LA PÉNINSULE IBÉRIQUE
^■que des sectes dissidentes pussent vivre en pai\ au milieu d une ^^ population de foi ardente, et sous les yeux d'un clergé aussi influent, qui les condamnait. On fit donc de grands efforts pour amener les Maures soumis à renoncer à l'islamisme ; il en fut de même pour les Juifs. Beaucoup refusèrent absolument et prirent d'eux-mêmes le chemin de l'exil. Les autres, menacés dans leurs biens et dans leur sécurité, abjurèrent des lèvres, et restèrent hérétiques au fond du cœur. Mais cela ne suffisait pas; il fallait déraciner l'hérésie, de peur qu'après avoir couvé sous la cendre, elle ne reprit un jour des forces nouvelles, compromettant à la fois l'expansion du catholicisme et la sécurité de la nationalité espagnole. Dans ce but, on imagina llnquisition, tribunal secret chargé de surveiller les actes, de scruter les consciences, de poursuivre partout les faux chrétiens et les relaps. Tel était son but primitif; nous verrons tout à l'heure comment elle en fut détournée.
Lorsque le schisme protestant \-int à se produire, il trouva en Espagne quelques adeptes qui commencèrent à prêcher la réforme. Ce mouvement était gros de périls, d'abord pour la religion dominante, ensuite pour les intérêts du clergé, qui se voyait menacé dans sa situation et dans sa fortune ; enfin pour le pouvoir royal, précisément occupé en ce moment même à combattre en Allemagne le parti protestant. Aussi la répression fut-elle impitoyable, et comme le milieu était d'ailleurs peu favorable à l'expansion des doctrines nouvelles, elles y furent étouffées pour longtemps (1).
Nous arrivons maintenant au pouvoir royal, et nous avons à nous rendre compte de son évolution depuis le début de la reconquista jusqu'aux temps modernes. Ce sera facile après tout ce que nous venons d'observer.
Au début, lorsque la Péninsule était divisée en petits États tou jours en lutte entre eux et avec les Maures, chaque souverain devait s'appliquer à grouper autour de lui et à rattacher à sa per-
(I; Philippe II interdit aux étudiants de sortir du pays pour aller étudier dans les Universités étrangères, oii ils auraient pu se pénétrer des idées de la Réforme.
sonne, comme un clan, le plus grcind nombre possible d'boinmes de guc'ire. Dans ce but, il leur faisait de larges concessions, acceptaient le contrôle des seigneurs i/icos hombre^), des villes libres, du clergé, qui, pour bien, constater leur pouvoir, imposèrent à ces petits princes des f lieras ou cbartes. Les privilèges obtenus dans ces circonstances présentaient, dans le détail, certaines différences mais, par leurs traits généraux, ils se ressemblaient fort et reposaient sur les bases suivantes : pour la noblesse et le clergé, exemptions d'impôts, liberté de coalition et de révolte, juridictions spéciales, partage du pouvoir législatif et exécutif, large autorité sur les serfs.
Il y avait dans tout cela du bon, mélangé de beaucoup de mauvais. On se garait avec soin contre l'arbitraire royal, mais on le faisait parfois au moyen de rouages singuliers. Tel était ce Justitia maijor d'Aragon, magistrat inamovible, choisi parmi la petite noblesse, qui pouvait résister au roi, prendre sous sa garde, jusqu'à plus ample informé, ceux qu'il poursuivait, protester contre toute violation des fueros, et au besoin appeler le peuple aux armes. Or l'existence même de ce rouage étrange, sorte de censeur absolu opposé à l'absolutisme l'oyal, montre combien les f lieras avaient au fond peu de valeur libérale; ils étaient, en réalité, des codes de privilèges établis au profit de certaines classes et, par là même, aux risques et périls des classes inférieures, ce n'étaient donc pas à proprement parler des cbartes delibertéspubliques. On a comparé, parexemple, XaPricilegia gênerai aragonais de 1283, ou 1285, à la Grande Charte anglaise. L'erreur est manifeste. La (irande Charte avait pour but de limiter les droits du pouvoir central vis-à-vis de la nation prise dans son ensemble; ]es /lieras donnaient aux nobles et aux bourgeois le droit de tirer l'épée contre le souverain, s'il venait à entamer les privilèges exorbitants que l'aristocratie et les villes s'étaient arrogés, ou fait concéder au milieu des circonstances les plus critiques. Les deux situations ne sont évidemment pas comparables.
Le rôle politique des divers ordres que nous avons passés en revue s'afiirmait par la réunion des Cartes, ou assemblées des