‹ La Science Sociale - Suivant La M鴨ode D'observationChapitre 64 sur 138 · III. llKCAllK.NCE 1)K LA MORALK · texte numérisé non relu

III. llKCAllK.NCE 1)K LA MORALK

néjà, dans certaines des subtilités que nous avons citées, nous avons pu facilement reconnaître, au point de vue moral, quelque chose de trouble et d'inquiétant. Lorsque Protagoras affirme, dans une maxime célèbre, que « l'homme est la mesure de toute chose, de celles qui sont, en tant qu'on veut voir ce qu'elles sont, de celles <jui ne sont pas en tant qu'on veut voir ce qu'ellei ne sont pas <>, une telle philosophie donne joliment à penser. L'idée que les choses n'existent qu'au moment où nous les pensons, idée chère à certains disciples de Kaut et qui se trahissait avec éclat dans ce début d'une conférence de Fichte : i< Messieurs, nous allons aujourd'hui créer Dieu », cette idée, disons-nous, est assez familière à certains sophistes. Elle peut se rattacher à la doctrine des derniers philosophes de l'école éléate, Mélissus de Samos et Zenon d'Élée, qui ont déjà tout à fait la tournure de sophistes. Le sophiste Xéniade soutenait que toutes les opinions sont fausses ; d'autres, qu'une opinion n'est vraie que pour celui qui la croit telle. Il y a donc, dans la sophistique, un côté moral, et. pour mieux le dégager, demandons-nous premièrement quelles pouvaient être, à ce point de vue, les prétentions des sophistes. Nous verrons ensuite ce à quoi, en réalité, leur enseignement a pu aboutir.

Les sophistes ont, en morale, de grandes prétentions. « Dis-moi, Hippocrate, demande Protagoras, le sophiste n'est-il pas un marchand, soit passager, soit fixé en un lieu, de toutes les denrées dont l'âme se nourrit (2) ? )) Or, parmi ces denrées, ne faut-il pas mettre au premier rang la vertu? La vertu , c'est en effet, disent

(1, Phil. des Grecs. II. 546.

(2 Platon, Protarjoras.

ces mêmes maîtres, « l'objet de la politique ''!) ». Le bon orateur (formé par les sophistes) doit travailler, suivant Gorgias, « à rendre meilleures les âmes des citoyens >•. Et le même sophiste précise encore sa pensée : « Son esprit sera sans cesse occupé des moyens de faire naître la justice dans Tàme de ses concitoyens, et d'en bannir l'injustice; d'y faire germer la tempérance et d'en écarter l'intempérance ; d'y introduire enfin toutes les vertus et d'en exclure tous les vices ^2). » L'idée de la rhétorique se lie d'ailleurs si étroitement à l'idée du J/tsU' et de Vùijus/r, que les interlocuteurs des dialogues sophistiques de Platon, parlant delà rhétorique, en viennent tout naturellement, sans sorti?' du sujet, à parler du juste et de l'injuste, ce qui a paru bizarre aux commentateurs modernes. Quand Socrate demande à Protagoras ce qu'il fait, celui-ci répond solennellement que son métier consiste à « enseigner l'intelligence des affaires domestiques et des affaires publiques ». Il se vante, en résumé, de " former de bons citoyens ». On le A'oit, c'est la formule qui revient toujours, et un troisième grand sophiste, Prodicus, vient attester la puissance de cette préoccupation chez lui et tous ses pareils, par la célébrité de son apologue sur " Hercule entre le vice et la vertu ».

Ces prétentions ne doivent pas nous étonner. Communes aux sophistes et à leurs plus implacables adversaires, elles dérivent étroitement de \ or(j(misation rommunaittairc dfla ritt\ qui, élargissant le cadre de la famille patriarcale, fait de l'ensemble des citoyens une sorte de groupement familial, dont les chefs ont envers la masse des devoirs d'>-ducotion morale analogues à ceux des pères envers leurs enfants. Les sophistes d'un côté, Socrate et Platon de l'autre, sont unanimes sur ce point : l'homme politique a charge d'ànies; il a pour mission de diriger les citoyens, non seulement dans la vie publique, mais aussi dans la vie privée; ou plutôt il n'y a pas de frontières bien nettes entre la vie privée et la vie publique. A chaque instant des questions de morale privée peuvent être portées au pied de la tribune. L'impiété

,1) Idée du Prot'ifjora^.

1, Platon, Cortjias.

est affaire d'État ; il y a des lois contre l'insTatitude ; il y en a qui défendent de « mentir au marché ». I.a prétention des sophistes se conçoit donc. Tout le débat porte sur la manière dont les sophistes s'acquittent de cette mission qu'ils assument. Platon même estime qu'ils pèchent en cela par défaut plutôt que par excès. Il les hlflme, dans le Gorf/ias, de « négliger l'intérêt public pour ne s'occuper que de leur intérêt personnel, se conduisant avec les peuples comme avec des enfants et s'appliquant uniquement à leur faire plaisir, sans s'inquiéter s'ils deviendront par là meilleurs ou pires. »

C'est là effectivement un médiocre souci pour le sophiste. Professeur mercenaire, il ne cherche qu'à faire entrer la plus grande ([uantité possiljle de drachmes dans sa caisse, et, pour cela, à fournir aux jeunes gens les armes, quelles qu'elles soient, dont ils ont besoin pour triompher à l'agora, dans les délibérations populaires, ou devant les tribunaux, populaires aussi, de l'Athènes de Périclès. De là cette gageure de Protagoras, qui s'engageait à soutenir en tout le pour et le contre ; de là, plus tard, l'exorde fameux du rhéteur-sophiste Isocrate, déclarant que l'éloquence consiste à rendre grandes les choses petites et petites les choses grandes. « Quand je regarde, dit Criton à Socrate (1), ceux qui font profession d'élever la jeunesse, ils m'épouvantent, .le ne sais que faire, et, pour te dire la vérité, je n'en vois pas un seul qui ne me paraisse tout à fait incapable. » La sophistique, sous le rapport moral, c'est la philosophie corrompue et pliée par force à des emplois utilitaires. On pressent vaguement, dans l'argot à venir, la formation du verbe « sophistiquer ». Le Strepsiade d'Aristophane, là-dessus encore, ne cache pas sa manière de voir : " Les coups, la faim, la soif, le chaud, le froid, peu m'importe ; qu'ils (les sophistes m'écorchent pourvu que j'échappe à mes dettes, pourvu que j'aie la réputation d'être un coquin beau parleur, impudent, effronté, bavard, habile à souder des mensonges, un vieux routier de chicane, une vraie table de lois, un moulin à paroles , un renard qui passe par tous les

(1) Platon, Eullnjdèine.

LES ANCÊTRES DE SOCRATE. .'ill

trous; souple coraine une courroie, trlissant comme une anguille, dissimulé, fanfaron, scélérat; un fourbe à cent visages, retors, insupportable, et friand de bous plats. Tels sont les noms dont je veux qu'on me salue. »

Mais ne perdons jamais de vue cette vérité sociale que, si les sophistes sont corrupteurs, ils ne sont après tout que Y(-cho, l'expression, l'incarnation d'une société corrompue elle-même par le commerce, l'enrichissement, l'oisiveté consacrée à la politique, et les prévarications qui en résultent dans l'administration de la cité. Platon, l'impitoyable pourfendeur des sophistes, le reconnaît loyalement : <( Il ne faut pas s'imaginer, dit-il, que ce soient les sophistes qui corrompent la jeunesse. Le grand sopliiste, cest If peuple lui-unhne, qui ne veut être contredit ni dans ses opinions ni dans ses inclinations. Les sophistes ne sont que d'habiles gens, qui savent manier le peuple, le flatter dans ses préjugés et enseigner leur art à leurs disciples il). »

Nous verrons, dans un autre article, les causes de cette hostilité qui se dessine contre les sophistes, hostilité qui a trouvé sa plus célèbre et sa plus littéraire expression dans les dialogues de Platon et dans les Nuées d'Aristophane , dont nous aurions pu facilement extraire de bien plus larges citations. Disons seulement que si les sophistes, à Athènes, scandalisent un certain monde, c'est surtout par l'insurrection morale qu'ils prêchent parfois contre les maximes traditionnelles de la cité. (lorruptrices en certains points, à cause de l'intérêt qui les inspire, les doctrines morales des sophistes se trouvent, sur certains autres, plus près de la loi naturelle que ne le sont ces doctrines traditionnelles et officielles, parce qu'elles procèdent alors, non des conventions humaines et des préjugés accumulés, mais d'une simple inspiration philosophique. Ces idées portent à la désorganisation de la cité, et Ion conçoit la résistance qu'elles finissent par trouver de la part des esprits conservateurs , simultanément irrités et contre ce qu'il y a de pervers dans la sophistique, et contre ce qu'il y a simplement de neuf.

(1) RépuhUque, VI, i'J2.

C'est pourquoi une réaction s'impose, et nous allons la voir éclater. Comme le pylhagorisme, mais pour d'autres motifs, la sophistique ne pourra exercer qu'une influence éphémère. Après avoir permis à. Gorgias de se pavaner en robe de pourpre et de s'ériger à lui-même une statue d'or, après avoir permis à Protagoras de « tirer de son art plus de profit que l'hidias et dix statuaires du leur (1), la sophistique va retomber dans le marasme où la condamne la stérilité de son œuvre. Les rhéteurs proprement dits survivront, car on a toujours besoin d'apprendre à arranger des mots, mais l'idée n'est pas comme le mot. Elle vole comme la flamme, se répand, se communique, et le marchand d'idées finit par ne plus avoir en magasin qu'une marchandise banale. Quand tous les tnics, toutes les ficelles sont connus, c'est fini, le négociant qui les a apportés peut plier bagage. Son rôle a pris fin. Trucs et ficelles se perpétueront sans lui. C'est ce que Socrate fait sentir ironiquement au sophiste Euthydème et à ses amis : « Ne disputez qu'entre vous seuls, ou, si jamais vous le faites avec un autre, que ce soit pour de l'argent. Même, pour bien faire, vous avertirez vos écoliers d'en user de la sorte, et de n'en parler qu'entre eux ou avec vous; car la rareté, Euthydème, met le prix aux choses, et l'eau, comme dit Pindare, se vend à vil prix, quoiqu'elle soit ce qu'il y a de plus précieux (2). »

Voyons donc comment meurt la sophistique. Mais, n'oubliant pas la grande loi : Natina non facit salins, aussi vraie en Science sociale qu'en histoire naturelle, voyons si par hasard le grand héros de la lutte, l'homme qui a consacré sa vie à l'extermination de la sophistique, ne va pas nous offrir, précisément, le type dernier et le plus merveilleux du sophiste. Nous arrivons à Socrate.

[A suivre.)

(i. d'Azambcja.

(1. Plalon, Mi'iion.

[2/ Platon, Eutinjdéme.

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