A CARDIFF
Le congrès de Cardiff, comme ceux de Belfast et de Norwich, restera célèbre dans les annales du Trade-L'nionisme. V Belfast, en 1893, les Nouveaux-Unionistes, après des tentatives infructueuses aux trois précédents congrès, réussirent à faire voter par 137 voix contre 97 une résolution d'un caractère nettement socialiste (1). L'année suivante, à Norwich, une résolution de J. Keir-Hardie, alors député de South- West-Ham (Londres) et chef de \ Independent Labour Party , — résolution demandant la nationalisation de tous les moyens de production, de distribution et d'échange, — fut adoptée par 219 voix contre 61. Sous le couvert du Nouvel-Unionisme, le Socialisme semblait donc triompher ; mais en Angleterre, plus que partout ailleurs, il faut ne j^tas se laisser prendre aux apparences. Un mois après le congrès de Norwich, M. Tom Mann, secrétaire général de \ Indépendant Labour Party, me disait très nettement que la majorité des ouvriers anglais n'était pas favorable au collectivisme. A la même époque, M. Edward Aveling, gendre de Karl Marx, écrivait dans la revue
(1) Pour ce qui concerne le con^ri-s de Belfast, voir, dans la Science sociale d'octobre 1893, l'article de M. Paul de Bousiers : « Au Congrès des Trade-Unions ». T. xï. 2 7
socialiste l'Ère Nouvelle, qu'il ne fallait pas attacher beaucoup d'importance au vote de la résolution Keir-Hardie. Cotte résolution était d'ailleurs répudiée par plusieurs Unions importantes, entre autres, si mes souvenirs sont exacts, par Y AmaUjamated Societij of Engineers, qui compte 70.000 membres.
Il est cependant fort probable que les socialistes auraient de noweau triomphé à GardiJBf, si le Comité parlementaire du congrès n'avait élaboré et mis en vigueur un nouveau règlement. En effet, jusqu'à cette année, les Unions avaient le droit d'envoyer autant de délégués qu'elles comptaient de milliers d'adhérents, celles qui comptaient moins de 1.000 membres ayant droit cependant à un représentant. Chacun de ces délégués ou représentants, avait une voLx, et les propositions étaient adoptées ou rejetées à la majorité des votants,' de sorte que deux Unions ne comptant chacune qu'une centaine d'adhérents pouvaient contrebalancer une union forte de 2.000 memljres. Mais ce n'est pas tout. Aucun délégué, quelque nombreuse que fût l'Union par laquelle il était envoyé, ne pouvait représenter plus de 1.000 unionistes, ni par conséquent disposer de plusieurs voix, si bien, par exemple, que, pour être pleinement représentée dans les votes du congrès, Y Amalçjamated Society of Enrjineers, dont je parlais plus haut, aurait été obligée de faire les frais d'envoyer jusqu'à 70 délégués.
Le Comité parlementaire a changé tout cela. Profitant de ce qu'une résolution du congrès de Norwich l'avait chargé, sans plus amples indications, d'amender le règlement alors en vigueur, il décida qu à l'avenir les votes n auraient plus lieu à mains levées, mais au moyen de cartes, à raison de une carte par millier de membres. De plus, les Unions peuvent maintenant confier à un petit nombre de délégués, et même à un seul délégué, toutes les cartes dont elles disposent. Le résultat de ce changement est que les Vieux-Unionistes, adversaires résolus du collectivisme, ont au congrès une forte majorité.
Le Comité parlementaire ne s'en tint pas à cette réforme. Il décida que ceux-là seuls pourraient être délégués au congrès qui, lors de leur élection, seraient ouvriers de l'industrie q\ii les aurait élus, ou seraient fonctionnaires permanents et payés de l'Union qu'ils viendraient représenter. Quant au motif de cette réforme, l'un des membres du Comité parlementaire, M. .lames Mawdsley, secrétaire de YAmalgamated Association of Operatives Cotton Spinnprs à\x Lancashire, l'a déclaré sans ambages au congrès de Cardiff : « Le congrès, a-t-il dit, était en danger d'être exploité par des hommes qui sont réellement en dehors du mouvement ouvrier, et il était temps qu'on montrât que le congrès des Trade-Unions n'est ni un congres électoral ouvrier, ni un congrès de V Indépendant Labour Party, ni un congrès libéral ou tory, mais simplement un congrès ouvrier. » Et M. David Holmes, président du Comité parlementaire, l'un des hommes les plus populaires parmi les tisseurs ajoutait : « Si ces congrès doivent être des congrès de Trade-Unions. il faut qu'ils en aient les caractères, et ne deviennent pas un pandémonium politique, ainsi qu'il arrive chaque année. » Il fallait du reste que le Comité parlementaire fût bien pénétré de la nécessité d'une réforme radicale, pour qu'il consentit à voter cet article du nouveau règlement qui exclut désormais du congrès deux de ses membres les plus éminents, M. Henry Broadhurst, député de Leicester, et M. John Burns, député de Battersea. Il est à noter que si M. Broadhurst s'est prononcé contre le nouveau règlement. John Burns, au contraire, en fut l'un des défenseurs les plus ardents.
Enfin, un autre article du nouveau règlement décida quà l'avenir les Trade-Unions seules seraient représentées, et que les Trades-Councils n'auraient plus le droit d'envoyer de délégués. Un Trades-Council est composé de représentants des différentes industries qui existent dans une ville; toutes les grandes villes possèdent le leur. Accorder des délégués à ces Conseils, c'était donner aux industries qu'ils représentent une double représentation, et les mineurs, entre autres, avaient toujours protesté contre ce privilège.
Ce nouveau règlement, tout en faveur des Unions nombreuses
et disciplinées, souleva, bien entendu, une très forte opposition. Le Comité parlementaire se divise en deux fractions égales et hostiles. L'une d'elles, conduite par I\LM. Broadhurst, Ben Tillett, alderman du Conseil du comté de Londres, et J. Havelock Wilson, député de Middlesborough, se prononça contre la réforme, et demanda que le congrès de Cardiff fût consulté sur son adoption. Bien entendu J. H. Willson et ses amis réclamaient que le congrès fût constitué d'après l'ancien règlement, ce qui aurait assuré à leurs partisans une majorité presque certaine. Mais, grâce au vote prépondérant du président du Comité parlementaire, M. Holmes, ce furent les réformistes qui l'emportèrent, et, le 6 février 1895 , le nouveau règlement fut définitivement adopté et déclaré en vigueur à partir du jour même (1).
Le congrès de Cardiff fut donc constitué d'après le nouveau règlement. Trois cent quarante délégués, représentant environ un million de Trade-Unionistes, étaient présents le 2 septembre, jour de l'ouverture. Si le nombre des ouvriers représentés a grandement augmenté depuis 1868, où le congrès de iManchester, le premier de tous, réunit trente-quatre délégués envoyés par cent dix-huit mille trois cent dix-sept ouvriers, il est néanmoins bien inférieur à celui de la réunion de 1890 tenue à Li-
(1) Le Comité parlemenlaire comprend 12 membres et un secrétaire qui na pas le droit de vote; en cas de partage égal des voix, le président a voix prépondérante. Le Comité de 1894-95 se divisa de la façon suivante :
Pour la réforme :
David Holmes (tisseurs de Burnlcy), prcsiflent.
JohnBurns (mécaniciens).
J. Mawdsley (ouvrier de l'industrie cotonnière de Manchester).
E. Cowey (mineurs du Yorkshire).
W. Inskipp (cordonniers de Leicester).
J. M. Jacii (métallurgistes de Glasgow).
Samuel Woods (mineurs), secrétaire.
Contre la reforme :
H. Broadhurst (maçons).
J. H. Wilson (marins et chauffeurs).
Ben Tillett (ouvriers des docks de Londres).
W. Thorne (gaziers de Londres).
E. Harford (ouvriers des chemias de fer de Londres).
R. Sheldon (ébénistes de Belfast).
vcrpool, OÙ quatre cent cinquante-sept délégués représentaient un million quatre cent soixante-dix mille cent quatre-vingt-onze Unionistes. Mais il faut noter que la Minera' NationalVnion^ formée par les associations de miueurs du Durham et du Xorthumberland, n"a pas voulu participer au congrès de Cardiû'. Catte puissante association, Vune des plus riches et des mieux organisées du Royaume-Uni et qui compte plus de quatre-vingt-dix mille membres, est résolument hostile au collectivisme orthodoxe, à la nationalisation du sol, des mines et des chemins de fer, et même à la journée légale de 8 heures. Du reste, les lecteurs de la Science sociale la connaissent bien déjà (l). C'est parce que le congrès des Trade-Unions était devenu, suivant eux, une réunion purement socialiste, que les mineurs du Durham et du Northumberland, qui avaient envoyé des délégués à tous les congrès précédents, se sont abstenus cette année. U faut espérer que cette abstention ne se renouvellera pas, car elle prive le congrès de quelques-uns des hommes les plus éminents que possèdent les Trade-Unions anglaises.
Le jour où s'ouvre le congrès des Trade-Unions est toujours consacré à une excursion en commun ; il y a seulement, le matin, une courte séance dans laquelle les autorités constituées de la viUe souhaitent la bienvenue aux délégués. Les travaux du congrès ne commencèrent donc que le mardi 3 septembre, sous la présidence de M. John Jenkins, chairman du Trades-Gouncil de Gardiff. La lutte entre les Nouveaux-Unionistes et leurs adversaires ne se fit pas attendre. M. Jenkins, dans son discours d'ouverture, critiqua vertement la politique de « l'association électorale qui se pare du titre de Parti indépendant du travail » et déclara, au milieu d'applaudissements répétés, qu'en présentant des candidatures exclusivement socialistes aux élections générales de juillet dernier, elle n'avait réussi qu'à « empêcher la réélection de quelques candidats très sympathiques aux demandes du con-
(1) Voir, entre autres, dans la Science sociale de juillet deraier, mon article sur Le congrès international des mineurs à Paris. Voir également l'ouvrage de M. Paul deRousiers, La Question ouvrière en Angleterre, el en particulier le chapitre V. de la deuxième partie : Les revendications des mineurs.