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SOCRATE ET SES AMIS

Lapopiilaiité de Socrate , sa mort tragique, son triomphe définitif, sont trois problèmes en un seul, problèmes qui ont passionné la philosophie , problèmes qui doivent intéresser la Science sociale. L'érudit le plus sec n'aborde pas sans émotion ce point de l'histoire intellectuelle. On sent qu'il se passe à ce moment quelque chose de décisif pour la pensée humaine et qui va décider de son orientation durant des siècles , au moins pour toute la région méditerranéenne et pour quelques régions voisines où les résultats de cette influence pourront graduellement s'étendre.

Qu'on se représente un homme du peuple dans une cité qui compte nombre de familles aristocratiques, un homme pauvre dans une ville où foisonnent les riches, un homme laid en un siècle où l'on adore la beauté plastique, un homme au langage souvent grossier dans une société bercée aux cadences et à l'harmonie des rhéteurs, enfin un homme qui n'écrit rien environné d'écrivains de génie qui, dans les cliiï'érents ordres de la pensée humaine, s'appliquent à créerdes œuvres pourla postérité ; — l'onaura évoqué lextraordinaire silhouette de Socrate; — extraordinaire, disons-nous, car cet homme du peuple verra accourir autour de lui les fils de famille, parfois lesdescendants des rois(2) : ce pauvre refusera les présents et les sacrifices pécuniaires des riches; cette laide tête

(1) Voir la série il'articles sur « les Ancêtres de Socrale », Science .sociale ^ livraisons de mai, juillet, septembre et octobre 1805.

(2) Platon elait de race royale.

rendra fou d'admiration le jeune et bel Alcibiade ; cette conversation simpleetréalistefera une victorieuse concurrence aux cours des sophistes les plus renommés; enfin plusicui-s disciples fidèles, écrivains admirables (1) , s'attacheront à reproduire et ù amplifier, dans de sublimes dialogues où leur maître tiendra toujours le grand rôle, les conversations qu'il a entretenues avec eux, et que le maître lui-même ne s'était pas soucié de recueillir.

Tout cela est étrange , et l'on conviendra qu'il y a là dedans wapht-nomène de groupement des plus remarquables. La Science sociale trouve donc dans Socrate une riche matière à étude, et, comme toute grandeur humaine a ses revers, comme à la gloire de Socrate succédèrent les jours mauvais, les accusations et finalement la condamnation capitale, il est assez naturel d'envisager ici deux sortes de groupements, que nous nous efforcerons d'analyser en deux articles : Socrate çt ses amis, Socrate et ses ennemis.

Qu'on ne dise pas que le succès de Socrate est dû uniquement à ses qualités exceptionnelles. Certes, les nier serait absurde : Socrate a dû être, personnellement, «. un homme très fort ». Mais les qualités indiNiduelles ne sont rien sansle milieu où elles éclosent. Tel Indieu chasseur, tel Xorwégien pêcheur a pu naître avec des dispositions naturelles aussi heureuses que Socrate; tel chevalier sabreur du moyen âge aurait fait un aussi bon peintre que Raphaël. Le milieu ne s'y est pas prêté. Nul ne sait si la graine était Ijonne ou non , car, de toute façon , elle ne pouvait prendre racine.

Étudions donc Socrate dansson milieu. Trois particularités, après examen . nous paraissent dignes d'être mises en relief comme ayant contribué, d'une manière éminente, à ce succès qui nous étonne. Ces particularités sont la gratuité et le désintéressement absolu de son enseignement ; le compagnonnage intellectuel , sur pied d'égalité, établi entre lui et ses disciples; et enfin la campagne vigoureuse, sorte d'apostolat ardent et convaincu, entreprise par

fl) Outre Xénoplion et Platon, dont les œuvres nous sont parvenues, plusieursautres disciples de Socrate, Cébès, Eschine, Phédon, Euclide, Antislhènes, avaient composé des dialogues socratiques.

le pliilosophe en faveur d'une restauration morale et politique de la cité. Donc trois sujets de notre examen: 1" la gratuité de renseignement; 2° le compagnonnage intellectuel; 3° la campagne de restauration.

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