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délégués de ]a noblesse, du clergé, des villes et des communes paysannes. En Aragon, les Cor tes montraient vis-à-vis du souverain une fermeté qui allait souvent jusqu'à l'arrogance, et une commission permanente les remplaçait durant l'intervalle des sessions. En Castille, l'institution était moins influente ; souvent les villes s'abstenaient par économie ; les sessions n'étaient pas régulières, et bien que tout nouvel impôt dût en principe leur être soumis, il arrivait qu'on se passait de leur autorisation, quitte à essuyer leurs remontrances, d'ailleurs dépourvues de sanction. Puis, il y avait partout des jalousies et des luttes entre les ordres, qui délibéraient et votaient séparément: aussi, bien qu'ils fussent tous assez disposés à se tourner contre le roi, celuici réussissait souvent à leur imposer ses vues en exploitant leurs haines réciproques.
Jusqu'à la fin du quinzième siècle, la Péninsule demeuradans cet état danarcbie intérieure, partagée en plusieurs États eux-mêmes divisés par une sorte de fédéralisme irrégulier, mal agencé, propre aux compétitioBs et aux guerres civiles, qui ne cessaient guère. La noblesse surtout se signalait par son indiscipline. <' Ces genslà, dit un contemporain, entretiennent leurs discordes vives et crues, et multiplient les meurtres et les vols, dont chaque jour ils se rendent réciproquement coupables >i. Après li-Ti, Ferdinand et Isabelle commencèrent à faire la police des royaumes unis. Appuyés d'abord sur les ligues des villes [hermandades) , ils poursuivirent avec une rigueur impitoyable les brigands de toute sorte et obligèrent les seigneurs à courber la tête, par crainte de perdre leurs privilèges, et à commencer l'évolution qui devait en faire une simple noblesse de cour. Par un mouvement en retour, ils se servirent alors de l'aristocratie pour battre en brèche la puissance des bourgeoisies, instituèrent des conseils consultatifs au détriment des Corth, créèrent des fonctionnaires royaux en face des municipalités. L'œuvre de la centralisation était entamée ; Charles- Quint et Philippe II devaient l'achever en peu d'années.
.\près la mort d'Isabelle, les grands essayèrent de secouer le joug de la royauté, encore mal assurée; ils se révoltèrent et obligèrent Ferdinand à abandonner la Castille à Philippe le Beau ;
celui-ci mourut bientôt au milieu d'un désordre tel, qu'on ne trouva rien de mieux que de rappeler Ferdinand. L'unité se refit ainsi d'elle-même, et cessa d'être en question quand l'Espagne eut passé sous la rude main de Charles-Quint et de son successeur. (>eu\-ci, inspirés et soutenus par des légistes pénétrés de l'esprit du droit romain (1), se donnèrent pour tAche de consommer l'établissement du pouvoir absolu. Les Co7'lès, réunies à des époques de plus en plus éloignées, perdirent toute autorité; après Philippe II, elles existent encore, mais sont réduites en nombre et peuplées de fonctionnaires d'une parfaite docilité. En même temps, la bureaucratie prenait des proportions grandioses. Au centre, douze conseils permanents et des juntes temporaires préparaient les décisions, que le roi prenait ensuite dans sa toutepuissance, après e.xamen dans son conseil secret. Dans les provinces et les colonies, des vice-rois et des capitaines-généraux représentaient le souverain, et dirigeaient une nombreuse armée d'agents de toute sorte. Bientôt les conseillers, les employés, les scribes foisonnèrent à tel point, qu'un cinquième de la population se trouva engagé au service de l'État pour administrer les quatre autres cinquièmes; la maison royale comptait à elle seule dix mille offices. Les conséquences de tout cela furent fâcheuses.
Au début de la période de centralisation, ce régime ne laissa guère voir que des avantages. L'ordre remplaçait peu à peu l'anarchie; les conseils étaient composés de gens sages et modérés (-2), les fonctionnaires étaient raisonnablement zélés et honnêtes. Mais cela ne dura guère. Bientôt la machine administrative fut encombrée de sinécures et peuplée d'incapables pris dans cette noblesse oisive que nous connaissons. La guerre et le gaspillage ayant fait naître de grands besoins d'argent; pour y
(1) Le droit romain, conservé par les Golhs, fut remis en honneur dés le douzième siècle. Les Siefe Partidas. vaste compilation législative de la fin du treizième siècle, en proviennent directctnent.
(2) Pris dailleurs, [lour la plupart, parmi les sujets de Charles-Quint élrangersà 1 Espagne : Flamands, Francs-Comtois, Allemands.
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suffire on introduisit la vénalité des offices, même dans les municipalités, avec la multiplicité des titulaires. Le pays fut dès lors exploité à fond, et les dépendances et colonies furent mises en coupe réglée. « En Sicile, disait un proverbe italien, les Espagnols grignotent; ils mangent à Naples; en Lombardie, ils dévorent! » Il va sans dire que les fonctionnaires, mal payés et changés souvent, étaient d'une vénalité scandaleuse. <' La justice, dit Cervantes, est une machine qu'on doit graisser souvent, sinon elle crie comme nn char à bœufs. »
C'est ainsi que la royauté porta la main sur tout, pour paralyser toutes choses. Elle remplaça le désordre et l'indiscipline d'aulrefois par un morne et étouffant despotisme, qui trouvait partout des sujets passifs ou des instruments commodes. C'est ainsi que l'Inquisition, détournée de son but primitif, devint en ses mains une arme politique terrible, en dépit de l'opposition des évêques et des Papes. En 1609, l'expulsion des Maures et des Juifs fit sortir du pays .500.000 à 600,000 hommes, artisans et commerçants, qui constituaient la portion la plus laborieuse de la population. La noblesse en était réduite à mendier les faveurs royales. « Si nécessaire est l'aspect de Sa Majesté, dit l'historien Castro, si nécessaire est son ombre, qu'ils considèrent comme un châtiment de s'éloigner d'elle ». La bourgeoisie, en partie disparue au milieu de la ruine générale, en partie fondue dans l'aristocratie, disputait à celle-ci les emplois publics. Uuant au menu peuple, abandonné par les classes supérieures, écrasé sous les charges de toute espèce, il en était réduit à vivre au jour le jour, dans la misère et l'insouciance. Les ouvriers des villes travaillaient juste assez pour entretenir une existence frugale, et passaient le reste du temps à Hàner, à courir les spectacles, à jouer, à prendre des attitudes de hidalgos. Les paysans, sobres, patients, mais dénués de toute initiative et sans ressources, ne pouvaient à eux seuls relever la culture; à côté d'eux, 50.000 bergers à demi sauvages conduisaient les troupeaux transhumants de la Mesta d'une extrémité à l'autre du pays. Enfin une nombreuse canaille ipical'o.s), déclassés, bandits, courtisanes, gitanos, contrebandiers, infestait \'illes et grands chemins.
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Dans ces conditions, on devine ce que pouvait être la production économique. La guerre avait dévoré des millions d'hommes et des milliards de francs; l'émigration enlevait 4.0.000 personnes par an; aussi la Péninsule allait-elle se dépeuplant. Des étrangers, profitant de l'inertie générale, prenaient les meilleures situations commerciales et industrielles; au dix-septième siècle, on en trouvait ,500.000 à 600.000. Une politique aveugle tendait à fermer les débouchés, à accaparer tous les produits coloniaux et à réserver le trafic avec les colonies aux seules maisons métropolitaines, impuissantes à l'alimenter. Quand Philippe II eut conquis le Portugal, on ferma ses ports aux étrangers. Ceux-ci étaient ainsi poussés à s'approvisionner directement, ce qu'ils firent en allant aux Indes et en Amérique, malgré les défenses et les croisières. C'est par cet autocratisme méfiant, incapable et dupé, que tout déclina avec rapidité. Après Philippe II, il n'y eut plus en Espagne, à proprement parler, ni industrie, ni commerce, ni armée, ni marine, ni administration, ni arts, ni littérature, ni enseignement, sinon sous la forme de débris sans portée ni consistance. Tout était désorganisé par le régime de la centralisation excessive, de la faveur, de la dilapidation, des monopoles (1) et des impots sans mesure (2). La misère arrivait à son comble : « Il y a dans l'année plus de jours que de saucisses », disait le peuple, et l'Espagne, environnée de dangers, semblait près de périr. Elle a réussi à survivre pourtant, mais non pas à se relever d'une manière appréciable, ni surtout à modifier son organisation sociale.
Quelle conclusion faut-il tirer de tout ceci? Quelle haute considération d'histoire sociale se dégage de notre série d'études? Voilà ce qu'il est nécessaire de bien préciser en terminant.
Le fait qui saute aux yeux, en premier lieu, c'est que la Pé-
(1) Il y en avait sur le sel, le poivre, le mercure, la cochenille, les caries, le plomb, le soufre, le salpêtre, la cire, la gomme, l'alcool, le chocolat, le papier, les conserves, le tabac, etc.
(2) En 1650, on lirait de ce pays près d'un milliard de francs, qui était gaspillé d'une façon honteuse. La dette montait, vers 1600, à 4 ou 5 milliards, cl fut réduite par une série de banqueroutes.
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ninsule a été peuplée surtout, et à maintes reprises, de Berbères africains, dont la condition sociale ne s'est jamais élevée, dans le fond des choses, très sensiblement au-dessus de celle des Maures ou des Arabes. Certains groupes de population, venus non pas du Nord franck ou saxon, mais du Nord-Est, tels que les Suèves, les Vandales, les Wisigoths, l'ont, il est vrai, envahie à diverses reprises; mais la plupart n'ont fait que la traverser et, d'ailleurs, ils étaient eux-mêmes trop faibles, socialement parlant, pour exercer sur leurs devanciers une action profonde^ et pour corriger ce que la formation des peuples issus d'Afrique avait de défectueux. Au contraire, ils se sont aisément modelés sur ces derniers, qui devaient à la ci^"ilisation grecque, carthaginoise et romaine une supériorité extérieure et apparente assez marquée.
La reconquête même n'a pu donner pleine action, en Espagne et en Portugal, aux influences supérieures des peuples du Nord proprement dits, c'est-à-dire aux races franques et saxonnes. En effet, elle a été conduite, en définitive, par un petit nombre d'aventuriers espagnols ou cosmopolites, appuyés principalement sur des bandes issues des vallées pyrénéennes, ou des territoires repris aux princes arabes ou arabo-berbères. Le fond même de la population est donc resté autochtone ; il a gardé, à l'abri des influences du dehors, ses caractères originaires. En d'antres termes, au point de vue historique et social, comme au point de vue géographique, la Péninsule n'est quun prolongement du continent africain. L'Afrique ne s'arrête qu'aux Pyrénées, peutêtre même à leur pied septentrional. Au delà, on ne trouve plus ni le même sol, ni le même climat, ni la même race. Quant au détroit de Gibraltar, ce n'est qu'un accident géographique dont 1 influence est beaucoup plus apparente que réelle.
Ceci nous indique d'une manière générale pourquoi les Hispano-Portugais ont toujours conservé une physionomie spéciale. Ils ont pu devenir chrétiens, adopter les formes extérieures de la vie européenne, depuis ses modes jusqu'à ses combinaisons politiques; toujours, ils ont interprété et appliqué tout cela à leur manière, avec un génie particulier et des tendances sensiblement autres que les nôtres. C'est que, foncièrement, par origine.
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ils ne sont point ce que nous sommes et ne peuvent ni concevoir les choses, ni les appliquer exactement comme nous.
Au point de vue espagnol ou portugais, cela est important, car il en résulte l'explication de l)ien des faits passés, et une indication précieuse pour la direction des faits à venir. Au point de vue européen, le phénomène mérite aussi qu'on y prête attention^ car il en résulte (pie la Péninsule a été de tout temps une porte ouverte sur l'Europe, et par cette issue l'Afrique a exercé, sans qu'on s'en soit rendu compte, une action très marquée sur les idées de l'Occident. La similitude de religion et de mœurs extérieures entre l'Espagne et les pays d'Europe faisait qu'on n'y prenait pas garde, mais le fait n'en est pas moins certain.
Maintenant, faut-il se louer de cette action, ou la condamner? Observons d'aljord que des pires choses on tire toujours quelques parties utilisables. Mais, pour l'ensemble, il suffit de se rappeler le désastre complet de la civilisation arabe, et l'état plus liriUant que solide de la Péninsule elle-même sous la domination africaine, pour se rendre compte aussitôt du peu que l'influence orientale, transmise ainsi parmi nous, a pu nous procurer de bon, de fort et de durable. Cette vue ouverte par l'observation sociale sur l'action que l'Espagne a eue en Europe ne laisse pas que d'être instructive et de débrouiller bien des choses dans l'histoire.
Léon PoiNsARD.
Le Directeur-Gérant : Edmond Demolins.
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