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LA SCIENCE SOCIA.LE

rien sa proposition, disant que personne ne devrait être autorisé, ne fut-ce qu'un jour, à travailler plus de huit heures, et le congrès lui donna raison par 625.000 voix contre 22-2.000. Ce vote avait lieu le mercredi 4 septembre ; le samedi 7, c'est-à-dire trois jours après, le congrès se déjugeait avec autant d'aisance que les législateurs du Palais-Bourbon. En effet, sur la motion de M. Emery, délégué deHanley, le congrès votait à l'unanimité une autre résolution « invitant le Comité parlementaire à présenter à la Chambre des Communes un projet de loi fixant les heures de travail dans les boulangeriesà huit heures par jour ou à quarantehuit heures par semaine ». C'est que la résolution de M. Thorne n'est encore, tous les délégués le savent bien, que l'expression d'une tendance, un vœu non réalisable dans un avenir prochain, tandis qu'il se peut, pour des raisons spéciales, que les boulangers, comme les mineurs, obtiennent par voie législative la fixation de leur journée de travail à huit heures. De plus, il est bien à noter, et le fait est curieux, que la Fédération des Mineurs de Grande-Bretagne avait imposé à iM. Thorne un amendement déclarant que son projet de loi ne s étendrait pas aux mines ; c'est pourquoi , sûre d'être laissée tranquille, la Fédération en bloc, c'est-à-dire 166. 000 voix, avait voté pourla résolution de M. Thorne qui n'affectait plus en rien ses intérêts.

Le congrès a également voté à l'unanimité une résolution proposée par 31. Ben Tillett, délégué des ouvriers des docks de Londres, qui invite le gouvernement de lord SaHsbury à convoquer le Parlement en session spéciale d'automne » pour trouver sans retard le moyen d'employer utilement les sans-travail » . Ce vote ne souleva aucune discussion, mais il n'en fut pas de même du suivant, relatif à l'émigration des étrangers en Angleterre. Déjà, l'année dernière, le congrès de Norwich avait voté une résolution invitant le gouvernement à suspendre l'immigration étrangère. Cette année, M. Inskip, représentant des cordonniers de Leicester, proposa la résolution suivante : Considérant qu'un grand nombre d'industries et de Trade-Uniom souffrent de r importation en grand d'étrangers sans moyens d'existence, le conrjri'S invite le gouvernement à pre7idre, soit par nue loi, soit par

impection officielle, soit par décret, les mesures nécessaires pour empêcher le débarquement d'étrangers pjauvres n'ayant pas de moyens d'existence visibles. Plusieurs délégués parlèrent en faveur de cette motion ; deux d'entre eux, M. Freake (cordonniers de Londres) et M. Newcome (horlogers de Liverpool), dénoncèrent tout particulièrement les Juifs russes et polonais qui acceptent de l'ouvrage à n'importe quel prix. De son côté, M. Caplon, délégué des Tailleurs Indépendants de Londres, fit la contre-proposition suivante : Le Congrès regrette qu'une résolution protestant contre l'immigration des étrangers dans le Royaume-Uni ait été votée l'année dernière, car les statistiques montrent que l'émigration dépasse de beaucoup V immigration; mais c'est le système capitaliste qui précipite les travailleurs les uns contre les autres, et comme T rade-Unionistes nous pensons que le seul remède consiste dans l'union de tous les travailleurs de ce pays. M. Sexton, un Irlandais délégué des ouvriers des docks de Liverpool, appuya la proposition de M. Caplon; plusieurs orateurs parlèrent dans le même sens. Néanmoins la proposition de M. Inskip fut votée par 122 délégués contre 77, et un vote par cartes ayant été réclamé, elle fut de nouveau adoptée par 266.000 voix contre 2i6.000.

Une proposition de M. Clynes, délégué de l'Union des Ouvriers du gaz et des Manœuvres d'Oldham, a soulevé aussi beaucoup d'opposition. M. Clynes demandait que le gouvernement interdit de faire travailler les enfants âgés de moins de seize ans, et de faire travailler la nuit les jeunes' gens au-dessous de dix-huit ans. Cette proposition n'a été votée que parce que M. ChTies a accepté l'amendement de la Fédération des mineurs de Grande-Bretagne qui ramène à quatorze ans l'âge où les enfants peuvent commencer à travailler. Le congrès a voté qu'à cet âge de quatorze ans les enfants pourraient aussi devenir membres d'une Union. Plusieurs délégués demandaient que les unions fussent ouvertes aux enfants dès l'âge de douze ans, mais le congrès a jugé, avec raison me semble-t-il, qu'à douze ans des enfants étaient encore trop jeunes pour prendre part aux délibérations d'une Trade-Union.

Plusieurs résolutions ont été adoptées en ce qui concerne les contrats passés par le gouvernement anglais. Citons une résolution de M. Ross invitant le gouvernement à n'acheter autant que possible que des objets fabriqués dans le Royaume-Uni; et une résolution proposée par M. Rowerman invitant le gouvernement à ne passer contrat qu'avec des imprimeurs payant à tous leurs ouvriers et employés les salaires fixés par les Trade-Unions. Sur la motion de MM. Harris et Cummings, représentants des ouvriers de l'arsenal de \Yool\vich, le congrès a également invité le gouvernement à se conformer à la résolution, votée par la Chambre des Communes, de payer à tous les ouvriers de l'État les salaires lixés par les Trade-Unions, avec un minimum de trente francs par semaine (1), et aussi à abolir toutes les distinctions d'ouvriers en plusieurs catégories. Un amendement de deux délégués appartenant au sexe faible, Miss ^Yhyte et Mrs Sergeant, demandant que le gouvernement ne fasse pas de distinction entre les sexes quant aux heures de travail et aux salaires, a été également adoptée.

Le congrès s'est également, comme les années précédentes, prononcé en faveur de l'abolition de la Chambre des Lords, du paiement par l'État des députés et des conseillers généraux [conii/y councillor.'i), et de la mise à la charge de l'État des frais d'élections. 11 a réclamé des modifications à la loi des pauvres, de façon que le travailleur âgé ne soit plus obligé d'entrer au tcor/ihoiise , et que les personnes assistées ne soient plus privées de leurs droits électoraux. Il a aussi demandé l'abolition de la peine de mort, qu'il a qualifiée de barbare et de dégradante.

Sur la proposition de M. W. Thorne, un vote de blâme à l'empereur d'Allemagne a été émis par le congrès. M. Thorne déclara que Guillaume II était sur le point de faire proposer des lois répressives pour amener la disparition des organisations ouvrières allemandes; il annonça de plus que le directeur du

(1) Notons que le Conseil du comté de Londres, qui emploie directement, sous le contrôle de sa commission des travaux publics, un grand nombre d'ouvriers, a adopté cette somme de trente francs par semaine (semaine de 6 jours) comme salaire minimum de ses rnann'uvres hommes; le salaire minimum des femmes est de 3 fr. 75 par jour. Le conseil, du reste, a pour règle de conduite de payer ses ouvriers au taus reconnu de leurs Unions.

Voricaerts, M. Pfund, avait été arrêté pour attaques contre l'empereur, et que ce journal avait été confisqué, k Que nous approuvions ou non, dit-il, la politique des social-démocrates allemands, nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour aider nos fellow-workers de ce pays. » La proposition de 51. Thorne fut adoptée à l'unanimité ; il ne pouvait en être autrement dans un pays où la liberté de la presse et la liberté d'association sont regardées comme des droits inviolables. On ne saurait donc prendre ce vote pour une manifestation socialiste.

Quelques instants après, il. T. Smith, délégué de Burnley, faisait la proposition suivante : « La résolution passée le quatrième jour du congrès de l'année dernière (la résolution collecti\iste proposée par Keir-Hardie) est abrogée, et la résolution présentée par M. J. Rudge, de Manchester, est adoptée à sa place. » Il est inutile de dire que la proposition Rudge était tout le contraire de celle de M. Keir-Hardie. Au milieu d'applaudissements nombreux, M. Smith déclara que le résultat des élections générales de juillet 1895 montre bien que le peuple anglais n'est pas actuellement favorable au collectivisme. Aussi le vote de la résolution Smith était-il certain; mais un vice de forme ayant été commis, — M. Smith avait oublié de répéter dans sa résolution le texte de la proposition Rudge, — le président, M. .lenkins, déclara que, pour ce motif, il ne pouvait la mettre aux voix.

Immédiatement après, le congrès vota à l'unanimité que, « à son avis, la terre, les mines et les chemins de fer devraient être la propriété de la nation » ; et il adopta également à l'unanimité la proposition de M. Ben Tillett en faveur de la municipalisation des docks de Londres (1). Je reviendrai tout à l'heure sur le sens de ce double vote.

Lors de l'élection du nouveau Comité parlementaire, les Nouveaux-Unionistes ont subi un autre échec. Un des plus notables d'entre eux, M. Ben Tillett, qui faisait partie du Comité de 189i-9.j, a été battu, et les Vieux-Unionistes ont maintenant une majorité

(1) Voir à ce sujet, dans l'ouvrage de M. Paul de Rousiers la Question ouvrière en Angleterre, le chapitre m de la .3" partie consacré aux ouvriers des docks de Londres que précisément M. Ben Tillett représentait à Cardiff.

assurée. Le secrétaire du Comité parlementaire, M. Woods, a été réélu sans opposition.

Le congrès siégera l'an prochain à Edimbourg.

Nous avons si longuement mentionné et critiqué les principaux votes du congrès, ainsi que les modifications de règlement faites parle Comité parlementaire, que nos conclusions, nos constatations plutôt, pourront être assez courtes.

Tout d'abord, on constate que chaque fois que le congrès a été consulté sur des questions touchant directement Vintérèt des ouvriers, il a pris position d'une façon fort nette. C'est ainsi qu'il a voté pour la restriction de l'immigration étrangère pauvre en Grande-Bretagne, et pour la fixation à quatorze ans de l'âge oîi les enfants pourront commencer à travailler. Il a réclamé que le gouvernement anglais n'achetât, aussi exclusivement que possible que des produits anglais. Il a réclamé la mise en vigueur d'un projet de loi voté par les Communes, mais rejeté par les Lords, qui accordait à tous les ouvriers de l'État les salaires reconnus par les Trade-Unions; et, s'appuyant sur le précédent créé par le conseil du comté de Londres, il a demandé pour eux la fixation d'un salaire minimum de 30 francs.

Mais aussitôt que le congrès s'est lancé dans la discussion de réformes qu'aucun homme pratique ne voit les moyens de faire aboutir, il n'est arrivé qu'à donner un aveu virtuel d'impuissance. C'est ainsi qu'en ce qui concerne les sans-travail, le Comité parlementaire disait dans son Rapport que la question ne pouvait être résolue « que par le changement des lois agraires et l'abolition de tous les monopoles privés ». Le troisième jour du congrès, les délégués rejetèrent par 607.000 voix contre 186.000 l'amendement de JI. J, Mac-Donald qui, comme nous l'avons dit plus haut, déclarait que « la nationalisation du sol et de tous les moyens de production et de distribution, — c'est-à-dire le collectivisme , — est la seule solution réelle du problème des sans-

travail ». Et ce même jour, le congrès votait à l'unanimité la proposition Ben Tillett « invitant le gouvernement à convoquer une session spéciale d'automne pour trouver sans retard l'emploi utile des sans-travail ». C'était deux fois renoncer à résoudre le problème et renvoyer ce soin à d'autres.

Il est vrai que certains des partisans de la journée de huit heures déclarent que cette réforme serait la solution du problème des sans-travail. Or, il ne pourrait en être ainsi que si l'adoption de la journée de huit heures faisait diminuer la production individuelle de l'ouvrier; et d'autres partisans de cette réforme prétendent que la production ne diminuerait pas; c'est même là leur grand argument en faveur des huit heures. Dans ce cas, la journée de huit heures n'est plus un remède à la plaie des sans-travail. Que si, au contraire, la production diminue et que la main-d'œuvre augmente, les frais de production deviendront si élevés qu'une loi des huit heures pourrait entraîner la ruine du pays qui l'aurait adoptée. Il faudrait donc que la loi des huit heures fût adoptée universellement et en même tempjs. .le ne crois pas que notre génération voie pareille révolution économique, et au fond les délégués des Trade-Unions sont de cet avis ; je laisse de côté, bien entendu, les visionnaires pour qui l'avènement du socialisme équivaut aux espérances des Millénaires. Aussi je n'attache pas grande importance à la résolution votée par le congrès en faveur d'une loi des huit heures : voter pour cette résolution n'engageait à rien, et du reste une forte minorité. — qui eût été grossie de 90.000 voix si la Miners' national Union avait été représentée, — s'est prononcée contre elle. Mais il faut surtout remarquer que les mineurs ont voulu être exemptés du bénéfice (?j de cette résolution. Et cela se comprend : nombre de gens en Angleterre acceptent la journée de huit heures pour les mines et quelques industries spéciales, mais ne veulent pas en entendre parler comme mesure générale. Aussi les mineurs, tenant compte de ce fait, demandent-ils que leur situation soit réglée par une loi spéciale, ce qui laisse toute liberté d'action sur le reste à leurs amis. Le congrès d'ailleurs, qui avait voté, le mercredi V septembre, la proposition Thome interdisant aux

ouvriers l'option entre huit heures par jour ou quarante-huit heures par semaine, s'est déjugé le samedi suivant, et a voté la proposition Emery, qui donne ce droit d'option aux boulangers. C'est que les principes en Angleterre ont beaucoup moins de pouvoir que les circonstances.

Ce qui le prouve bien encore, c'est la défaite des collectivistes mise en évidence par la résolution favorable au Comité parlementaire, par l'échec de Ben Tillett aux élections pour le nouveau Comité, et surtout par le rejet de l'amendement iMac-Donald que nous avons cité à deux reprises. Le congrès s'est prononcé énergiquement contre la nationalisation de tous les moyens de production, de distribution et d'échange, parce que les intérêts du peuple anglais tout entier, des ouvriers aussi bien que des bourgeois, en soviffriraient. Au contraire, il a voté la nationahsation des mines et des chemins de fer, parce que cette mesure n'affecterait que ce qu'il appelle des monopoles privés; et, de plus, les délégués, — sauf les socialistes, — ne sont probablement pas opposés à l'expropriation à prix d'argent. Quant au vote en faveur de la nationalisation du sol, il ne faut pas oublier que nous sommes en Angleterre, où les petits propriétaires sont peu nombreux, et où les idées d'Henry Georges ont de nombreux partisans très convaincus, très actifs, mais en grande majorité très ennemis du collectivisme. Le vote en faveur de la municipalisation des docks de Londres n'est pas étonnant non plus dans un pays où la gestion municipale a tant de succès à son actif.

Quant aux votes politiques du Congrès, c'est-à-dire ceux en faveur de l'abolition de la Chambre des Lords, du paiement des députés et des county councillors, de la mise des frais d'élections à la charge de l'État, ils ne font que réclamer des réformes inscrites depuis longtemps au programme d'une partie des libéraux anglais. M. Asquith, ministre de l'intérieur dans le cabinet Gladstone-Rosebery, s'est bien déclaré, lui aussi, partisan de l'abolition de la Chambre haute ; et il n'est pas le seul libéral qui demande une mesure aussi radicale. Il n'y a là rien de révolutionnaire.

J'aurai fini quand j'aurai signalé l'évolution très grande qu'a faite peu à peu l'éminent député de Battersea. Parti du socia-

Usme de la ruf, comme disent les Anglais, « John Burns n'est plus maintenant, me déclarait tout dernièrement un de ses collègues progressistes du conseil du comté de Londres, qu'un radical iivancé ». Pendant tout ce congrès, il a exercé sur ses collègues la plus heureuse influence; ceux-ci, de leur côté, ont traité avec un juste dédain les allégations mensongères et les injures que certains Nouveaux-Unionistes ont prodiguées contre lui. C'est que John Burns est avant tout un homme pratic[ue. Dans une entrevue qu'il avait bien voulu m'accorder l'année dernière, j'avais été extrêmement frappé de sa modération, de son dédain « des grands principes », de son '< opportunisme », — le mot est de lui. — Depuis cette époque, il s'est sans cesse éloigné davantage des intransigeants et des révolutionnaires. Les socialistes de cette sorte, — car il sintitulç toujours socialiste, — sont malheureusement trop rares.

J. Bailhaciie.

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