L\ PÉNINSULE IBÉRIQUE
les villes portaient en ellos-mèmes le mal chronique qui devait causer la ruine de leurs lilicrtés.
En effet, nous savons comment les Espagnols étaient déjà, par le fait de leurs origines, imbus de lesprit de clan. Cet esprit nait d'ailleurs aisément dans les cités commerçantes, où la richesse mobilière est tout, et fait la force et l'influence des familles. Celles-ci, vivant très rapprochées et exerçant leur action sur le même milieu, deviennent aisément rivales non seulement dans les aS'aires de négoce, mais encore dans la direction des intérêts municipau.v. Elles groupent des partisans, commencent par se faire une guerre sourde qui finit presque toujours par aboutir à une lutte à main armée. C'est, en dcu.x: mots, l'histoire des républiijues commerçantes de l'antiquité, de l'Italie du moyen âge, des Flandres, etc.
D'autre part, soit pour se défendre contre les Maures, soit pour tenir en respect la noblesse et souvent le roi lui-même, les villes restaient organisées sur un pied militaire. Leure milices étaient nombreuses et exercées; au moyen de hgues souvent très étendues ihermandades), elles formaient de véritables armées, capables de tenir en échec celles du souverain. Cette cause contriJ:tuait pour une large part à entretenir dans le pays, parmi toutes les classes, Tesprit militaire, si opposé aux habitudes de travail régulier et de stabilité, et l'esprit d'insubordination, si peu compatible avec le maintien d'un état de choses ordonné, paisible , dans un grand pays.
On ne doit donc pas s'étonner si le pouvoir conçut de bonne heure l'idée de briser ces petites républiques turbulentes et troublées, où les abus de toute sorte se multipliaient de plus en plus avec le temps, et qui vivaient en constante opposition avec le gouvernement central. A diverses reprises, de vastes insurrections organisées par les comuiipros des Castilles furent écrasées avec le concours des villes libres des Asturies, de l'Aragon . de l'Andalousie, jalouses de leurs voisines. Les Aragonais et les Andalous passèrent sous le joug à leur tour, et Charles-Quint porta le dernier coup à l'indépendance municipale, avec laide de la noljlesse, ejui craignait pour ses biens et ses privilèges.
Philippe II n'eut plus guère qu'à recueillir les fruits de la victoire en centralisant à outrance. En définitive, si la royauté avait pu vaincre les villes et supprimer ou annuler leurs fueros, c'est grâce surtout aux vices et aux abus de leur organisation, et au caractère exagéré de leurs prétentions. Dans les Pyrénées, les communautés paysannes ont gardé beaucoup plus longtemps leurs [lierai, au moins dans les traits essentiels, parce qu'elles n'étaient pas exposées aux mêmes causes de décadence, et ne présentaient [)as le même danger pour l'ordre public, la sécurité générale, et l'existence du pouvoir royal.
Quant au clergé, sa situation a été considérable en Espagne depuis l'époque de la domination gothique. C'est qu'en effet chez les \Yisigoths ariens , en face des Francs catholiques , chez les Espagnols catholiques en présence des Maures musulmans, l'idée religieuse se confondit naturellement avec celle de patrie, ce qui donna une importance et une influence spéciales au clergé. De plus, chez les Espagnols comme chez les Wisigoths, les grandes charges ecclésifistiques étaient recherchées par les représentants de la plus haute noblesse, qui conservaient naturellement leurs relations, leur autorité personnelle, et bien souvent leurs ambitions parliculières, si bien que l'Église se trouva directement mêlée aux discordes intérieures comme aux complications du dehors. D'autre part, la foi ardente du moyen Age, doublée du sentiment patriotique, fit que le clergé séculier et régulier reçut en don des biens immenses, ce qui lui permit de grossir ses rangs dans une proportion considérable. Et comme, par éducation, les Espagnols étaient peu disposés au travail manuel, leurs tendances naturelles leur faisaient adopter plus volontiers les formes de la vie ecclésiastique et religieuse. En 1650, on comptait dans ce pays 200.000 prêtres, avec 51 évêques et 12 archevêques; 9.000 couvents d'hommes abritant 70.000 moines, et .'LOOO couvents de femmes avec 30.000 religieuses; soit en tout .300.000 personnes, sans parler des gens de service attachés à cet immense personnel. A cette même époque, un cinquième du sol, avec d'énormes revenus, était entre les mains du clergé.