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LA GRATUITE DE L ENSEIGNEMENT

Socrate, par sa tournure d'esprit, appartient essentiellement à la formation sophistique. Une différence radicale le sépare pourtant des sophistes. Ces dei'niers font payer leur secours, parfois très cher; Socrate enseigne gratis.

Représentons-nous encore une fois les conditions de la société athénienne. Ce sont d'abord les conditions de l'ionie, décrites par nous. Mêmes loisirs fournis parla culture arborescente et la retraite après le commerce, même culture intellectuelle produite parla combinaison de ce commerce et de ce loisir, ainsi que par l'introduction de germes féconds dérobés aux croyances ou aux sciences orientales. Ce sont ensuite des conditions plus spéciales : concentration en une seule cité de toutes les traditions et de toute la civilisation ioniennes, démocratie turbulente et toute-puissante, et enfin développement delà sophistique, rouage d'éducation politique au service de cette unique et curieuse démocratie.

Dans une pareille cité , au moment qui nous occupe, quiconque parle bien et possède des idées originales est sûr de trouver un public qui aura le temps et le goût de l'écouter. L'imprésario d'un Guignol, dans nos grands jardins publics, par les belles aprèsmidi, sait parfaitement qu'il y aura des enfants pour remplir ses banquettes. Le « semeur d'idées », à Athènes, n'a pas à marcher longtemps par la ville avant de trouver des gens en humeur de l'écouter, de lui répondre, de l'interroger, de s'envoler avec lui sur les ailes de l'abstraction et de laisser couler ainsi doucement les heures tièdes et lumineuses, comme le lazzarone les laisse s'enfuir au son de la mandoline ou au léger brisement des lames le long des quais. Socrate rencontre le jeune Xénophon dans une rue étroite. Il bari'e le passage avec son b;\ton : « Où vend- on les

aliments du corps? — Au marché. — Et les aliments de l'àme? — Je l'ignore. — Suis-moi, je te l'apprendrai. » Et le curieux, le typique, c'est que Xénoplion suivit effectivement Socrate, au lieu de sourire, ou de lui proposer de le faire mettre au violon par un sergent de ville. Le public athénien était fait ainsi.

« Il allait le matin aux promenades, dit ce même Xénophon parlant de son niaitre, il allait aux gymnases, se montrait sur la place à l'heure où la multitude la remplit, et se tenait le reste du jour dans les lieux où se réunissait le plus de monde. Il y parlait la plupart du temps, et chacun pouvait l'écouter (1). »

Se nous faisons pas illusion. Ce genre de divertissement devait avoir d'autres amateurs que Socrate; mais l'histoire ne laisse, en toute chose, émerger que les sommets. Beaucoup d'autres ont dû ainsi philosopher avec leurs amis, sans que « cela tirât à conséquence ». Mais le moment arrivait où, en vertu de la diffusion des habiletés sophistiques, quelque homme poui'rait s'élever, au miheu de la place publique, capable défaire en plein vent et pour tous ce que le sophiste faisait pour les auditeurs payants de son école, et surtout où, dans l'auditoire de cet amateur de carrefour, se rencontreraient des esprits d'élite, héritiers d'un bagage intellectuel longuement accumulé avant eux, et qui seraient en mesure de consigner en des chefs-d'œuvre les paroles « mémorables ^ de cet agréable causeur qui les avait charmés.

Pourquoi Socrate ne faisait-il pas payer? Mise en ces termes, la question est difficilement soluble. La réponse relève de la psychologie de Socrate. Ce que la Science sociale peut prouver , c'est que cet état d'esprit n'avait et n'a rien d'étrange, aujourd'hui encore , sur les rivages de la Méditerranée. Tous les témoins s'accordent à nous représenter Socrate comme un homme excessivement sobre, marchand pieds nus, amoureux du plein air. cherchant à diminuer ses besoins pour diminuer la somme d'efforts qu'il lui aurait fallu donner pour les satisfaire. « C'est, disait-il, le propre de la divinité de n'avoir besoin de rien ; et celui-là est aussi voisin que possible de la divinité qui a le moins de besoins

{!) Me m., I.

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possible » (1). Cette sagesse pratique n'est pas rare sous le climat méditerranéen. Pourquoi gagner encore dix sous quand on en a gagné déjà dix le matin et que cela suffit pour la nourriture de la journée? Pourquoi planter du blé qui rapporterait gros, mais demanderait force travail , quand les oliviers donnent tout seuls de si bonnes et si onctueuses olives? Tout le monde n'a pas cette manière de voir, sans doute; d'autres inlluences la combattent chez un grand nombre, mais enfin le type subsiste. Nous parlions tout à l'heure du lazzarone. Donnez à un lazzarone une supérieure formation intellectuelle ; mettez autour de lui des gens de même acabit, et vous obtiendrez des groupements très analogues au groupement socratique.

Car Socrate, cet homme grossier en apparence, était fort instruit. Quoique d'origine pléijéienne, il appartenait à une famille au-dessus du niveau des artisans. Son père, Sophronisque, était sculpteur; sa mère, Phénarète, était sage-femme. La première profession relève de l'art; la seconde suppose un rudiment de science. Socrate avait appris la sculpture comme son père; il en tirait, comme moyen d'existence, le strict nécessaire, et flânait le reste du temps. En fiiinant, il écoutait, il s'instruisait. Un des traits saillants du caractère de Socrate, d'après M. Fouillée, c'est la curiosité universelle . Socrate avait autour de lui les sophistes les plus renommés. Il « se payait » parfois les cours de Prodicus, mais ceux d'une drachme, disait-il, parce que ceux de cinquante drachmes étaient trop chers pour sa bourse. Il avait lu les livres d'Anaxagore et entendu son disciple Archélaûs, venudeMiletà Athènes (2). Il avait conversé avec la célèbi-e Aspasie, encore une transfuge de Milet . qui donnait des idées à Périclès et contribuait à diriger la politique d'Athènes. Il savait trouver les sophistes en dehors de leurs cours officiels et extraire de leurs entretiens tout le suc qu'ils pouvaient contenir. Mais il n'en restait pas moins un homme du peuple, un profane, un irrégulier, comme qui dirait

(1) Mém., I.

(2) On se rappelle que Milet, inemiei- foyev de la philosophie grecque, vient d'être pris par les Perses, et qu'un mouvement de rcllux se produit de l'Ionie vers Athènes, sa métropole.

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un élève très intelligent que sa bizarrerie, son inégalité ou des circonstances pécuniaires auraient toujours écarté du baccalauréat et qui n'en damerait pas moins le pion k ses maîtres. Ces irréguliex's-là , à toutes les époques, enfoncent victorieusement les réguliers.

Gamin de génie, grandi dans la rue, dépourvu de besoins et par là même de cupidité, habitué peu à peu à l'attention gracieuse d'un auditoire d'occasion, suffisamment payé par ce plaisir de la très légère peine qu'il se donnait à instruire ces passants de bonne volonté, Socrate trouva le métier agréable et se laissa doucement saisir par cet engrenage intellectuel. Il gagnait à ce libre commerce avec tout le monde de compléter lui-même son éducation (1), d'acquérir des '< clartés de tout », de pouvoir parler, comme plus tard Pic de la Mirandole, do omni re scibili, agriculture , stratégie , maçonnerie , économie domestique , élevage, musique, poésie, politique, et d'orner son style d'une multitude de comparaisons empruntées à tous les ordres de connaissances possibles. En quelques lignes des Économiques, nous le voyons, pour éclaircir sa pensée, parler tour à tour de flûtes, de bœufs, de chevaux, de terre, de brebis, d'argent, de cithares, de lyres, de feu, d'eau, de musique, de maisons, d'ustensiles, de comédie, de poètes tragiques et comiques, de troupeau, de bergerie; le tout dans l'ordre que nous indiquons, et de la façon la plus primesautière, la plus incohérente. Platon avoue, dans le Banquet, que certaines de ces comparaisons paraissaient choquantes au premier abord. Il constate que Socrate a toujours à la bouche des bêtes de somme, des forgerons, des cordonniers, des corroyeurs. Cet esprit lucide, dans son ardeur de faire passer sa pensée chez ceux qui l'écoutent, se jette vivement, au hasard, sur les premiers objets venus qui peuvent lui servir d'exemple et éclairer ce qui a paru d'abord trop abstrait dans son argumentation. Toute leçon de philosophie, chez Socrate, est flanquée

(1) Plusieurs disciples de Socrate avaient déjà une teinture philosophique. Cébès était initié au |)ythagorismp, Euclide, à la doctrine éli-ate. Platon, jeune encore, discutait avec lui et letonnaitpar ses originales conceptions, lly a donc " enseignement mutuel ».

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d'une leçon de choses. Cela vient de ce que le philosophe s'est formé, non point d'après une formule classique, mais en se promenant partout, le nez au vent, interrogeant les personnes et examinant les choses. Une fois nanti de sa provision d'idées, il la partage irénéreusement avec quiconque l'aime et le suit, et le professeur est d'autant plus à son aise que ses élèves ne sauraient se plaindre. Ils en ont toujours au moins k pour leur argent ».

En un mot, la philosophie n'est pas pour Socrate un moyen d'existence, comme pour le sophiste. Elle fait partie, chez lui ainsi que chez ses disciples, du mode de l'existence. C'est une occupation qui relève des divertissem^ts pour le moins autant que de Y instruction. L'amour des entretiens philosophiques passionne alors Athènes, comme les combats de gladiateurs passionneront bientôt Rome. Le maître a presque besoin de se débattre contre les disciples enthousiastes qui, nonobstant la gratuité de sa parole, s'attachent à lui faire accepter des dons gracieux. « Par quelle raison, dit Socrate lui-même (1), quand chacun sait que je n'ai pas de quoi rendre, par quelle raison expliquer cet empressement de tant de personnes àm'offrir des présents. » C'est donc une vogue, un entraînement public. Socrate, comme tous les grands hommes d'ailleurs, se trouve soulevé par une sorte de flot qui l'entraine, et qui le fait paraître d'autant plus grand qu'il le soulève davantage. Socrate, en un mot, a des amis. Quels sont-ils? quel genre de liaison s'établit entre eux et leur maître?

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