LE BOLDDIIISME DANS LE CÉLESTE EMPIRE
le célébrant se lave les mains et s'approche de l'autel. Il fléchit les g-enoux, allume les bâtons odorants. Chacun des deux petits acolytes s'agenouille près de lui : l'un, à gauche, lui présente une coupe reposant sur un plateau; l'autre, à droite, verse le lin de riz dans la coupe. Le patriarche se lève aloi-s, et versant la coupe de la main droite, procède à l'effusion sacrificielle, en renversant tout le \in sur des nattes faites dune certaine herbe appelée mao, nattes remplies de sable et formant éponge.
Telle est la partie essentielle du sacrifice. Ensuite commence le repas de famille : une portion de chaque mets, une tasse et les baguettes à manger le riz sont déposées devant la tablette de chacun des ancêtres, qui semblent ainsi prendre part au festin et revivre au milieu de leurs descendants rassemJjlés (11.
Dans les ports francs de l'Empire du Milieu, les voyageurs européens achètent souvent, avec mille autres chinoiseries et à titre
fil Voici le lexle principal du Livre des rites domestifjues. traduit pai le P.NorI {Historica notitia..., p. 124 . " Litier rituuin dorneslicarum, t. VII, Cij-Li, sic : Post unara breviorem et quatuor [nofundiorei corporis inclinaliones, demiltitur spirilus. Sinice Kiam-Xin, id est, parenlans, seu paterfainilias, accedil ad rnensain odoruin, tleclit '^enua, accendil odoramenta-, unus e liberis vel consanguineis fleclit genua a sinislra parle, scy[ihurn orbiculo irnpositurn ei offert, et alter a dextra. etiarn llesis genibus. vinuni infundit in scypbuni. Paterfarnilias, Icpva lenens orbitulutn et dextera scypbuiii, cffundit totutu vinurn in fasciculum lierbarurn Mao aren* iniriiixlum binamque tabellis profundiorem reverenUam exhibet. — Dein paler Pl malerfainilias e manibus farnulorurn accepta fercula pisciurn et carniuni. edulia, oiizaru, paniculos, etc., ap|ionunt in secundo mensic ordine vacuo. ante ligneas Abavi et Abavi.r. Proavi et Proaviœ, Avi et \\x. Patris et Matris, tabellas; et ca'teri consanguineiante coUaleraliuin consanguineorum labellas. i>
Voir aussi, |iour tout ce qui concerne le culte des .\ncétres : Eug. Simon, la Cite chinoise, p. 5:j et suiv., 160, 3C5, 3il, 348, 349, etc.
Le liquide dont l'effusion constitue b? sacrilice aux Ancêtres est le vin de riz, ou eau-de-vie provenant de la distillation du riz. Celte liqueur entre dans la consommation journalière des fauiUles : l'Iiabilude est d'en prendre un verre au moins après le repas du soir. Dans toute la partie du Céleste Empire où le climat permet au cultivateur de tirer de ses champs deux lécoltes annuelles de riz. le grain de la seconde récolte est destine à la fabrication de l'eau-de-vie et porte le nom de riz a distiller. Cette seconde récolte n'est guère inférieure en quantité à la première, mais le grain est un peu moins nourri et par conséquent d'une qualité moindre comme fécule alimentaire. Il s'en fait une exportation considérable du midi vers le nord : ce qui montre bien que l'usage de ce liquide, tant pour la consommation que pour le sacrifice, fait partie des coutumes de la race. (V., pour le vin de riz, Eug. Simon, p. 2:t\, etc., et annexes sur l'agriculture.)
."iSO LA SCIENCE SOCIALE.
de souvenir, de petites séries d'images peintes avec soin sur pâte de riz par des artistes indigènes. Une de ces collections, que j'ai sous les yeux, comprend toute l'histoire du riz; le premier tableau représente la semaille du riz en pépinière dans un petit coin du jardin; le second nous montre le repiquage sur un terrain plus vaste et couvert d'eau; ensuite vient la moisson, puis le battage, l'amoncellement du grain, le pesage, la préparation alimentaire, et enfin, comme dernier tableau, le sacrifice devant les tablettes des Ancêtres. Il y a là un document moderne, absolument contemporain, qui rend Lien compte de la cérémonie du sacrifice par elTusion et de sa persistance chez les populations do la Race Jaune.
Kappelons-nous maintenant les considérations de vie assignées au.\ Cent Familles, dès Forigine, par l'itinéraire que nous leur avons attribué (1), et rapprochons-en cet ensemble traditionnel des cérémonies relatives au culte des Ancêtres. Ce culte ne convient-il pas éminemment à des communautés familiales menées par des patriarches auxquels la distribution des eaux nécessaires à la culture confère une autorité suprême? Ne traduit-il pas exactement le concept social propre à ces conununautés autonomes, fermées, exemptes de tout voisinage trop rapproché, trop entassé, le concept de la soUdarilc familiale , base effective et encore bien apparente de toute la société chinoise? Y a-t-il rien de plus typique à cet égard que cette forme particulière du recueillement religieux, que cet état voulu où l'âme se borne à regarder vers la terre « pour évoquer le souvenir des Ancêtres, comme s'ils étaient présents, afin de promouvoir l'amour paternel et filial, et la concorde entre les frères (2) >;?
U. Li: COXtUCElSME.
De l'organisation primitive des Cent Familles, de leurs traditions corrompues et déprimées par cette organisation même,
(1) V. larlicle iirècéJent , la Science sociale, t. -WIII, p. 203.
(2) Uistorica nolilia, [>. 9. — V. le texte en note ci-dessus.
LE BOUDDHISME DANS LE CÉLESTE EMt'lRE. 321
il ne pouvait résulter un concept social autre que la solidarité limitée à la familU.
Or, le développement même de la population, la construction et l'entretien de grands canaux dérivés des fleuves et destinés à accroître le territoire cultivable il), enfin tous les faits de complication sociale qui imposent à une race agricole la nécessité de subir des pouvoirs publics, tout cela devait se produire dans les contrées que possédaient et colonisaient les Cent Familles. Y eut-il d'abord de petits États locaux dont la concentration produisit l'Empire , ou cet Empire lui-même arriva-t-il tout d'un coup à se constituer pour répartir ensuite les divers territoires entre des princes feudataires? C'est là une question à peu près insoluble pour le moment, les annales chinoises n'étant ni très claires ni absolument à l'abri de la critique ( -ij ; d'ailleurs, ce problème ne rentre nullement dans le cadre de notre étude. Ce qui nous intéresse est de voir comment la conception de ce nouveau groupement, de cette société plus étendue, a pénétré dans chacune des petites sociétés familiales qui devaient s'unir pour constituer la << Nation Centrale -> ; ce qu'il nous faut, c'est de savoir sous quelle forme ces familles ont compris l'existence et l'exercice des pouvoirs publics.
La théorie de l'origine des pouvoirs, spéciale à la Race Jaune, mérite qu'on s'y arrête.
Nous avons indiqué plus haut que le Trisaii'ul et la Trisaïi-uh' sont, dans chaque famille, les ancêtres les plus reculés dont les tablettes figurent sur l'autel du sacrifice. Au delà de cette génération déjà ancienne, et que le patriarche célébrant lui-même a bien rarement vue de ses yeux, il devient difficile de particulariser dans telle famille plutôt que dans telle autre le culte de tels ou tels ancêtres. D'une part, le nombre de ces ancêtres propres à chaque individu actuellement vivant croit suivant une profjieasion géomélri(jue , à mesure qu'on suit, en remontant vers
(1 Le service des canaux est encore aujourd'hui un des premiers et des plus imporlanls dans l'Etiipire chinois. V, Eug. Sirnon, p. 282, 283, etc.; Hue, Souvenirs d'un voyage dans la Tarlarie, t. II, p. 4, 12. etc.
(2) V. L. de Rosny, la Morale de Confucim, p. 110 et suiv.
T. ïx. 24
le passé , les anneaux successifs de la chaîne des générations ; tandis que, d'autre part, le nombre des membres qui ont composé chaque génération, en remontant dans le même sens, va toujours se restreignant, pour aboutir comme limite au compte exact des chefs des Cent Familles primitives.
La multiplication et l'entrecroisement des alliances à chaque génération (1) produit ce résultat très sensible dès l'abord dans un voisinage fixé au sol (2), que la plupart des ancêtres très reculés doivent être considérés comme étant communs à la plupart des personnes actuellement vivantes ; ils sont les causes de ces très nombreux individus et il est à peu près impossible de démêler toutes ces filiations. Chaque membre actuel de la nation chinoise représente une combinaison particulière de ces causes enchevêtrées, qu'on est obligé de considérer en bloc comme l'ensemble des causes du peuple actuellement existant.
Or, comme nous l'avons déjà observé en examinant les déviations imprimées à la Religion Primitive, chez la Race .laune, par la perte du dogme et par la forme matérielle du sacrifice qui s'est conservée {'i), fidée de \k cause première s'est oblitérée chez cette race, qui s'en est tenue à la considération de l'ensemble et de l'enchainement des causes secondes : c'est ce que d'autres, avec une vue plus distincte encore et par une expression encore plus vague, ont appelé la Nature. Dans cet ensemble des causes secondes enchaînées les unes aux autres, la volonté humaine et le travail de l'homme ont leur part, aussi bien que les forces naturelles ; et la portion de ces causes humaines la plus importante, la plus élevée, est certainement Vensemble des
1 , 11 existe en Chine, de temps immémorial, une coutume inviolable, fort sage du reste chez des gens aussi attachés à leurs champs et au\ lieux qui les ont vus nailre : le mariage est interdit entre personnes portant le même nom de famille, c'est-à-dire destendant par les mules de la rnéine souche j)rise au temps des Cent Familles ijrimilives. Cette coutume, en multipliant les alliances entre souches différentes, multiplie indéfiniment le nombre des causes de chaque individu à naître.
(2) Cf. Lettres édifiantes, t. III, p. 09. Le P. Préinare remarque un temple des Ancêtres communs à tous les habitants d'un village, « parceque, s elanl fait une coutume de ne point s'allier hors de leur pays, ils sont tous parents aujourd hui et ont les mêmes aïeux ».
(3) V. l'art, précédent, Science sociale, t. XVIII, p. 268.