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IV. — LE TYPE DU SOPHISTE ;i

Nous avons vu, daos le type du pythagoricien, la première apparition du philosophe de métier. Cette évolution va s'accentuer avec un type fort dififerent, celui du sophiste.

Les mots eux-mêmes, si on le remarque, ont gardé l'empreinte de cette évolution. Les premiers philosophes ne s'appelaient pas philosophes, mais sages (zzçzi), ce qui n'indiquait qu'une qualité personnelle, un fait individuel; à partir de Pythagore, ils s'appellent amis de la sayesse (ç/iXiTsooi), ce qui prend la façon d'un titre corporatif, d'une accession à un genre de connaissances constitué. Enlin, la terminaison istès (i7Tr,;) étant spécialement affectée aux métiers, aux professions lucratives, nous avons maintenant devant nous le marchand de sagesse ((jooiîjty;;).

Le terrain par excellence du sophiste, c'est Athènes, bien que peu de sophistes soient athéniens. L'Ionie et ses colonies diverses, d'un cùté, la Sicile de l'autre, avaient connu la prospérité avant Athènes. La splendeur de cette dernière cité date, comme on le sait, des guerres Médiques, de ces fameuses victoires de .Marathon et de Salamine, qui concentrèrent dans la jeune Athènes toute la puissance et toute la prospérité de l'ancienne confédération ionienne.

Athènes, c'est la grande ville commerçante de la mer Egée, la reine incontestée de tous les rivages orientaux du monde hellénique. Ce monopole du commerce développe en elle, avec la

(1) Voir les trois précédents articles dans la Science sociale, livraisons do juin, Je juillet elde septembre 1895.

richesse, les cultures intellectuelles qui en sont la conséquence, comme en lonie et pour les mêmes raisons. Par suite, les hommes éminents des diverses cités voisines, et même de certaines cités lointaines, désertent leur patrie pour aller exercer leur talent à Athènes, parce quon y gagne plus d'argent. Déjà l'on voit Parménide et Zenon d'Klée, vers '+60, faire un voyage à Athènes. Gorgias, ambassadeur de Léontium, trouve profit à quitter le pays qui l'a fait ambassadeur pour celui où il exerce son ambassade. Protagoras quiltt- Abdère, où végète l'école de Démocrife. Thrasymaque arrive de Chalcédoinc. Hippias abandonne Élis, appelant Athènes, dans son enthousiasme^ le « Prytanèe de la sagesse )i. Prodicus trouve que l'île de Cos ne lui donne pas assez de travail, et va en chercher dans la patrie de Thémistocle. Il y a là, exercée par Athènes, une influence attractive analogue à celle que possède actuellement Paris. C'est dans ce centre intellectuel seul qu'on peut se faire connaUre et faire valoir ses capacités à un taux rémunérateur.

Mais Athènes n'est pas une cité semblable à Crotone ou à Sybaris. D'une part, elle occupe bien réellement le centre du petit monde grec. L'Archipel est là, devant elle, à sa portée. Ses navires ne font d'ordinaire que le cabotage, qui n'exige pas une organisation commerciale très compliquée et ne favorise guère la formation d'immenses fortunes. La richesse est abondante, mais plus di\-isée. D'autre part, les guerres Médicjues ont trop rapidement passé, un peu comme une trombe, pour avoir déterminé dans la cité une sohde organisation militaire. Forte de sa toute-puissance navale, qui s'identifie avec sa toute-puissance commerciale, Athènes songe peu à la défense terrestre. Elle y songe si peu que les Lacédémoniens, durant la guerre du Péloponèse, envahiront et ravageront l'Attique en toute liberté.

Ces diverses circonstances contribuent à affaiblir, à Athènes, l'élément aristocratique et à laisser dominer l'élément démocratique. Ce n'est plus une élite sociale qui gouverne, c'est le petit monde ^ pêle-mêle : petits armateurs, petits marchands, petits paysans de la banlieue voisine, petits artisans urbains. Les grands propriétaires sont tenus en suspicion, et les négociants qui s'en-

ricbissent trop voient fondre sur eux les /ifurgies, impôts énormes, forçant un seul liomme à l'équipement d'un vaisseau, à la réparation des murailles, à l'organisation d'une représentation dramatique.

C'est dans cette Athènes démocratique, remuante, que débarquent nos sophistes, arrivés de divers rivages où la philosophie s'est déjà développée suivant les lois exposées daoB nos précédents articles. Là, point de classe privilégiée en mesure de les soutenir officiellement, de s'en faire des auxiliaires. Il faut à soi seul gagner sa vie comme l'on peut, et, dans ce flot de commerçants, se faire commerçants comme tout le monde. Le sophiste a emporté sa marchandise avec lui; il va tout simplement la mettre en vente. Il se fera marchand d'idées.

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