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I. r.E MVRCMAMi DIDÉKS

Avant d'entrer dans l'examen de la sophisti(jue proprement dite, il faut, en eliet, nous représenter la s//(/^///o// uccupécparlc sophiste dans la société athénienne.

Le sophiste existe, parce qu'on a besoin de lui. La clientèle préexiste toujours au marchand. Uuelle est ici cette clientèle?

Les auteurs, et principalement Xénophon et Platon, sont unanimes là-dessus. Les sophistes s'adressent aux yVimes f/e/ts riches. C'est parmi eux que se recrutent les disciples de Gorgias et de Protagoras comme les disciples de Socrate. Et pourquoi les jeunes gens riches recherchent-ils les sophistes? Les mêmes auteurs, en une foule d'endroits, nous font une réponse identique. C'est, disent-ils, a/in de se perfectionner dans l'art de la parole et d'entrer aussi armés que possible dans l'orène politique. Les sophistes sont donc des marchands qui tiennent chez eux tous les articles nécessaires au futur politicien, et ces articles sont si précieux qu'on ne lésine pas. Les sopliistes sont payés, et grassement payés. On paye cinquante drachmes pour assister au cours de Prodicus sur le juste emploi des mots. Certains jeunes gens se saignent pour se procurer ces bienheureuses leçons. D'autres, moins fortunés, essayent du moins de s'en faire communiquer

le résumé par leurs camarades, et on se pâme au cnursdua sophiste auquel on n'a pas assisté (i>.

Voilà un fait curieux et quil ne faut pas se hâter de mettre sur le compte d'un amour désintéressé des choses de l'esprit, (^et amour désintéressé se rencontre sans doute, et nous aurons occasion d'en reparler en nous occupant de Socrate. Mais un mobile plus puissant entraine la masse. Il est, dans nos Facultés, des étudiants aussi assidus, aussi 'appliqués, aussi avides d'enseignements que l'étaient les riches éphèbes athéniens : ce sont les étudiants à la licence et à l'agrégation, et l'on sait que leur ardeur trouve son explication dans Folitention d'un précieux diplôme. Pas de diplôme à Athènes; mais, en revanche, il faut avoir passé par l'école des sophistes pour être quelqu'un dans la cité. " Le plus grand de tous les biens, dit Gorgias dans Platon, celui qui rend libre et même puissant dans chaque cité, c'est, selon moi, d'être en état de persuader par ses discours les juges dans les tribunaux, les sénateurs dans le sénat, le peuple dans les assemblées, en un mot, tous ceux qui composent toute espèce de réunion politique. » Voici maintenant Socrate présentant un jeune élève, Hippocrate, à Proîagoras : « Hippocrate que voilà est un de mes compatriotes, filsd'Apollodore, d'une des plus grandes et des plus riches maisons d'Athènes-, nul jeune homme de son âge n'a de plus heureuses dispositions; il veut se rendre illustre dans sa patrie, et il est persuadé que, pour y réussir, il ne peut mieux faire que de s'attaciier à toi » (2). Même note, comique cette fois, donnée par .Vristophane ; c'est Slrepsiade qui présente son fils à Socrate, considéré par le poète athénien comme le i-oi des sophistes :

Strei'Siaoe. — Instruis-le, cliàtie-le, et ne manque pas de lui bien affiler la langue, d'un côté pour les petits procès, de l'autre pour les grandes affaires.

Socrate. — Xe t'inquiète pas; je te le rendrai sophiste accompli.

(>) Voir le début du Phèdre, de Plalon.

'2 Platon, Protarjoras. — Nos citations de Platon sont empruntées à a traduction de Victor Cousin.

Pour bien comprendre cette importance extraordinaire de la parole, qui est ici un phénomène social des plus saillants, rappelons-nous les principaux caractères de la formation hellénique et combinons-les avec la situation spéciale d'Athènes : culture arborescente modérée, laissant beaucoup de loisirs ; petit commerce de cabotage, enrichissant beaucoup, grâce à la disparition des concurrences, et toutefois n'absorbant pas, comme en Phénicie, ceux qui s'y livrent; origine ionienne de la race et exode dans l'Attique de familles aristocratiques chassées du Péloponèse par les Héraclides; retour vers l'Attique de certains Ioniens d'Asie, — de iMilet notamment, lors de l'invasion de l'Ionie par les Perses; ajoutez la constitution démocratique d'Athènes, signalée plus haut, et l'on s'expliquera aisément comment, de ces divers éléments sociaux, résulte un inilieu particulièrement iyitellifjent, disposant (V une partie de son temps, formé à la parole par le commerce et la conversation, et où les individualités d'élite s'eflPorcent de perfectionner à outrance, pour l'usage politique, cette habileté de parole que le commerce et les loisirs tendent déjà à leur donner.

En etfet, si la raison du plus fort, en tout pays, est toujours la meilleure, il s'agit de savoir en quoi consiste la force, et si cette dernière ne change pas d'aspect suivant l'organisation d'une société. Dans une cité restreinte, où l'accès des fonctions publiques est ouvert à tous les citoyens, et où l'occupation dominante, le commerce, a créé une race de gens bavards, persuasifs, la force est à celui qui persuadera le mieux. Notons en passant que nulle part ces conditions ne se sont trouvées mieux réalisées qu'à Athènes. Elles ne le sont pas dans les cités où dominent des aristocraties, lesquelles régnent par une influence propre et traditionnelle. Elles ne le sont pas dans les grands États, même dans les grandes démocraties, où le jeu des élections est trop étendu et trop compliqué, et où une portion trop restreinte des citoyens réussit seule à suivre cette politique diffuse. A Athènes, tout dépend de la parole. Comme la valeur d'un chevalier du moyen Age se mesure à la vigueur avec laquelle il brandit la lance ou l'épée, la valeur d'un politicien athénien se mesure à

l'adresse avec latjuelle il manie l'exorde, la preuve, la rétïitation, l'invective, lironie, la narration, la péroraison. Or, tout ceci se trouve bien en germe dans le commerce, mais à l'état primitif, chaotique. Un marchand de poissons qui aous fait prendre, grâce à son boniment, des sardines gâtées pour des sardines fraîches est incontestablement un orateur remarquable, mais il est orateur sans le savoir. De plus, son éloquence est confinée dans une spécialité. Il pataugerait peut-être sur un autre sujet que les sardines. L'éphèbe riche sait cela, et il veut transporter l'éloquence du marché à la place publi(|ue, de la boutique au tribunal. Il veut se rendre compte, scientifiquement, des procédés qu'emploie instinctivement tout Athénien dans ses conversations d'affaires ; il veut cataloguer, dénombrer les armes diverses que fournit la parole, et les diverses façons de s'en servir, afin de pouvoir au besoin, sans hésitation, se servir de la meilleure, trouver instantanément la plus vigoureuse botte ou la plus sûre parade. L'Athénien ordinaire est comme un homme bien musclé qui, si on lui met un fleuret en main, s'en sert avec prestesse, mais sans méthode. L'éphèbe qui sort de chez les sophistes est un escrimeur de profession. Il battra l'autre, comme le maître d'armes de M. Jourdain, par raison démonstrative, et voilà pourquoi il paie si cher les leçons cjui l'ont rendu si fort.

Mais il y a deux choses dans l'éloquence : le fond et la forme. De là, en théorie, doux sortes de maîtres, le sophiste et le rhéteur, le sophiste marchand d'idées et le rhéteur marchand de mots. Mais on conçoit que, dans un tel ordre de choses, la division du travail ne s'accomplisse pas aisément. Tout x^héteur est plus ou moins sophiste, et réciproquement. Gorgias, à une question de Socrate qui lui demande ce qu'il est, se déclare officiellement rhéteur, et le rhéteur Isocrate, en revanche, était parfois traité de sophiste. Au fond, les deux choses se tiennent trop étroitement pour qu'on ait pu les séparer dans la pratique, du moins à l'époque de Périclès. Le cours si coûteux où Prodicus définissait et distinguait les synonymes ne pouvait aller sans une analyse finie et pénétrante du sens des mots qu'il creusait ainsi.

Le côté sophistique est d'ailleurs le côté essentiel de cette formation à l'éloquence. Pour parler, il faut avoir quelque chose à dire; et l'art même de parler pour ne rien dire, si précieux en politique, suppose des connaissances psychologiques où la rhétorique a moins de part que la philosophie. Si le sophiste, en tant que rhéteur, est donc l'homme qui apprend à tourner des phrases, ce même sophiste, en tant que sophiste proprement dit, est l'homme qui apprend à envelopper quelque chose sous ces phrases, à retenir des idées toutes faites, des axiomes, des sentences, des lieux d'argument (d'où est venu le terme de lirii romniun., des considérations morales, sur lesquels il est facile de broder n'importe quoi à n'importe quelle occasion. Alphonse Daudet, dans les Rois on exil, nous représente un gros marchand de vin enrichi, qui, obligé de paraître dans les salons selecl après avoir marié sa fille à un prince, se fait donner par un j eune bohème royaliste , très intellige n t . « des idées sur les choses » . L'ancien négociant se paie ainsi le luxe d'étonner les gens chics par la hauteur et l'originalité de ses vues politiques. Le service que le sophiste rend au jeune Athénien a quelque chose d'analogue. Aussi l'intluence de la sophistique est-elle grande sur les hommes d'État de ce temps-là. Périclès, Alcibiade, Thucydide, Théramène, Critias, ont passé par cette haute et libre école avant d'aborder la tribune ou de briguer les charges de l'État ; et Xénophon, parlant des rapports des deux derniers avec Socrate, s'attache longuement ^^1) à nous montrer comment ces deux jeunes Athéniens, ambitieux et sans scrupule, ne se faisaient ainsi les disciples des maîtres éminents, qu'afin d'en extraire tout le suc intellectuel qu'ils pouvaient et d'arriver plus sûrement, par cette science acquise, à mettre la main sur le pouvoir. Suivant le mot du grand Frédéric, ils pressaient l'orange, quitte à jeter ensuite l'écorce.

On voit donc se préciser la raison d'être de la sophistique. C'est un organisme utilitaire, un atelier où se forment des apprentis. « On ne cultive plus la science pour elle-même, dit Zel-

(1) Mémorables.

1er (1), mais on mesure son prix et son importance à son utilité comme moijen d'action. La sophistique se trouve ainsi sur la frontière commune de la philosophie et de la politique. » . Pénétrons maintenant dans la sophistique elle-même, et rendons-nous compte de son essence, de ses procédés, de ses principes. Tout dérivera, évidemment, de la situation que nous venons de poser, à savoir du besoin qu'ont les jeunes gens riches de se fortifier en vue des luttes de la tribune et de Varjora. Or, sur l'agora, il faut raisonner, et, enmème temps, il faut décider, à chaque occasion, de la justice ou de l'injustice de telle loi, dételle mesure, àe telle administration politique. De là les deuxprincipales faces de la sophistique, les deux points de vue auxquels nous allons l'en^àsager : 1° la création et le triomphe delà logique: ^" l'obscurcissement systématique de la morale.

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