I. LK CULTE DES AXCÉTRES
Les renseignements sur les rites du culte des Ancêtres sont assez difliciles à rencontrer, parce que ce culte est une affaire de famille, ne concernant que les parents : l'étranger n'y est point admis. Cependant, au cours de leur longue et prospère mission en Chine, les VV. .lésuites s'étaient soigneusement documentés sur ce sujet important. Le P. Xoèl a traduit en latin des extraits assez longs du Livre chinois des Rites [Liber Rituum domestiroram), dans lesquels nous trouvons le tableau complet des cérémonies du culte privé. J'accommode <\ mon tour en fiançais cette curieuse description des rites sacrificiels familiaux, en m'aidant, pour mieux faire ressortir les détails, de quelques documents plus modernes.
Dans la pièce la plus honorable et la plus ornée d'une habi- . tation chinoise, appartement qualiiié de salun par un très diligent observateur (2), on trouve toujours une sorte de console ou irrtlr/ice, surmontée d'une petite étagère fixée à la muraille et renfermant les tablettes de bois sur lesquelles sont peints les noms des ancêtres défunts. Ces ancêtres sont : le père et la mère, le grand-père et la grand'mère, l'arrière-grand-père et l'arrièregrand'mèrc, le trisaïeul et la trisaïeule (en ligne paternelle], du chef de famille actuel [■i). Tout auprès de la crédence se trou-
(1) V. l'art, précédent, t. XYlll, p. 269.
(2) V. Eu^. Simon, la Cité chinoise, p. 341.
(3) La .série des Ancêtres masculins est la même que la série des sacrificateurs, desquels le chef actuel de la famille continue l'acte cultuel.
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vent plusieurs coffres renfermant les archives de la famille.
Presque chaque jour, dans la plupart des familles, on brûle sur la console, — sur l'autel familial, — quelques parfums ou quelques bcUons odorants, en l'honneur des ancêtres. Mais le véritable sacrifice ancesfral n'a lieu qu'à diflérentes époques parfaitement déterminées; il est l'occasion d'une réunion de la plupart des patents chez l'ancêtre commun vivant, ou, à son défaut, chez l'ainé des frères les plus anciens. La famille proprement dite, celle dont l'assemblée en conseil exerce le gouvernement autonome et la représentation vis-à-vis de l'État, se compose des descendants du même trisaïeul, en ligne masculine; c'est l'ancêtre le plus éloigné dont la tablette nominative ligure dans la cérémonie du sacrifice.
Le sacrifice aux ancêtres a lieu régulièrement à chaque saison, c'est-à-dire quatre fois par an; il porte, pour chaque saison, un nom distinct : To, Ti, Cham, Chim. Le jour de chacune de ces cérémonies est tiré au sort parmi les jours du deuxième mois de la saison. On doit s'y préparer, dit le Livre des Riies., « comme à la réception des hôtes », et inspecter, dès la veille, les viandes et toutes les substances destinées à figurer soit au sacrifice en luimême, soit au repas de famille, — repas lituel, — qui suivra.
.Mais une préparation plus sérieuse, d'une plus haute portée, est requise de l'officiant lui-même ; il est astreint pendant les trois jours qui précèdent le sacrifice, à Y ahslincncf ; non pas à l'abstinence de nourriture, ou de telle ou telle nourriture, mais à une abstinence morale, qui consiste à écarter tout acte, toute pensée ou toute volonté qui ne serait pas conforme à la Pieté : or, lu Piété est ainsi définie par le P. Noël ; Pie tas, juxta Sinas, est omnimodo cordis reclitudo : « La Piété, chez les Chinois, est simplement la moralité » (1). Cette préparation morale indique bien qu'il ne s'agit pas uniquement d'une cérémonie de commémoration funéraire , mais bien d' un acte à poser par le sacrifiant en qui se résume la famille.
Au jour fixé, la crédence, qui supporte d'habilude les bâtons
I llilorlca nodlia, p. 9.
odorants et les vases à pafums, est drapée d'une étoffe précieuse, aussi belle et aussi riche que le permet la situation de la famille. Les tablettes de bois portant inscrits les noms des Ancêtres sont extraites de l'étag-ère et placées debout sur cet autel. Les parents qui résident d'ordinaire dans la maison, ainsi que ceux venant du dehors, se groupent dans le salon, derrière la table déjà dressée pour le repas qui va suivre. Tout est en ordre : le patriarchecélébrant parait, escorté de deux petits acolytes pris parmi les plus jeunes de la famille. Sa physionomie grave et pénétrée porte le reflet de l'etl'ort moral auquel il s'est astreint par V abstinence des {rois jouis précédents. Il échange des saints avec les parents réunis : une petite révérence et quatre inclinations plus profondes. Puis, l'assemblée doit entrer dans le recueillement et donner à ses pensées un cours conforme à l'esprit de la cérémonie.
L'expression du Livre des Rites familiaux qui invite à ce recueillement est traduite en latin par les mots : demittitur spiritus (1), « on abaisse son esprit )). Chacun rentre en soi-même pour se mettre en présence de sa propre raiise et de la cause commune à toute cette famille ainsi réunie, c'est-à-dire les ancêtres qui ont disparu dans la sépulture. Les pensées, comme les regards, se tournent eii bas^ vers la terre, tandis que parmi nous, au moment solennel où le sacrifice va commencer, on élève les cœurs, Sursiim corda! et Fàme se tourne vers le saint et souverain Père de tout ce qui existe, le Dieu tout-puissant et éternel (2).
Ce contraste dans l'essence même du recueillement religieux l'ait bien ressortir l'état de corruption et de dépression où est tombée la partie dogmatique de la Religion Primitive, entre les mains des patriarches-paysans. 11 est d'autant plus frappant, que les rites extérieurs du sacrifice offrent des deux parts plus de ressemblances. En effet, à ce moment même où le rituel domestique invite au recueillement que nous venons de définir,
(1) V. la note ci-apiés; v. aussi rexplicalion de ce terme par les auteurs chinois, Historica notifia, p. 9 : n Ad reprœsentandum sibi defunctos lanquarn pr.esentes... ad lestificandum interpatrem et filium arnoiem, ad concillanduin inler fratres seniores et juniores concordiam... », etc. C'est un recueillement familial.
(2) Domine sancte Pater, omnipotcns œterne Deus.