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DANS LE CÉLESTE EMPIRE

Le Bouddhisme est né dans l'Inde; il est issu directement des spéculations auxquelles s" adonne la caste brahmanique, la première et la plus influente des castes hindoues : et cependant nous avons vu cette doctrine rejetée par la masse des populations aryennes, dont la constitution sociale elle concept religieux ne peuvent cadrer avec la Loi Jjouddhique. Nous avons constaté au contraire ([ue, par-delà les monts Himalaya, dans les vastes contrées de l'extrême Orient que recou\Tent les scciétés appartenant à la Race Jaune, la prédication des disciples du Bouddha ne rencontre aucun obstacle insurmontable : elle n'en trouve ni dans les institutions sociales, — l'organisation de la caste étant absolument étrangère aux sociétés de la Race Jaune, — ni dans les débris de la Religion Primitive conservés an sein de cette race, parmi lesquels ne figure aucune notion métaphysique précise concernant l'existence, ou l'essence de la Divinité.

Pour nous rendre compte des raisons qui ont rendu possible cette expansion de la doctrine bouddhique hors de son pays d'origine, et dans une aire du globe que nous avons pu déli-

(1' Voir les précédents articles, dans la Science sociale, t. WIII. livraison d'août 1894, [). 161, et livraison de septembre 1894, p. 245.

SoRCES : Eug. Simon, la Cité cftiiioise; Paris, librairie de la Nouvelle Revue, 1885. — Hvc, l'Enipiie chinois; Var'is, Gaurne. iSl^; Souvenirs d'un coijarje flans la Tartarie et le Tliihet; Gaume, 1878. — L. de Ros.w, la Slovale de Confucius: Paris, J. Maisonneuve, 1892. — NoelS. J.,, Hislorica notida riluum ac Cxremoniarum Sinicarum ; Prague, 1711. — Lamaibesse, l'Empire chinois, le Bouddhisme en Chine et au Thibet; Paris, Carré, 1894.

miter, nous avons été amenés déjà à formuler une hypothèse touchant l'itinéraire primitif et la formation sociale originaire de la Race Jaune. En considérant les conditions qui s'imposent ù une race de cultivateurs, dans la traversée du désert suivant les vallées des deux grands affluents du lac d'Aral, nous y avons trouvé la justification des caractères sociaux propres à la Race .laune, des traits qui la distinguent si nettement des autres racfs humaines ; et aussi l'explication de la perte à peu près totale, chez cette race, des notions dogmatiques dont les autres variétés de l'espèce humaine ont, chacune pour sa part, conservé les fragments.

L'examen de ces circonstances, qui a fait l'ohjet d'un précédent article, a montré les difficultés que rencontrent ailleurs les prédicateurs liouddhistes. et la possibilité d'expansion que leur offre au contraire la Race Jaune. Mais nous devons aller plus loin. L'influence du Bouddha est trop considérable, trop dominante , chez d'innombrables populations de l'extrême Orient, pour que nous nous contentions d'avoir montré comment il lui a été possible de s'établir. Il faut que nous arrivions à nous expliquer aussi par quelles raisons, par quels moyens la Loi de <"-akya-Mouni est parvenue, dans les diverses sociétés qui composent la Race Jaune, à une situation plus ou moins prépondérante.

Pour cela, nous devons observer ces sociétés, non plus seulement dans leur état primitif de familles indépendantes et quasi isolées, cultivant les terres arrosables au bord des grands fleuves, mais encore dans leurs développements successifs, dans les complications sociales qu'ont superposées à cet état originaire l'accroissement et l'extension de la race.

De prime abord, on distingue, dans l'extrême Orient, deux groupes principaux de populations : 1° celles qui, réunies sous le sceptre de l'empereur chinois, forment la « Nation Centrale », dans laquelle sont englobés la majorité des enfants de la Race Jaune ; 2" les sociétés diverses qui gravitent autour de ce centre puissant, et entourent la Chine presque de tous côtés, de l'Indo- Chine au Japon, en passant par le Thibet.

LE BOIDDUISME DANS LE CÉLESTE EMPIRE. Slo

ous avons à observer en premier lieu les conditions dans lesquelles se trouve la Chine, en face de la prédication du Bouddhisme, afin de nous rendre compte des résultats qu'ont pu y produire, directement ou indirectement, la doctrine de 1 ascète himalayen et les institutions qui en découlent.

Pour en arriver au point où on la trouve aujourd'hui parvenue dans la pratique des arts usuels, dans l'administration intérieure, dans l'organisation du commerce extérieur par caravanes, dans toutes les manifestations de son activité, la << Nation Centrale >- a forcément traversé plusieurs phases, parcouru plusieurs grandes étapes sociales, ajoutant successivement à l'organisme primitif de ses Cent Familles les organismes nouveaux qui répondaient à des nécessités nouvelles. Dans ce milieu si profondément, si étrangement traditionnel, — nous en avons vu la raison, — les institutions ainsi surajoutées n'ont nullement fait disparaître celles qui les avaient précédées.

La base large et solide des familles patriai'cales autonomes sert de substruction à l'édifice; au-dessus, et, sans écraser ces fondations puissantes, s'élève l'étage du pouvoir impérial ; et lorsque les caravaniers mongols, ou mantchoux, sont venus planter leur tente au milieu du Céleste Empire, ils n'ont point démoli ce palais administratif, se bornant à le couronner de leur léger pavillon.

Or, à chacun de ces étages sociaux correspond, dans le même ordre, une manifestation de culte ; et dans l'édifice religieux. — j'emploie ce terme à défaut d autre, — de même que dans l'édifice social de la « Nation Centrale », aucune des assises n'a écrasé celles qui avaient été antérieurement posées : le culte familial, le culte de Confucius, le culte bouddhique se superposent au sein de la même société, tout en demeurant distinctement visibles à l'œil de l'observateur.

Cette concordance entre les différents régimes sociaux et les différents cultes, superposés les uns aux autres, est curieuse à examiner dans les détails. Elle est particulièrement saisissable chez la Race Jaune, d'abord, comme nous venons de le dire, parce qu'au sein de cette race si éminemment attachée au passé, aucune des institutions antérieures n'a disparu; puis encore pour une

autre raison : la doctrine rclig-ieuse traditionnelle dans la Race Jaune s'est à peu près réduite « la seiilr murale pratique {\\, et la morale yj/'rt^/f/j/c d'une société est forcément en rapport intime avec l'ensemble des faits qui déterminent la manière d'être de cette société.

Reprenons donc la Race Jaune dès ses commencements, dans son état social originaire, et voyons quel rapport il y a entre le concept social qui s'imposait à ses familles primitives et le ÇuUv (les AnciHreSy qui, chez elle, est universel et fondamental.

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