareils actes. Cela est très vrai, mais, dans cet état nouveau, la déperdition morale, pour être différente, n'en est pas moins réelle.
Aujourd'hui, la guerre est heureusement devenue l'exception; l'état normal pour le soldat, c'est la paix armée. Nous sommes déjà loin du guerrier dont la vie se passait dans les combats, le soldat actuel passe sa vie à la caserne, à apprendre le maniement d'une arme dont généralement il n'aura pas à se servir. C'est presque un bon bourgeois paisible, vivant de rentes sur l'État,
Or, on n'aperçoit pas du tout ce que cette vie de caserne peut ajouter au développement moral de l'individu; mais, par contre, on voit fort bien ce qu'elle lui enlève...
Cette demi-oisiveté, sans initiative et sans responsabilité, an milieu d'une promiscuité énorme, ne constitue pas des conditions morales très favorables : le remjafjê, qui représente le soldat à la plus haute puissance , n'a jamais passé pour un modèle de
grandeur morale. Un des signes les plus manifestes de la valeur morale d'un homme est l'aptitude qu'il a à triompher de luimême, à faire l'eflbrt nécessaire pour surmonter les difficultés de la vie, en un mot, à se plier à la dure loi du travail. Or, c'est un fait connu du monde entier, que le passage par le service militaire détruit en grande partie cette aptitude chez l'homme. L'ancien soldat n'est apte qu'aux emplois de Jjureau ou de police; il revient diflicilement au métier de paysan ou d'ouvrier, qu'il a pu exercer avant son entrée au sei'vice. 11 trouve décidément ces métiers trop durs pour lui. Le passage par la caserne a donc diminué notablement sa valeur morale.
L'officier, de son côté, est influencé par ce milieu d'une manière qui n'est pas très heureuse. Il y a les officiers qui travaillent; ceux-là échappent en partie par là aux effets énervants de l;i vie de caserne. Mais en cela ils ne sont pas dans une situation différente du commun de l'humanité qui est également obligé de travailler pour vivre. Mais il y a les officiers qui ne travaillent pas, je veux dire qui s'en tiennent aux strictes obligations de la vie militaire. Ceux-là sont peu à peu portés à passer les longs loisirs que cette vie leur laisse, au café, au jeu, à la promenade, en visites, ou en plaisirs. .Je demande en quoi ces divers exercices peuvent contribuer à les rendre supérieurs au simple « pékin », au point de vue moral.
Si maintenant nous considérons les peuples cjui ont répudié le fonctionnarisme et le militarisme, ces deux formes du Patriotisme d'État, nous constatons qu'ils échappent, par là même. aux causes de dégénérescence morale qui sont propres à ces deux institutions. La jeunesse, n'ayant plus la ressource de se caser dans ces situations commodes et toutes faites de l'administration et de l'armée, est obligée de se retourner vers les professions usuelles, qui exigent plus d'effort et plus d'initiative, qui exposent à plus daléa et à plus de responsabilité. Mais du moins elle trouve, dans l'effort qu'elle est ainsi obligée de faire pour s'établir, pour élever et pour nourrir sa famille, une énergie et une grandeur morale que n'ont jamais développées l'oisiveté et la vie facile.
k° Cf Patriotisme accélère l'expansion et l'implantation de la race dans le monde.
Voici, un extrait fort suggestif des statistiques officielles con- ■ cernant le nombre de navires qui ont passé par le canal de Suez, dans le courant de Tannée dernière.
Navires français 160
Navires allemands. 260
Navires anglais 2.262! ! !
Ces chitJ'res sont cruels. Pendant que, des deu.v côtés du Rhin et des Alpes, nous tâchons de réchauffer, par tous les moyens possibles, un patriotisme qui faiblit, pendant que nous passons des revues et que nous célébrons des anniversaires guerriers, un adversaire que nous ne voyons pas, ou que nous méprisons parce qu'il n'est pas comme nous armé jusqu'aux dents, sillonne tranquillement les mers de ses innombrables navires et envahit insensiblement le monde de ses innombrables colons.
Nous sommes encore attardés dan.s cette idée archéologique que la force d'une race dérive essentiellement de la force de ses Pouvoirs publics. S'il en était vraiment ainsi, les races latines devraient être actuellement maîtressesdu monde, tandis qu'elles reculent sur tous les points devant la race anglo-saxonne à pouvoirs faibles et peu guerriers.
Si nous comprenions bien cela, nous serions dans la meilleure postui'c pour remporter sur l'Allemagno cette revanche dont on parle tant : nous la chercherions, non dans la prédominance militaire, cjui affaiblit le vainqueur presque autant que le vaincu, mais dans la prédominance sociale, qui est seule réelle, parce qu'elle est fondée sur le travail et sur l'indépendance de la vie privée.
L'état de guerre, ou l'état de paix armée qui en est le corollaire, n'est pas une nécessité fatale; c'est tout simplement un produit naturel des divers types de sociétés qui ont prédominé jusqu'ici et qui, tous, à des degrés divers, étaient fondés sur le développement exagéré des Pouvoirs publics. Pour les sociétés qui ont réussi à se dégager de cette formation sociale, la guerre
n'est plus cju'un accident de plus en plus rare; elles conservent, en quelque sorte pour mémoire, leur armée très réduite en nombre, ou pour se défendre au besoin contre les sociétés encore attardées dans le vieux système militaire.
Si maintenant nous voulions résumer toutes ces considérations dans une formule brève, nous pourrions dire :
Le Patriotisme d'État, fondé sur l'ambition politique, n'est qu'un Patriotisme artificiel et faux, qui conduit les peuples à leur ruine.
Le vrai Patriotisme consiste, au contraire, à maintenir énergiquement l'indépendance du Particulier contre le développement et contre les empiétements de l'État, parce que c'est le seul moyen d'assurer à la Patrie la puissance et la prospérité sociales.
Edmond Demolixs.
P. S. — Nous apprenons la prise de Tananarive par nos troupes. Ce succès prouve, une fois de plus, que notre état social nous a bien outillés pour la conquête à main armée.
Mais il ne suffit pas de vaincre il faut surtout savoir profiter de la victoire; c'est à quoi nous sommes moins bien préparés.
Il s'agit donc maintenant de faire appel, plus que jamais, à la forme de Patriotisme que nous venons de définir, comme la plus favorable à " l'expansion et à l'implantation de la race dans le monde ». E. 1).