LE BOUDDHISME DANS LE CÉLESTE EMI'IHE
et qui fut ministre sous la th-nastie des Tcheou, n'a pas créé le concept social de la « Nation Centrale » incarnée dans l'Empereur; ce concept sort trop évidemment de la nature des choses, de l'enchainement des faits sociaux, pour avoir été imaginé de toutes pièces et a priori. La faculté maîtresse do ces hommes de génie, qui semblent les fondateurs des sociétés au sein desquelles ils ont vécu, est un sens critique extraordinaire qui leur a permis de saisir, de débrouiller, de réunir en corps de doctrine les idées et les sentiments intimes de la foule. Comme les autres législateurs célèbres, Confucius a lixé par écrit, a clairement exposé et promulgué ce qui se trouvait au fond de la conscience de tous, en raison de la formation sociale propre à la race. Il a basé sur la Piété Filiale les devoirs du peuple envers le Fils du Ciel et les obligations de l'Empereur vis-à-vis de la nation/ 1 1 ». Le philosophe a dit : La loi qui règle les rapports du père et du fils est dans la nature céleste : elle explique l'idée de prince et de sujet (-2 . » L'œuvre propre de Confucius a été de formuler et de répandre cette théorie du pouvoir, déjà admise en essence et intrinsèquement renfermée dans le concept social de la nation : « Sa vie. dit un auteur moderne, fut un apostolat administratif (3) ». Après sa mort, il prit le premier rang parmi les « lumières des esprits > ; il fut considéré par tous les fonctionnaires impériaux comme un ancêtre administratif, car il est la cause du pou\oir et des émoluments qui résultent de leurs charges, il est leur cause en tant qu'hommes publics. Par suite, la grande famille des Lettrés lui rend, dans chacun de ses groupes, les honneurs ancestraux. Les lettrés, fonctionnaires, ou aspirants- fonctionnaires, se réunissent dans chaque circonscription pour otfrir eu un temple spécial, devant la tablette portant le nom de Confucius ( Vj, le sacrifice
(1) Cf. Lamairesse, p. 12, 13.
(2) V. Hao-KÎng, chap. ix, v. 12 L. de Rosny. p. l'i]. Dans les six premiers chapitres de ce livre, qui sont certainemi'ot de Confucius lui-rnèrne, le service des parents, les sacrilices et la garde du temple des Ancêtres sont proposés comme moyens et comme fin d'un bon gouvernement ch. i', v. 7 ; ch. k, v. 3; cli. m, v. 4; cb. IV, V. 7; ch. V, r. vi; ch. 6, entier).
(3) Lamairesse, p. 45.
(i) Cf. Hue, l'Empire chinois, l. Il, p. 2i.>i. — Nol-l, Historica notilia, passim. — Eug. Simon, p. 2CC, etc.
par effusion , tandis que dans une partie de son palais consacrée à cet usage, l'Empereur, à des dates soig-ncusement fixées, célèbre le même sacritice tantôt en l'honneur du Ciel, c'est-à-dire des ancêtres communs de la nation, tantôt en l'honneur de la Terre, nourricière des générations à venir.
C'est ainsi que, du haut en bas de l'échelle, tout se modèle, en Chine, sur le groupement familial: et le Hiao-Kiiu/ dit avec raison : 'I N'est-ce pas dans l'appartement privé dans la maison de la famille) quelesprincipes sociaux arriventàrétataccompli(l)?)) Toutes les facultés d'un membre de la « Nation Centrale » sont perpétuellement dominées par l'esprit familial, et par l'esprit national qui en est simplement l'extension. L'harmonie est complète entre les deux organisations : dans la famille, vénération et autorité à l'ancêtre et libérale décentralisation des ménages; dans le corps national, vénération et autorité au Fils du Ciel, mais autonomie des familles et de leurs Conseils, fort légèrement touchés par l'impôt et bien persuadés que les « mandai'ins et la loi ne sont pas faits pour les honnêtes gens (2) ». On se rend compte qu'une telle société doit former un bloc presque inattaquable et presque impénétrable k l'étranger.
Et cependant, cette société si solidement basée sur le lien réel de la parenté, sur la vénération d'ancêtres effectivement communs à tous, subit à son extrême sommet de très fréquentes commotions : les dynasties impériales se succèdent, arrivant du dehors, par invasion ; et dans toute la « Nation Centrale », le Fils du Ciel est peut-être le seul homme qui ne puisse authentiquement faire remonter sa lignée jusqu'au Cifl des grands ancêtres nationaux f3).
ij I < 11. XM L. de Hosn);, p. 90.
(2) Eu^. Simon, |>. 2G7; v. j). l'J2 : « Un fonctionnaire pour plus de ioo.iioo citoyens u ; pour rim[iot, v. [i. 3'î et suiv., etc.
{Z) Les archives des familles chinoises, régulièrement tenues à jour par les conseils familiaux en leurs réunions, remontent ordinairement fort loin dans le passé. Klles font foi en justice et leur authenlicilé est hors de doute, car elles peuvent facilement être contrôlées par la comparaison des unes avec les autres. Le nom porté ■par In famille inditjue immi-diatement celui des Cent Patriarches primitifs duquel elle descend de mi'ile en mâle; et les alliances successives, corrigées avec soin, donnent un arbre généalogique clair et parfait.
LE BOL'DDIUSME DANS LE CELESTE EMPIRE. .iû I
Les dynasties impériales de la Cliine sortent des grandes steppes de prairie. Le phénomène des invasions de nomades au milieu de la puissante << Nation Centrale », du triomphe des envahisseurs, qui arrivent à placer un de leurs chefs à la tète de Timmense Empire sédentaire, ce phénomène est évidemment complexe. Mais pour un Chinois, pour un Célestial, l'explication en est très simple : la « Nation Centrale a toujours l'Empereur qu'elle doit avoir ».
En effet, le CieL cause de la nation elle-même, est aussi la cause de l'existence du Fils du Ciel qui résume et unit la nation : le Ciel veut qu'il y ait un Empereur. Quant à la détermination de sa pei"sonne, elle dépend de lenchainement des causes, ancestrales ou autres, qui amènent tel ou tel à prendre possession du pouvoir.
Et, en pratique, l'Empereur remplit bien le rôle qui lui est assiprné par ses causes. Il préside et met en mouvement le rouage administratif nécessaire à la nation ; il est donc indispensable. .Mais sa personne est inditférente : car le pouvoir public en Chine étant bien rarement en contact avec les individus, fait peu de mécontenis et ne suscite point de partisans zélés. Les questions dynastiques n'excitent aucune passion dans la masse du peuple chinois.
En d'autres termes, si la Chine otfre nécessairement un trône d occupei-, en vertu des causes ancestrales qui ont ainsi modelé la nation, le choix des dynasties est abandonné a des causes différentes, à des causes extérieures au Ciel proprement chinois.
Mais lorsque le choix est fixé, lorsque la dynastie nouvelle est assise, le Ciel reprend ses droits et s'assure immédiatement de la personne de son Fils; la puissante organisation de la « Nation Centrale >■ s'assimile son Empereur. Bouddhiste fervent et Ijdèlc disciple des Lamas lorsqu'il parcourait la Terre des Herbes et campait sous la tente au milieu de ses troupeaux de cavales, l'Empereur Mongol, ou Mantchou, ne tarde point à sentir la nécessité de prendre désormais son point d'appui sur l'immense population sédentaire qu'il a charae de gouverner en paix, sur la forte hiérarchie administrative qu'il préside, pour tenir tète à
ceux-là mêmes qui l'ont élevé sur le trône et conserver la position acquise. Ces volte-face impériales remplissent les célèbres Annales des dynasties. Je n'en veux citer qu'un exemple, tiré des Annales des Liao.
« L'empereur Taï-tsou posa cette question aux mandarins qui se trouvaient à ses côtés :
« Le prince qui a reçu du Ciel le mandat de gouverner doit servir le Ciel et respecter les Esprits; si quelqu'un a eu des mérites et une vertu exceptionnelle, je désire savoir à qui je dois rendre le principal culte. » Tous les mandarins répondirent : « C'est à Bouddha. » L'Empereur ne fut pas de leur avis et dit : X Confucius est un .i.'^rand Saint que vénérèrent dix mille générations; il convient de le considérer comme notre Grand-Ancêtre (1). » En conséquence, il éditia le Kouny-lsc-Miao, ou Temple de Confucius. »
llf. I.K BODDimiS.MK EN CHINE.
La situation dans laquelle se trouvent les empereurs Tartares en Chine, permet de comprendre celle des Bonzes bouddhistes dans ce pays. Depuis l'introduction des premiers prédicateurs bouddhiques dans l'Empire Céleste, au troisième siècle avant notre ère, dit-on, les bonzes ont été, de temps en temps, soit magnifiquement dotés, soit sévèrement réduits et persécutés (2), en raison des dispositions variables des empereurs. .Mais pendant les très longues périodes qui séparent ces alternatives d'élévation ou d'al>aissemeiit momentanés, la manière d'être du peuple chinois vis-à-vis du culte bouddhique semble n'avoir pas varié.
La grande majorité de la population est considérée et se considère elle-même comme Jjouddhiste , le surplus étant compté comme sectateurs de la doctrine de Lao-tsé, système philosof)hico-magique qui a au fond certains rapports avec le boudhisme. D'ailleurs ces deux doctrines ne contiennent rien qui soit hostile
(1) L. de Rosny, p. 122.
(2) V. le résumé historique de ces reTiremciils, Lamairesse, p. 59 à 117.
LE BOirtDUISME DANS LE CÉLESTE EMPIRE, 3:29
au culte des Ancêtres : << Les trois religions n'en font qu'une » : 1), ont coutume de dire les Chinois, même les lettrés les plus attachés au Conl'ucéïsme. 11 y a cependant une de ces « trois rcliirions » qui est profondément ^^ravée au cœur de tout CfUrstial et qui est absolument universelle dans la « Nation Centrale ». Le culte des Ancêtres, avec le confucéisme comme couronnement national, est entouré de la vénération profonde, de l'assentiment intime qui conviennent au rite sacrificiel authentiquement conservé depuis le temps des Anciens Sages, des première hommes, tandis que le Bouddhisme, et la doctrine de Lao-tsé dont je parle ici pour mémoire, sont tenus ici pour des systèmes philosophiques ou des superstitions particulières que chacun accepte ou rejette à son gré. (»n adopte un de ces systèmes, comme apportant un renfort à rhonnèteté. à la morale, comme proposant une solution, douteuse et discutable il est vrai, au prrand problème delà destinée humaine. On appelle souvent les bonzes aux funérailles, mais comme décor, pour ainsi dire, de luxe ou de bon ton. et sans que leur présence et leur participation à la cérémonie soient regardées comme nécessaire. Les dépenses qu'une famille s'impose de ce chef sont considérées comme facullalives (2).
Au contraire, tout ce cjui touche au culte des Ancêtres revêt un caractère formellement ohlujaioirf. Être exclu du culte domestique, c'est être excommunié de la famille; c'est la plus terrible des pénalités, et il n'est pas de châtiment, si dur soit-il, prononcé par le conseil familial, auquel un Chinois ne se soumette plutôt que d'encourir cette excommunication. Il neslpas de dépense prescrite par les liites, relativement au culte d^s Ancêtres, ou aux funérailles, qui ne soit immédiatement souscrite, solidaierment s'il le faut, par rassemblée familiale, de peur de <■ perdre la face •>. c'est-à-dire d'être déshonoré.
D'où vient cette ditlérence d'autorité et de pouvoir entre deux cultes simultanément professés dans une même famille.' Ce n'est point dune inégalité dans la valeur morale des préceptes : à ce point de vue « les trois religions n'en font qu'une ». ainsi que se
(Il Hue, l'Empire chinois, t. II. p. 2.")0, etc.
'V Cf. Eug. Sirnon, p. 175. 267. 350. etc. — Hue, l'Empire chinois , p. 227, 25i.i.
plaisent à le répéter tous les Chinois Ijouddhistes. Ce n'est pas non plus d'une inégalité dans la hauteur des enseignements dogmatiques ou métaphysiques : les deux doctrines sont muettesl'une et l'autre, quant aux précisions du dogme religieux fondamental, l'existence et l'essence de la Divinité; et en matière de spéculations philosophiques, le Bouddhisme, si faiblement apprécié, est lort supérieur au culte national. Ce n'est pas dans la valeur relative des deux systèmes, appréciés avec nos idées européennes, (jue nous pouvons trouver la raison des préférences chinoises : c'est par l'examen des pratiques générales populaires, par l'observation des faits, que nous devons en rechercher l'explication.
Presque tous les étrangers qui ont voyagé dans le Céleste Empire, comme ceux qui se sont trouvés en rapport avec les Célestials, — les Américains notamment, — nous entretiennent souvent de la fourberie et de la rapacité des Chinois. Le vol et le mensonge sont les deux vices principaux qu'on reproche à ces Asiatiques.
bépouiller un homme de ce qu'il possède, et pour cela corrompre la vérité, voilà des actes absolument réprouvés par la Bonne Loi. par cette Loi prèchée à tout rtrc vivant afin de lui ouvrir l'accès de la sagesse immuable en le détachant des Désirs et de VhjiKJï'iiiK <■!
Et cependant, sur ces points, la réputation des Célestials est dûment justifiée.
Transportons-nous, par exemple, avec quelque groupe de pèlerins mongols, dans l'une de ces grandes cités commerçantes réunies autour d'une lamaserie, au pied de la grande Muraille. Dans cette région, se traitent d'importantes atl'aires en bestiaux, en cuirs, en laines, etc., entre les négociants chinois et les habitants de la steppe; c'est là que prennent gite les nombreuses caravanes traversant le désert du Nord-Ouest au Sud-Est pour le transport des marchandises de la Russie, ou du Nord de la Chine. A peine le voyageur tartare a-t-il franchi l'enceinte murée delà ville, que de nombreuses auberges s'offrent pour le recevoir. Les enseignes sont alléchantes, elles semblent indiquer^ de la part du logeur, une tendance marquée vers la Perfection bouddhique :
LE BOUDDUISME DANS LE CÉLESTE EMIIHE. 331
lauherg-e des Trois Rapports Sociaux, auberge des Cinq Félicités, des Trois Perfections, de la Justice et de la Miséricorde, de rÉquiti' Éternelle, etc. : autant de bouges suspects ou le boutiquier chinois vient relancer sa proie. Ce négociant, avec une faconde proverbiale, se répand en phrases cauteleuses sur la raéchaneeté et la rouerie de sescongénf-res. sur le grand avantage qui résulte pour le simple et candide Mongol de la rencontre d'un homme versé dans les affaires, et marchant cependant toujours à la lumière de la conscience, de la vraie conscience qui doit éclairer tous les hommes. Chinois ou Mongols. (Jue signifie cette odieuse distinction entre Chinois et Tartares? Tous ne sont-ils pas frères? Tous ne doivent-ils pas être amis? Circonvenu par des confrères, séduit par ces hypocrites témoignages, le bon Tartare se laisse conduire au magasin de cet homme habile qu'il considère réellement comme un frère. Là, de serviables commis prennent note de toutes les affaires qui ont amené le chent à la ville : des bestiau.Y et des denrées qu'il doit vendre, de Femplni quil compte faire de leur prix, tandis que le patron verse à boire au « grand frère » et lui fait perdre la raison. Après s'être rendu maître de son esprit, le rusé « Kita » s'empare des cordons de sa bourse. Il \r'nd les animaux et les marchandises du .Mongol « au prix qu'il veut », exécute également ses achats « au prix qu'il veut », et moyennant une commission fixée par lui-même. Le moment •lu compte venu, on trompe encore odieusement le pauvre nomade, et sur le cours et sur le poids de l'argent; et s'il s'avise de présenter quelques observations, on ne l'entretient plus que « de lois, de mandarins, de tribunaux, de prison et de supplice ilj ». Par ces procédés malhonnêtes, absolument réprouvés par les Rites, le Chinois avide et rusé réduit à la misère son frère en Bouddha, et cela sans remords, parce r/u'il est étranfjer. Sur la hontière, le « Kita » menteur, égrenant entre ses doigts le chapelet bouddhique pour séduire les pèlerins, va répétant à haute voix que u tous les hommes sont frères « : au fond il n'en croit rien. Et cependant Bouddha a dit : <- Une loi est une grâce pour
1 V. Hiic. Soxivemrs. etc., t. 1, p. ICT, à 1»0, elc; t. II, p. 10, 31, 42, elc.
332 LA SCIliNCE SOCIALE.
tous (1). » Mais voyez ce même individu, rentré dans sa famille, traitant avec ses oncles et ses frères, et réglant avec eux la dévolution de l'avoir commun : aussitôt la fourberie et l'avarice semblent avoir disparu de son ùme; les partages de biens, les liquidations les plus compliquées, comme il s'en rencontre si souvent au sein des communautés nombreuses, tout cela se règle à l'amiable, avec droiture et probité, même avec urbanité, sans intervention des hommes de loi et sous la seule direction du conseil familial (2).
Voyez ce même négociant , ou ses effrontés commis, engagés dans l'une de ces associations de travail et bénéfices en participation auxquelles presque tous les Chinois ont recours. Chaque membre à son tour est directeur, trésorier et répartiteur; il y en a d'intelligents, et il s'en trouve qui sont faibles d'esprit : les comptes, l'organisation, le roulement, tout cela est fort compliqué et donnerait ouverture à mille tromperies (3). Cependant il n'y a. en général, ni malversations ni réclamations; tout se passe, entre ces enfants de la « maison Centrale » librement associés, avec une justice distributive des plus exactes. Il est clair, du reste, que l'équité et le désintéressement mutuel peuvent seuls maintenir des associations de ce genre. Or. elles sont innombrables, entre Chinois de tout ordre ; tous y ont recours très fréquemment et pour les objets les plus divers; et ces associations ont toujours fait preuve de la plus grande solidité, non seulement lorsqu'elles sont établies sur le territoire du Céleste Empire, mais encore lorsqu'elles existent entre les Chinois qui s'expatrient, soit aux États-Unis, où elles sont redoutées et traquées ('i.), soit dans l'Indo-Chine et dans les autres pays de Race Jaune, où elles constituent pour les Chinois un moyen d'exploitation vis-à-vis des naturels.
Voilà les faits. Qu'en ressort-il?
Manifestement, il en résulte que l'idée de la grande frater-
it) Hue, l'Emph-e chinois, l. 11, p. '220.
(2) Cf. Eug. Simon, p. 257 à 274, etc.
(3) Cf. Ibid., p. 124 et siiiv. V. les tableaux a la fin du volume.
(4) Ibid., p. 127.