II. LE TRIOMPHE DE LA LOGIOIE
Logique vient de '/-iv:;, qui signifie deux choses en grec : tliscours et raison. C'est ainsi que le fameux dialogue des Nuées entre \g Discours plus fort et le Discours plus faible doit se comprendre en réalité comme un dialogue entre la Bonne raison et la Mauvaise raison {i). Ce double sens montre assez la relation qui a existé primitivement entre l'art de parler et l'art de raisonner, entre le bavardage et l'éloquence. L'enseignement sophistique est d'ailleurs, par excellence, un enseignement oral . Les exercices écrits, importants de nos jours pour la préparation d'un examen, sont relégués, en Grèce, au second plan, (^est la parole qui prépare directement à la parole. Le climat se prête d'ailleurs admirablement aux causeries en plein air. Les sophistes et leurs disciples sont donc des péripatéliciens asàuX la lettre. <i J'eus vraiment un singulier plaisir, dit Socrate (.3), à voir avec quelle discrétion cette belle troupe (de disciples; prenait garde
(I) Pliilosophie des Grecs, t. II, p. 486.
(2, On traduit généralement ■. le Juste et l'Injuste, ce qui ne rend pas toute l'idée.
(3) Platon, Prolagoras.
de ne point se trouver devant Protagoras, et avec quel soin, dès que Protagoras retournait sur ses pas avec sa compagnie, elle s'ouvrait devant lui, se rangeait de chaque côté, dans le plus bel ordre, et se remettait toujours derrière lui avec respect ».
Ces quelques lignes font voir la scène. Que s'y passe-t-il maintenant?
Le génie attique aime la clarté, non point, comme l'insinuent doctement des historiens de ce siècle, parce que le ciel est bleuet que les collines s'y dessinent finement, mais tout simplement parce que les commerçants, en traitant une affaire, ont intérêt à s'expliquer le plus clairement possible. L'Athénien transporte dans la philosophie les caractères de la conversation commerciale : il va mettre les points sur les i. L'entretien sophistique débute par des préliminaires, des précautions logiques, des conventions éliminatoires, ayant pour but de délimiter avec soin le champ qu'on va parcourir. On règle les conditions de la dispute, pour que ce soit bien entendu et qu'on ne se dispute pas ensuite sur la manière de disputer. Si la clarté de ces préludes fait voir que nous avons affaire à une race commerçante, leur longueur, en revanche, nous fait voir que les interlocuteurs, pour leur compte, ne sont pas des commerçants. Ces jeunes gens ont tout leur temps à eux; ils ne sont pas pressés; ils ont tout le loisir nécessaire pour discuter en parfait repos d'esprit la »]uestion qui va être soulevée par le maître ou par l'un d'eux.
L'ordre du tournoi est donc réglé. La lutte commence. Le maître risque une définition, mais il ne la risque pas directement. Il force son interlocuteur, par une série de questions adroites et pressantes, à lui avouer que telle chose est ceci, que telle autre est cela. C'est un des grands tnics des Sophistes que ces aveus obtenus ainsi par voie d'interrogation. Le maître s'en empare , creuse la définition, en fait sortir des conséquences apparemment logiques, et, à chaque pas, demande à linterlocuteur : '< En conviens-tu, oui ou non? » Les détours sont tellement ingénieux, le maître masque si bien le but où il veut aller, que le disciple , déconcerté, attentif seulement au lien des deux propositions consécutives, répond presque toujours oui. Et le maître repart de plus
LES ANCETRES DE SOCRATE. SOli
belle , sautant avec une prestesse incroyable de conséquence en conséquence , chacune lardée de son impitoyable : « Oui , ou non? » Et il s'amuse à en tirer des absurdités monumentales, qui écrasent l'interlocuteur. Celui-ci répond-il « non » à une question, le maître lui demande incontinent pourquoi , le harcèle de questions nouvelles, recourt à des détours nouveaux, et arrive à son but quand même. Il y a là une /eçon de présence d'esprit et de fécondité cV improvisation raisonnante, deux choses souverainement utiles au futur politicien.
Autre procédé : le dilemme. Ce genre d'argument est instinctif et les sophistes ne l'ont pas inventé, pas plus qu'aucun autre. .Mais ils lont perfectionné, aiguisé, et surtout ils en ont systématisé l'emploi. " Dis-tu que telle chose est ceci ou bien qu'elle est cela? » Voilà une phrase qui, sous mille aspects, revient mille fois dans leur bouche. L'art consiste ici à bien présenter les deux cornes du dilemme, à poser la question de manière à ce que l'interpellé ne s'aperçoive pas qu'il y a un milieu, ou encore à mêler ingénieusement, dans une série de questions-dilemmes, les dilemmes irréprochables et ceux qui ne le sont pas, afin rpie l'adhésion aux uns persuade l'adhésion aux autres.
On commencerait à avoir un squelette d'argumentation sophisti([ue dans les formules suivantes : « Dis-tu ceci? — Oui. — Distu encore ceci? — Certes. — Et par conséquent ceci? — Évidemment. — .Mais alors tu avoues aussi ceci? — .l'en conviens. — Et diras-tu que ceci est telle chose, ou bien nonl — Je dis que c'est telle chose. — Or donc, tu disais tantôt (ou « nous disions tantôt <>) que... Disions-nous cela, oui ou non? — Nous le disions. — Eh bien? entends-tu par cela telle chose, ou bien telle autre chose. — La première chose. — Et cette chose est-elle bonne en un point et mauvaise en un autre, ou bien bonne de tout point?... etc., etc. » Le lecteur se rend aisément compte du mouvement de l'entretien.
Mais c'est là \e jeu ordinaire. Pour les cas spéciaux, il v a le grand jeu. Le sophiste a parfois affaire à un interlocuteur malin, beau parleur lui-même, prompt à saisir les subtilités insidieuses. C'est alors qu'il faut manœuvrer habilement. .Uors surviennent
.'iOA LA SCIENCE SOCIALE.
les parenthèses, les digressions, les tirades. On se jette à côté de la question. On ergote intrépidement pour faire croire à un point faible chez l'adversaire. On esquive une question qu'on vous fait en posant soi-même une question qui s'empare de la g-alerie, fait oublier la première et force l'interlocuteur à revenir sur la défensive. On brandit le distinguo, qui est loin d'être une invention scolastique. Enfin, on a la suprême ressource de dire des sottises à son adversaire, de s'indigner, de soutenir qu'il sort de la question, qu'il viole les conventions de la dispute, qu'il interroge au lieu de répondre. « N'as-tu pas honte, Socrate, d'interroger quand on t'interroge? (1) », s'écrie Euthydème vexé par une (juestion qui le cloue sur place. Car, de même que le joueur d'échecs a intérêt à tmir l'échec ^ le sophiste a intérêt à interroger sa7is rclàrJic ^ et à ne laisser à son partenaire que juste le temps de répondre, aussi brièvement que possible, à une série de questions rapides et bien enchaînées. L'ennemi, toujours réduit à parer, ne peut ainsi pousser la moindre botte.
Or, qu'on le remarque, les qualités qui résultent de tels exercices sont précisément celles qui sont indispensables à ce que nous appelons aujourd'hui, d'un nom romain, le tribun. Le genre d'éloquence qui en est le fruit n'est pas celui qui aide à l'orateur à mettre une vérité en lumière, par des arguments consciencieusement médités. C'est une éloquence délijjérative à l'usage des petites démocraties, ce que nous appellerions de nos jours une éloquence de clubs et de réunions publicjues. Seulement, le public du grand club athénien est plus fin, plus généralement cultivé que celui de nos réunions électorales. Ce qui importe à l'orateur athénien est moins de prouver une vérité que de se maintenir par tous les moyens contre un adversaire, de tirer à lui toute la couverture oratoire, de faire face de tous les côtés, de ne se laisser désemparer par aucune objection, par aucune des nombreuses interruptions qui peuvent jaillir du sein de la foule, de rétorquer instantanément un essai de réfutation contre son auteur, d'échapper à ses pièges par des distinctions subtiles, immédiatement
(1) Plalon, Euthydème.
aperçues et développées, de prévoir le système d'argumentafion de l'adversaire, pour le démolir et le ridiculiser d'avance. Il parle devant une foule intelligente, — une canaille d'élite, — qui saisit parfaitement le fil des preuves, les allusions, les traits ironiques. Toute la science, toute la lechnïquo accumulée à l'école des sophistes n'est pas de trop dans ces occasions. De là. dans certains discours, ces merveilles de construction, d'enchaînement, de proportion, cet emploi successif et opportun de tous les moyens oratoires^ qui en font des œuvres classiques, propres à être disséquées par les écoliers dans les collèges. Creusez les deux discours s ?<;• la Couronne, celui d'Esthinc et celui de Démosthènes ; vous retrouverez les traces de cet art consommé, profond, que les sophistes avaient révélé à Athènes. Démosthènes bâtit l'édilice. mais c'est peut-être Gorgias qui a fourni l'échafaudage. Plus tard, à Rome, on verra Cicéron prôner atout venant l'union de la philosophie et de l'éloquence, et recommander aux jeunes orateurs de se mettre, à son exemple, à l'étude de la philosophie ; car la philosophie est un magasin d idées où l'orateur, dans bien des cas qui laisseraient son cerveau à sec, puise toujours avec fruit.
Et ceci nous amène à dire un mot de Y abstraction, qui, confinée jusqu'ici dans les écrits de nos philosophes ioniens, fait irruption dans le domaine de la politique et vient relever singulièrement, au point de vue littéraire, la valeur des productions oratoires du temps, (tn connaît l'intluence de l'abstraction sur les foules. Les grands mots qu'on ne comprend pas, mais qu'on croit comprendre ou plutôt qu'on comprend à moitié, sans avoir le temps d'en calculer le sens précis, exerceront toujours, dans la bouche d'un orateur enthousiaste, une sorte de magnétisme enivrant. Ces mots-là, en France, sont ceux dont on se sert pour clôturer les alinéas, en y mettant le ton qu'il faut pour faire partir les applaudissements. On connaît : « liberté, égalité, fraternité, solidarité, progrès, émancipation, esprit moderne, réaction, tyrannie, capitalisme, cléricalisme, etc., » et bien d'autres encore, de fomiie savante et profonde , qui ne sont pas applaudis avec moins de force, lorsqu'on les lance avec l'accent et le geste voulus, en
les faisant suivre d'une suspension convenable. Cette puissance de l'abstraction a évidemment une cause. Elle est dans le désir vague et confus où se trouve l'auditoire de se persuader à soi-même fju il cojnprend très bien toutes ces choses abstraites, placées légèrement au-dessus de son niveau. De plus, le large sens de ces expressions, la multiplicité des interprétations cju'on en peut faire, laisse toute latitude à l'imagination et lui permet, au moment où on les profère, de prendre ses libres envolées. Au fond, l'auditoire est fier de se sentir traiter en grande personne, comme quelqu'un de l)ien instruit, et sa reconnaissance se traduit par des manifestations plus particulièrement éclatantes. Ces abstractions, elles pullulent chez nos orateurs athéniens. Où les ont-ils prises? Chez les sophistes, héritiers directs des philosophes de la période ionienne. Et l'abstraction est parfois poussée jusqu'aux limites extrêmes delà ^ublilité. Écoutons Gorgias : « L'Etre n'est pas, car il serait dérivé ou non dérivé. Il n'est pas non dérivé, car il serait sans commencement, et l'infini est impossible. L'inlini est impossible, car il ne peut être ni en lui-même, ni en un autre; ni en lui-même, parceque le contenant est autre chose que le contenu; ni rn uiir ,1 litre chose, car il ne serait pas l'infini. D'autre part, l'Etie n'est pas dérivé, car il serait dérivé de l'Etre ou du Non- Etre. Il n'est pas dérivé de l'Etre, car si l'Etre devenait autre chose, il ne serait plus l'Être; il ne l'est pas du Non-Étre, parce que, de deux choses l'une, ou le Non-Etre est, ou le Non-Étre n'est pas. Si le Non-Etre n'est pas, rien ne vient de rien; et si le Non- Étre est, on peut lui appliquer les raisonnements qui prouvent que rien ne vient de l'Etre (1) ».
Nous avons voulu citer cette curieuse argumentation, extraite elle-même du fameux livre de Gorgias, De la nature ou du Non-être, divisé en trois parties : 1" Il n'y a rien; -2° s'il y a quelque chose on ne peut le connaître; 3° s"il y a quelque chose et si on peut le connaître, on ne peut l'exprimer par le discours. Certes, nous sommes là dans la haute métaphysique et la haute fantaisie; mais revenons toujours à notre point de
(1) Cité par Zeller, II, 50 r.
vae, et remarquons le parti énorme que nos éphèbes peuvent tirer, pour les discours jjolitifjues qu'ils auront à faire plus lard, de ces arguties et de ces quintessences, mines à divisions, à développements, à objections, à réfutations. Laissons Gorgias, et revenons à Aristophane :
Strepsiade. — Par Zeus, je t'en prie, dis-moi, Socrate, (juelles sont ces femmes dont le langage est si solennel : seraitce des demi-déesses?
Socrate. — Pas du tout; ce sont les Nuées du ciel, de grandes déesses pour les paresseux; nous leur devons tout, pensées, paroles, fiuesse, charlatanisme, bavardage, mensonge, pénétration.
Strepsiade. — Aussi, en les écoutant, mon esprit a déployé ses ailes. Il brûle de bavarder sur des riens, de soutenir des discussions creuses, de lancer son petit argument, de contredire, de picoter un adversaire (1).
Résumons-nous : les sophistes nous apparaissent, dans leur vrai jour, comme des intermédiaires entre les philosophes de l'âge précédent et les politiciens de la génération nouvelle. Leur œuvre consiste à façonner, d'après les philosophes, une logifjw abstraite, subtile, compliquée, très souple et très riche, qu'ils transmettent à des jeunes gens désireux d'appliquer cette logique à l'art oratoire et d'arriver par là au gouvernement de la cité. Si cette logique n'est pas encore réduite en corps de science, comme elle le sera par Aristote , elle contient du moins tous les éléments essentiels de cet organon qu'élaborera, au siècle suivant, le philosophe deStagyre. Gorgias, Protagoras, Prodicus ont tracé des règles, constaté des lois, donné des exemples de raisonnement qui survivront à tous les siècles et passeront dans tous les traités de philosophie. « La sophistique, tUt Zeller, est le fruit
^1) Exemple comique d'argumentation sophistique : « Le» Africains sont noirs; donc il ne sont pas blancs: donc ils ne peuvent avoir les dents blanches, puisque on ne peut être à la fois noir et blanc. » Tout ÏEut/njdème de Platon est plein de traits du mt»me genre. Ce dialogue semble consacré à la caricature du sophiste. Le Gorrjias et le Protagoras les combattent sous une forme plus sérieuse et plus relevée.
et l'instrument de la plus profonde révolution qui ait eu lieu dans les idées et dans la vie intellectuelle du peuple grec (1). » Mais cette révolution n'est si profonde que parce qu'elle affecte, non seulement la vie intellectuelle , mais encore la vie morale. C'est ce que nous allons voir.