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LA " RECONQUISTA » : FORMATION DU TYPE MODERNE

Nos précédentes études ont montré ce qu'était le peuple espagnol à l'époque de la conquête arabe 1). Les éléments qui l'avaient formé par des superpositions successives présentaient presque tous des caractères analogues au point de vue social. Les Ibères, section de la race berbère, venus par le Nord de l'Afrique, pasteurs sur les plateaux, pêcheurs et pirates sur les côtes, n'avaient reçu des peuples commerçants de la Méditerranée, Phéniciens, Grecs et Carthaginois, que quelques éléments de civilisation tout extérieurs, sans grande portée au point de vue de l'organisation fondamentale de la race. Les Romains, il est vrai, par leur pénétration dans l'intérieur du pays, par leur colonisation agricole, avaient commencé une évolution caractérisée et profonde; mais bientôt cette transformation avait été arrêtée par la corruption administrative et par les exigences fiscales de l'époque impériale. Après eux étaient venus des Germains. Suèves, Alains, Vandales. Wisigoths, simples barbares, pasteurs et pillards eux aussi, qui. pour la plupart, ne firent que passer; ceux qui demeurèrent n'eurent pas d'autre visée que d'imiter ce qu'ils avaient sous les yeux, c'est-à-dire les désordres de la décadence romaine; par un phénomène très usuel, ils tombèrent directement du régime ordonné du patriarcat dans la désorganisation la plus complète. De là. le succès facile des Arabes.

1 \'. l'arlicle précédent, Science sociale, mai 1895, t. XIX, p. iii et sniv.

Ceux-ci étaient des commerçants orientaux, caravaniers au dél)ut. puis, après la grande invasion mahométane, successeurs ou imitateurs des Grecs et des Byzantins, accoutumés au trafic maritime, au luxe et à la vie urbaine. Ils étaient amenés par là il favoriser, chez les peuples soumis le développement des échanges, des arts de la faLricalion et aussi des cultures propres à approvisionner les villes de légumes et de fruits frais, genre de production qui convient si bien aux pays méridionaux quand ou dispose de l'eau nécessaire pour l'irrigation. Poussant devant eux des hordes berbères africaines, subjuguées ou séduites, ils occupèrent la Péninsule prescjue entière; ils la semèrent de villes commerçantes et industrielles florissantes, entourées de jardins, et ils livrèrent les campagnes au pâturage.

La conclusion de tout ce que nous avons ainsi exposé est que, après la conquête arabe, pas plus qu'auparavant, la population de ce pays ne fut enracinée dans le sol et fondée sur le travail de transformation du territoire. Les Arabes ou arabisés de\'inrent riches par le commerce et l'industrie, mais par le commerce des produits précieux de lOrient et par les industries de luxe; ils développèrent une civilisation brillante, mais ce mode même de prospérité désorganisa leur vie privée, qui était basée à l'origine sur les habitudes de restriction et de discipline du patriarcal, et leur vie publique s'en ressentit tout naturellement. Leurs richesses furent une tentation pour leurs voisins : les vaincus refoulés dans les montagnes du Nord; leurs divisions facilitèrent à ceux-ci un retour en arrière, la rcronquisla, comme disent les Espagnols.

C'est cette phase de l'histoire sociale de la Péninsule que nous avons à étudier aujourd'hui.

Beaucoup d'Espagnols s'étaient soumis à la domination arabe plutôt que de quitter les lieux oîi ils s'étaient sédentarisés et où ils vivaient d'une vie facile; ils s'assimilèrent aisément aux vain-

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queurs, dont la formation sociale était au fond très analogue à la leur; mais, en général, ils n'acceptèrent point leur relig-ion, et restèrent chrétiens. Leur physionomie devint d'ailleurs si parfaitement semljjajjle à celle des maîtres du pays, qu'on leur donna le nom de Mozarabes.

D'autres, au contraire, fuyant la domination musulmane, se réfug-ièrent dans les replis inextricables des montagnes du Nord. Pourchassés à outrance, souvent battus, ils demeurèrent pourtant, et leur nombre ne tarda pas à se grossir d'une foule d'aventuriers attirés par le désir de guerroyer contre l'infidèle, de faire du butin, ou même de se tailler des domaines k ses dépens il). La i.'-uerre d'indépendance prit ainsi à ses débuts et garda durant de longues années un aspect particulier. Ce fut, en fait, une lutte de montagnards pauvres contre des citadins abondamment pourvus, qu'il était fort avantageux de razzier à toute occasion favorable. .\.ussi, jusqu'au treizième siècle, la guerre contre les Maures put , rester l'occupation principale des Espagnols, leur métier de prédilection. A cette époque, par la défaite de Las Naras de Tolosa, en 1-21-2, la puissance arabe subit un échec dont elle ne put jamais se relever, si bien que les États maures ne tardèrent pas à disparaître, à l'exception du seul royaume de Grenade, détruit lui-même en 1192.

D'autres causes encore ont agi pour maintenir cette nation sous les armes. L'esprit de clan, résultat de ses origines beaucoup plus batailleuses que laborieuses, les porta dès le début à se subdiviser en groupes indépendants, très souvent ennemis au point de rechercher l'appui des princes musulmans pour s'accabler les uns les autres. Dans l'intérieur même des États espagnols, on voyait à chaque instant la guerre civile allumée entre le souverain, la noblesse et les villes. Enfin, avant même d'avoir chassé les Maures et unifié leur territoire, les Espagnols et les l'oiiugais se lançaient dans des entreprises extérieures pleines

(1) La CalalogriP fut repiiso aux Arabes par un seigneur franc, elle Portugal y>ar un capétien île liourgogne. Plusieurs fois la croisade fut préchéeen Europecontri; les Maures. Lisbonne et les .\lgarves ont été conquises par des expéditions de ce "enre, au profil du souverain local, moyennant l'abandon du butin à ses auxiliaires. La fondation des autres royaumes cbretiens de l'Espagne présente des faits pareils.

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de témérité. Un connaît leurs expéditions en Italie, en France, aux Indes, en Amérique, les prétentions répétées de leurs souverains à la couronne du Saint-Empire, prétentions réalisées enfin par Charles-Uuint au prix dénormes sacrifices.

A qui voudra bien se rendre compte de cette continuité des mêmes faits sociaux en Espagne, de cette série de races qui l'ont peuplée sans avoir, aucune, d'attache profonde à la terre, ce que je viens de dire suffira pour indiquer comment les Espagnols sont devenus des soldats de métier; mais ce ne serait pas assez pimr donner la raison de leurs succès. Ces succès, en effet, sont difficiles à comprendre lorsqu'on réfléchit aux difficultés qui s'opposaient à l'expansion de ce petit peuple, d'ailleurs troublé, divisé, et souvent mal conduit. Mais ils s'explicjuent quand on fait entrer en c(jmptc les secours de tout genre qui lui sont venus du dehors. Nous avons remarijué déjà à quel point les aventuriers et les croisades avaient aidé à la reconquhla. Après la défaite des Maures, ceux-ci ont même contribué pour une très grande part à la prospérité du pays : ils y sont restés en grand nombre, continuante y travailler comme artisans et comme marchands. A la suite de l'expulsion en masse des musulmans et des Juifs, ces derniers furent partiellement remplacés par des Flamands, des Français, des Anglais. Ce sont des Génois qui ont ou vertà la marine de la l^éninsule les mers de l'Inde et de l'Améri que (1). Enfin, à beaucoup d'égards. l'illustrationde la monarchie espagnole au seizième siècle n'a été que l'effet d'un éclat emprunté à la couronne impériîile de Charles-Quint.

Ce sont encore des circonstances accidentelles qui ont agi dans l'œuvre d'unification de la Péninsule. C'est grâce aux mariages et aux accumulations d'héritage dont ils étaient la cause que divers petits États espagnols se sont fondus définitivement, non sans opposition, en un seul corps de nation (-2.. Force est donc de reconnaître que, sans l'action renouvelée des causes extérieures,

fl) Li situation est restée la mérne jusqu'à notre époque. V. sur ce point, la Science sociale, aoiit 1892.

[2) Le Pùitugal lui-niénie fut uni de 1580 à 16i0; Pliiliiii e 11 avail basé ses prétentions sur sa parenté avec le dernier roi, tué au Maroc.

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l'Espagne reconquise se fût consumée promptement en discordes intestines et n'eût pas plus cjn'autrefois joué de rùle prépondérant dans l'histoire.

Ainsi, la nation espagnole fut de tout temps, mais surtout du huitième au dix-septième siècle, un peuple essentiellement militaire, dont le métier principal consistait à combattre sans cesse et partout, à vivre de l'épée, et aux dépens d'autrui par conséquent. Pendant cette période, dit Buckle. toute l'intellig-ence qui^ dans ce pays, n était pas employée au service de rÉglise, se consacrait aux armes presque exclusivement. En fait, chacun était soldat avant toute chose. Les écrivains, les savants, les jurisconsultes, les négociants, les prêtres même, portent ù l'occasion la cuirasse et vont combattre un peu partout, sachant bien que la guerre est le meilleur moyen, et le plus rapide, pour arriver aux honneurs, aux dignités, à la richesse. La vie sociale est entièrement dominée par cette tendance 1 1 . Tout tinit par être subordonné à l'esprit de conquête et à l'espoir de piller ou (re\[)loiter l'étranger; l'affaire principale est le recrutement et l'entretien de l'armée, qui devient, pour un temps, la première du monde. Le peuple espagnol, qui s'est alors emparé du Portugal, (|ui domine en ItaUe, aux Pays-Bas, au Xouveau-Monde, et qui semble en po.ssession d'une énorme puissance, est « la grande nation ■> du moment. Elle donne le ton en Europe; on la craint, on la jalouse et on l'admire; on recherche son alliance, ou bien on forme, pour lui résister, de vastes coalitions.

.Mais cette grandeur n'est qu'apparente et faite de rencontres; à bref délai, tout s'écroule, et l'Espagne retombe brusquement à la condition de puissance de second ordre, végétant au jour le jour, menacée de toutes parts , faible , pauvre et stationnaire en face de voisins en plein progrès.

Comment expliquer cela? D'une manière fondamentale, par ce fait constant, qu'un peuple peu adonné à la culture et aux arts de fabrication relatifs à la vie usuelle, ne saurait ni acqué-

I l.c roman de chevalerie, démodé parloul. Ileurit encore en Espagne à la lin du quinzicme siècle 'XAmadH de Gaule est de ii05 . Il a été fondé en Espagne vingltrois ordres de chevalerie.

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rir par lui-même, ni conserver longtemps une situation prospère et prépondérante. Nous venons de constater sommairement que telle est bien l'histoire des peuples ibériques. Mais il nous faut, après cette vue d'ensemble, entrer dans quelques détails sur ces causes profondes de l'infériorité constitutionnelle de la race.

La société espagnole du moyen Age se divisait en catégories bien tranchées : les serfs, les paysans libres, la noblesse, les villes, le clergé, la royauté.

Les premiers étaient astreints à un esclavage très voisin de la servitude antique, à peine modifiée par l'influence du christianisme. Épuisés par les exigences de leurs maîtres, les serfs désertent la terre pour courir aux armées, ou pour émigrer aux colonies, laissant les campagnes à de vastes troupeaux de moutons ou de bœufs à demi sauvages. C'est ainsi que des plaines d'une grande fertilité demeurèrent à l'état de steppes habitées seulement par quelques pAfres très semblables aux gauchos actuels des Pampas américaines.

La responsabilité de cette situation incombe surtout aux classes supérieures, incapables de gouverner efficacement les populations qui leur étaient subordonnées. (]ela s'explique aisément quand on connaît le cours qu'ont suivi les choses. Pendant presque toute la durée de la lutte entre chrétiens et infidèles, il existait entre les deux partis une large zone de territoires incessamment parcourus par des bandes allant en razzia, ou par des armées en marche contre l'irréconciliable ennemi. Vivre dans cette zone était à peu près impossible, car on n'y trouvait aucvine sécurité ni pour les biens ni pour les personnes. Au fur et à mesure des progrès espagnols, le désert reculait vers le Sud, et la partie Nord, incorporée aux territoires chrétiens, était colonisée sous la direction des souverains. Ils taillaient dans ces terres sans maître des domaines souvent très vastes, qu'ils distribuaient à leurs fidèles; ceu.x-ci établissaient sur leurs non-

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velles propriétés des prisonniers, considérés à pou près comme (les esclaves, des fugitifs qui n'avaient plus ni feu ni lieu, parfois des colons volontaires. Ces dernier-s obtenaient certaines sraranties. fondaient souvent des bourgs à charte, mais les autres demeuraient à l'entière merci du seigneur. On appelait cela organiser des poblaciones, ou repeuplements.

Ailleurs, lorsque des provinces entières tombaient aux mains des Espagnols avec leurs habitants et leurs villes, les campagnes étaient encore distribuées de la même façon. En général, les Maures fuyaient vers le sud ou se groupaient dans les villes; les Mozaraljes chrétiens demeuraient en place au contraire, croyant n'avoir rien à craindre de leurs nouveaux maîtres, qui cependant leur imposaient la forme de servage applicable à leur mode d'existence. Quant aux villes, pour se les concilier et y retenir une population aisée et industrieuse, les rois leur concédaient des chartes: nous en parlerons en détail tout à l'heure.

C'est ainsi qu'il se forma en Espagne une classe nombreuse de grands propriétaires fonciers, les riches hommes [ricos homhres), qui n'avaient d'abord aucun goût pour la vie rurale, étant accoutumés à la vie militaire, urbaine et de cour exclusivement. Aussi ne s'intéressaient-ils à leurs domaines qu'au point de vue du revenu qu'ils en pouvaient tirer par l'intermédiaire de leurs intendants, pour alimenter les dépenses d'un luxe insensé. En d'autres termes, cette féodalité purement militaire n'avait aucune part dans la direction du travail et se bornait à en accaparer les fruits pour les dissiper follement. Dans ces conditions, la culture ne pouvait ni prospérer, ni même se maintenir.

A côté de ces ricos hombrcs, un grand nombre d'individus de peu de fortune, ou même tout à fait sans ressources : nobles ruinés, cadets de famille, officiers inférieurs, même des soldats et des aventuriers de basse origine, se disaient hidaUjo^, c'està-dire gentilshommes, et vivaient de misère ou d'expédients, méprisant le travail qui était à leurs yeux la marque de la condition servile ^^l . Ces gens étaient toujours prêts à vendre le>

ilj En |iiinci|ie, tout inJiviJu qui vivait noblement, c'est-à-dire sans travailler. t\ •lui iiosséJail un cheval cl des armes, pouvait se dire hidalgo.

concours de leur ëpéc à quelque grand personnage, entraient dans son clan, et lui fournissaient ainsi la force et l'influence nécessaires pour contrebalancer celles d'un rival, ou même pour traiter d'égal à égal avec le roi, ou encore pour organiser quelque lointaine expédition.

On voit, par tous ces traits, qu'on ne saurait sans erreur comparer la féodalité espagnole à la féodalité franque, par exemple. Celle-ci était maintenue par le lien réel ou terrier, les domaines étant subordonnés entre eux par une coutume fixe, immuable, que leurs maîtres ne pouvaient rompre sans violer en même temps le fait et le droit. En Espagne, les liens étaient tout personnels, et on en modifiait le régime par une simple raison de convenance ou d'intérêt. Aussi, tant que la société franque conserva son caractère d'association basée sur la culture du sol, elle vécut dans Tordre et la paix ; mais, dès qu'elle revêtit, par l'effet des circonstances, le type militaire, chevaleresque, de la société espagnole, elle tomba comme elle dans l'indiscipline et le désordre. En Castille, les nobles pouvaient, de leur propre autorité, se déclarer déliés de toute obligation de fidélité à l'égard du roi, à la seule condition de l'en prévenir, et de lever contre lui le drapeau de la révolte, ce qui leur arrivait souvent du reste.

En résumé, à la fin du moyen âge, on trouvait en Espagne une très nombreuse noblesse (1) subdivisée en plusieurs classes : d'abord venaient les grands et les titrés (environ 350, vers l'an 16501, qui formaient les deux parties de la haute aristocratie, accumulaient les dignités, les charges, les monopoles, les pensions, et possédaient d'énormes domaines. En troisième lieu figurait la petite noblesse, besoigneuse et orgueilleuse, oisive, avide de dons, de pensions et d'emplois en sous-ordre, toujours prête à s'enrôler dans le clan de quekjue grand seigneur pour l'aider à pousser ou à soutenir sa fortune politique, en vivant à ses dépens. Avec cela, elle se montrait en général aventureuse et brave, bien que les vertus niilitaii'es aient sensiblement décliné à partir du début du dix-septième siècle.

(t) On estime que 1/j ou i/C delà populalion totale (1/2 sur certains points) se prétendait de sana noble.

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Telle était la noblesse; voyons maintenant ce qu'il faut penser (le la population urbaine.

Les villes avaient été, pour la plupart, fondées ou développées par les Arabes, qui y avaient importé ou agrandi un bon nombre d'industries importantes. A Scville, Grenade. Tolède, Cuenca, Ségovie, Avila, Ocafia, Talavera, Cordoue, etc., etc., on tissait la soie et la laine (1 1, on tannait et travaillait les cuirs, les aciers, on fabriquait du sucre, des faïences, des gants, des meubles, des armes. Des foires très fré(iuentées se tenaient annuellement à Médina del Campo, Burgos, Ségovie, Valladolid, Saragosse. Les trafiquants ai'abes avaient établi des relations actives avec leurs coreligionnaires dOrient, et allaient chercber dans les ports de TAsie Mineure et de VÉgypte les produits de llnde, de la Chine et du Japon. Ce mouvement fut continué, après la chute des royaumes maures par les commerçants de Barcelone et de Cadix, malgré les difticultés des temps et la hardiesse des pirates de la côte africaine, contre lesquels l'Espagne a dirigé plusieurs expéditions, fait qui montre bien l'importance des intérêts à protéger. Pendant une période assez longue, l'Espagne fut donc le centre des relations commerciales entre l'Occident et l'Orient, comme la Pologne était, de son cùté, le grand chemin du négoce entre l'Orient et les pays du Xord (2i. De part et d'autre aussi, on vit se développer une grande prospérité, qui fut éphémère pour des raisons analogues.

Un peu plus tard, cette situation, entamée d'un côté par la concurrence des ports italiens, fut renforcée par la découverte de la route directe des Indes et par celle du continent d'Amérique, qui fournirent de nouvelles sources de richesse, de nouvelles occasions de trafic maritime. C'est le Portugal qui entra le premier dans cette voie. Dès le treizième siècle, des marins génois appelés par des souverains intelligents, comme le roi Denys, formèrent en peu d'années une pépinière de hardis ma-

1) On assure que l'Esijagne a fait baUre jusqu'à 60.000 métiers pour la soie et la laine. Vers 1060 il en restait 16.000. Habitudes militaires, expéditions maritimes, commerce lointain, fabrication de tissus, forment un enchaînement qui se retrouve dans riiistoire économique de beaucoup de peuples.

(2) La Science sociale, octobre 1888.

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telots. Vn peu plus tard, un prince qui était à la fois un savant et un homme plein d'initiative, Henri le Navigateur (1), ouvrit la période des grandes explorations en envoyant des navires à la cote occidentale d'Afrique. En 1V8(», le cap de Bonne-Espérance fut doublé; eu li98, Vasco de Gama atteignit l'Inde, la terre des épices, le but ardemment désiré par ces négociants de premier oi'dre, qui devinrent ainsi les principaux agents entre l'Europe et l'Asie. Du coup, Lisbonne centralisa l'approvisionnement de tous les produits exotiques, ce qui en fit l'une des villes les plus riches du monde. A ce moment, l'avenir le plus magnifique semblait résex'vé à la Péninsule, car, de son côté, l'Espagne unifiée faisait, elle aussi, grâce à l'initiative de Colomb, de splendides découvertes. Les marchandises et les métaux précieux tirés des colonies fournirent à l'industrie et au commerce de nouveaux éléments d'activité, et l'on put croire un moment que les nations ibériques allaient, grâce au concours de l'immigration étrangère, prendre le pas et jouer le grand rôle en Europe par leurs progrès et par leurs succès dans la falirication et le négoce.

Avec une telle prospérité, on ne pouvait manquer de voir les arts et les lettres fleurir dans la Péninsule. Lorsque le mouvement des affaires crée de grandes villes, où se rencontrent une classe de bourgeois puissamment riches et en outre une caste de grands seigneurs fastueux, les artistes et les écrivains apparaissent pour construire et orner leurs demeures, pour amuser leurs loisirs, pour raconter leurs succès. C'est ainsi que Barcelone. Séville, Valence devinrent des centres littéraires brillants. Dès le quatorzième siècle, on organisait à Valence des représentations dramatiques, et ses poètes étaient alors les meilleurs de l'Espagne. C'est aussi à Valence que se formèrent les premiers peintres nationaux; l'école se développa ensuite en Catalogne, puis, lorsque la monarchie fut unifiée et centralisée, à Madrid, à l'ombre de la protection royale. Séville n'avait

(1) Mort en 14G0. Les rois portugais, acculés au plateau central de la Péninsule, n avaient de chances de s'agrandir que |>ar mer, et de se procurer de grandes ressources que par le commerce.

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pas moins de réputation, et l'on faisait l'cloge de Cervantes en disant qu'il avait su acquérir el sabor sevillano, le sel de Séville. L'architecture eut aussi sa belle époque, qui donna naissance aux styles yj/a/cvY-.sto d'Espaerne, eimanoelin de Portugal, tous deux également toufl'us, exubérants, ornés à l'excès, comme il convient chez des gens dont la fortune a été rapide et qui n'ont pas eu le temps de se former le goût. La musique enfin était cultivée avec passion, et cet art inspira plusieurs compositeurs éminents au seizième siècle.

On comprend comment, dans ces conditions, les cultures intellectuelles devaient se développer dans les deux pays, et se développer dans un certain sens, surtout lorsque la centralisation administrative eut fait de grands progrès. De nombreuses universités furent créées; au dix-septième siècle, on en comptait jusqu'à trente-cinq, avec trente ou quarante mille étudiants, qui s'adonnaient à la théologie, à la philosophie, au droit, à la littérature, très peu aux sciences, qui ne servaient à rien dans la recherche des emplois publics.

Les grandes villes, qui accumulaient tant de richesses et développaient une culture intellectuelle si brillante, avaient aussi des institutions publiques remarquables. Leurs fueros sont célèbres dans l'histoire, et on les cite souvent comme le type accompli de la charte municipale; nous ne pouvons doue les passer sous silence.

Les villes ibériques n'étaient pas toutes des cités à faeroa, mais un grand nombre d'entre elles en étaient dotées, par l'effet naturel des circonstances. Quelques-unes avaient été fondées pour ainsi dire en vue de l'ennemi, pour servir de points d'appui à la défense des frontières. Mais la sécurité étant précaire dans ces postes avancés, il avait fallu, pour les peupler, attirer les gens par des privilèges. Le plus précieux de tous, surtout à cette époque d'oppression, c'était la liberté. On accordait donc aux habitants de ces places la franchise municipale, en y ajoutant même, dans certains cas, des droits de seigneurie sur le pays d'alentour.

Ailleurs, après avoir enlevé à la domination arabe une

vieille cité, il s'agissait d'y retenir les Mozarabes et même les Maures, et d'y appeler des colons. Dans ce cas encore on concédait un fuero qui garantissait chacun contre l'oppression seigneuriale ou royale. Le résultat était le même, ou à peu près.

Enfin, dans le Nord, il avait fallu également reconnaître l'autonomie des communautés paysannes basques et navarraises, afin de les intéresser au sort de la cause espagnole, dont leur pays était le dernier refuge, en consacrant des libertés que la nature du sol leur avait permis d'organiser et de conserver depuis l'origine. La situation de ces communautés rurales était du reste fort différente de celle des villes, que nous allons maintenant décrire très brièvement (1).

Les fiicros, établis successivement d'après deux ou trois modèles primitifs, étaient 1res analogues, sans présenter une uniformité absolue ;*de plus, les détails d'application différaient sur des points assez nombreux. Pourtant, l'esprit général était le même et se résumait à peu près en ceci : gouvernement local exercé par la classe bourgeoise; magistrats élus par cette classe et dans son sein, à l'exclusion des artisans et autres petites gens; devoirs précis envers l'État représenté par le roi, au point de vue de limpùt et de la défense du pays; liberté de taxation intérieure; droit d'asile.

Si de telles institutions avaient été appliquées avec sagesse et modération, au sein d'une nation calme et bien ordonnée, elles auraient pu se soutenir indéfiniment et contribuer pour une large part à la prospérité du pays. Malheureusement il n'en était pas ainsi. D'abord, on avait dépassé la mesure en donnant aux villes plus cju'il n'était nécessaire, le droit d'asile par exemple, ce qui les rendait trop puissantes et multipliait les conflits avec l'autorité centrale. D'ailleurs, celle-ci, excitée par la noblesse, ne tarda guère à concevoir la pensée de détruire ce qu'elle avait accordé libéralement tout d'abord, si bien qu'une lutte à peu près constante divisa la royauté et les villes. Enfin,

(1) Nous parlerons tout à l'heure des fueros généraux applicables à un État tout entier.

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