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II. — LE COMPAGNONNAGE INTELLECTUEL

Ce titre imposant de maître, Socrate le répudiait de tout son pouvoir. (( Je n'ai jamais été le ^lUi-/.-//.:; de personne [-2) ». De même, il ne veut pas voir dans ceux qui l'entourent des disciples. Il les regarde comme des compagnons [ixaupoi). Il se contente

(1) Xénophon, Apologie, III. — L'authenticité de cet opuscule est contestée, mais on n'en conteste pas l'époque. S'il n'est pas dû à Xénophon, il l'est certainement à quelque autre disciple de Socrate.

(?) Platon, Apologie, XX.

d'accueillir cevix qui se présentent, et « pourchasse » tout spécialement ceux qui ont la réputation de beaux et de bons (-/.aXî'; y.àYiOci). La beauté physique des jeunes gens, comme il apparaît clairement par une foule de textes, n'est pas étrangère à cette recherche, mais le philosophe tient essentiellement à ce qu'il s'y joigne aussi la beauté morale.

Il veut des disciples avec qui la coiiversatioji soit un cJianne de toute manière, et cela s'accorde très bien avec cette idée de mode d' existence , de divertissement que nous avons attachée à l'exercice de la philosophie en plein air. Des jeunes gens se présentent donc, ou Socrate les raccroche. Quels jeunes gens? La plupart seront riches, parce que seuls les riches ont de suffisants loisirs, w Ceux des jeunes gens qui ont le plus de loisir, c'est-àdire ceux qui appartiennent aux familles les plus riches, s'attachent spontanément à moi (1) d. Mais les riches, néanmoins, ne seront pas seuls ici, comme chez les sophistes, « Les sophistes sont en quête des jeunes gens riches, tandis que les philosophes sont accessibles à tous, amis de tous : ce n'est pas la fortune des hommes qui règle leur estime ni leur mépris (2j. »

C'est ainsi qu'Antisthènes, le fondateur de la secte cynique, est issu d'un citoyen athénien et d'une esclave thrace. Eschine était pauvre également. Mais, somme toute, les petites gens sont en minorité. Le gros du cénacle se compose d'aristocrates : Platon et ses frères, descendatits de Solon et de Codrus; Xénophon, homme d'État et général; Phédon, d'une noble famille d'Élis, vendu comme prisonnier de guerre et racheté par un riche ami de Socrate à la prière de ce dernier; les Thébains Cébès et Simmias, dont le dernier, avec Criton, met sa fortune à la disposition de Socrate, dans le cas où il consentira à s'évader de sa prison (3). Comme on le voit, les étrangers occupent une place honorable dans le groupe. On peut y^ joindre Aristippe de Cyrène, le fondateur de l'école cyrénaïque, Euclide de Mégare qui, s'il faut en croire Aulu-Gelle, poussait son

(1) Platon, Apol., X.

(2) XénophoQ, De la Chasse, .XIII.

(3) Platon, Criton, IV.

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admiration pour Socrate jusqu'à venir la nuit de Mégare à Athènes, dont l'accès était interdit aux Mégariens sous peine de mort. Ce qui caractérise cet auditoire, c'est précisément la note du maître, le dh'niUrcsaement. Sauf Âlcibiade et Critias, reniés par Socrate, et dont le cas est longuement discuté par Xénophon comme exceptionnel (1), les compafjnons du philosophe ne paraissent pas avoir, en écoutant ce dernier, larrièrepensée de parvenir ainsi plus facilement au pouvoir. Ils font de l'art pour l'art, comme le maître, et voilà pourquoi ce groupe, qui ne produit que deux politiciens d'ailleurs dissidents, donne naissance à un groupe assez compact de penseurs, dont plusieurs fondateurs d'écoles philosophiques, tous originaux et fort appréciés des anciens.

D'un côté un maître qui ne se fait pas payer; de l'autre des élèves qui n'envisagent pas, au delà de la leçon, un but utilitaire : ces deux circonstances agissent simultanément pour donner ici une tournure amicale et familière à des relations génél'alement plus graves et plus guindées. Socrate se fait tout petit, s'efface tant qu'il peut, proclame avec affectation son ignorance, déclare à ses amis qu'il cause avec eux pour s'instruire lui-même. Il badine, s'amuse, mêle au sérieux le bouffon. 11 est à son aise et met à l'aise. Ses manières, comme ses expressions, respirent l'a- Ijandon et la familiarité. Dans le Phédon, il commence sa superbe démonstration de l'imnimortalité de l'âme en se grattant avec un plaisir naïf la jambe qu'on vient de débarrasser de ses chaînes, et trouve moyen d'en tirer une réflexion philosophique sur le plaisir et la douleur (-2). Un peu plus loin il passe ses mains sur les cheveux de Phédon. Xénophon, le narrateur véridique, nous le montre de même, dans Y Apologie, passant sa main sur la tète d'Apollodore. Au début du Phèdre, de Platon,

(1) Mém., I.

(2) Ce détail, comme bien d'autres, est emprunté à Platon. On sait que ce philosophe a amplilié la doctrine de Socrate et prêté à ce dernier une foule de discours de fantaisie. Toutefois, il est bien des détails, quasi historiques, qu'il n'a eu aucun intérêt à imaginer ou à falsifier. « Platon, dit M. Fouillée dans son introduction à la Phitosop/iie de Socrate, conserve toujours, dans ses dialogues, une certaine vraisemblance -. il a un sens artistique et dramatique trop parfail pour attribuer a ses personnages des doctrines dont ils n'auraient pas possédé au moins le germe. »

nous le revoyons assis à côté d'un disciple, au hord de l'iUissus, et les pieds dans Teau. C'est au cours d'un « banquet », inier pocula, que ce mèmePlaton prend plaisir à lui prêter les idéesles plus sublimes et les plus abstraites sur l'amour. Socrate est par excellence un causeur, et le contraire du pédagogue. Il est affable, avenant, bonhomme, enlaçant, caressant. Même quand il se lance à fond de train dans toutes les subtilités de la sophistique, il ne fait jamais figure de pédant.

L'« école socratique -) forme donc un groupement tout à fait spécial. Ce n'est pas l'immense corporation pythagoricienne, inféodée à une puissante aristocratie, outillée pour les luttes politiques et enserrant dans son réseau un grand nombre de cités. C'est une association amicale, libre, autonome, sans statuts, ni secrets professionnels, ni rites distinctifs. Le maître agit plus par son contact que par sa doctrine, plus par ses qualités d liommc que par son caractère de professeur. Dire de belles choses à un disciple, c'est beaucoup; passer sa main dans ses cheveux, c'est peut-être plus encore. Les allures de Socrate ont probablement plus fait pour le mettre en vogue que ses principes philosophiques; ou tout au moins ceux-ci, sans celles-là, seraient peutêtre demeurés mal connus de ses contemporains et inconnus ;i la postérité. Du reste, le système des rapports personnels est le seul qui donne à un chef d'école de véritables disciples. Le lien intellectuel est peu de chose, s'il ne se renforce d'un lien social.

Et ceci nous explique la place qu'occupent dans cette philosophie deux sentiments de l'àme humaine, l'amitié et l'amour, vaguement confondus dans des théories aujourd'hui plus que bizarres, mais qui reflétaient certaines particularités de la société d'alors. Socrate n'avait pas à aller chercher ces sujets bien loin. Les relations cordiales, affectueuses, parfois passionnées, qui régnaient entre les membres du petit groupe, étaient là pour l'inspirer. Le lecteur moderne s'étonne de voir un moraliste vertueux raisonner avec une imperturbable sérénité sur des matières auxquelles on craindrait de faire allusion aujourd'hui, et d'en tirer tranquillement des conclusions très hautes, très élevées, absolument idéales : preuve nouveUe que le plus grand

génie du monde ne saurait se soustraire à l'empreinte toute-puissante de son milieu.

C'est cette familiarité de relations entre Socrate et ses disciples qui a permis au premier de développer et de perfectionner au plus haut degré les deux procédés que l'on est convenu d'appeler la « méthode de Socrate », à savoir, la maïentique et Xironïf.

On sait ce que Socrate entendait par la maïeulique. Fils d'une sage-femme, il prétendait continuer à faire pour les esprits ce que sa mère faisait pour les corps. Persuade que toute vérité est latente dans l'homme, — idée qui deviendra chez Platon la théorie de la réminiscence et sera le point de départ de la célèbre doctrine des idées innées, — il cherchait non pas à apprendre aux autres des choses nouvelles, mais à rendre conscient en eux-mêmes ce qu'ils savaient sans s'en douter. Comme les sophistes, il interrogeait, et interrogeait à outrance; mais, comme sa préoccupation n'était pas celle des sophistes, comme il avait en vue la formation, non d'un escrimeur, mais d'un penseur, il donnait à ses interrogations une tournure vraiment instructive. Il aidait tout doucement soi^ homme à trouver l'idée, il le mettait sur la voie, l'acheminait de proche en proche, et lui donnait ainsi, avec le plaisir d'avoir trouvé lui-même, la quasi-certitude de retenir désormais toute sa vie une vérité découverte d'une façon si attrayante et si graduée. Socrate n'est jamais si content que lorsqu'il a réussi à faire dire à son disciple : e Tiens! c'est cela ! j'ai deviné. » Au fond, le pilote a tout fait, mais le rameur maladroit se berce un jdcu de la douce illusion que c'est lui qui a évité les écueils et mis le cap sur le bon endroit. D'ailleurs il a ramé, et il est tout fier de sa fatigue. Le pilote, dans son coin, sourit tout bas et jouit du bonheur de l'autre. Voilà un procédé d'enseignement tout à fait amical.

Pour arriver à ce but, Socrate doit feindre l'ignorance. Il affecte de ne pas savoir le premier mot de la question qu'on discute, et demande humblement à être renseigné. Voilà Vironie. L'ironie socratique n'est pas l'ironie amère, cinglante, des orateurs politiques et des avocats. C'est l'ironie douce, badine, à l'u-

sage des amis comme à celui des ennemis. Le maitre n'a pas à sauvegarder par sa raideur une situation salariée. Il n a rien à perdre en s' abaissant. Peu lui importe, si l'on nous passe l'expression, de « faire la bête. » Et il y réussit admirablement. Socrate est un sot, Socrate ne comprend pas, Socrate a besoin d'un supplément d'explication, et ce supplément ne lui suffira pas encore. Socrate est naïf; il accepte argent comptant la première définition ou la première ol>jection qvi'on lui lance, et s'y empOtre consciencieusement, prêtant le flanc aux critiques, opérant de gaieté de cœur les retraites les plus désastreuses devant une argumentation ennemie. Il va donc être battu. Attendez : de sottise en sottise, de naïveté en naïveté, le voilà qui a fait faire un demi-tour à la discussion. La stratégie sophistique, dont il connaît tous les secrets, lui en a fourni les moyens. D'aveu en aveu, de définition en définition, l'interlocuteur en est arrivé à une contradiction flagrante, si toutefois on prend la peine de réunir deux de ses affirmations éloignées. C'est alors que ce lourdaud de Socrate, comme frappé d'un souvenir subit, arrête le fil de la discussion et s'écrie : « Mais, ne disais-tu pas tout à l'heure....? » Notre homme est pris. Socrate va-t-il faire éclater sa joie? Point du tout. Il lui tend la perche avec mansuétude : « C'est donc que tu voulais dire autre chose? Tu voulais dire sans doute... «Et il lui lance une idée, comme on Jette à un noyé une ceinture de sauvetage. L'autre s'y acrrocA'-' éperdument et la discussion continue. Mais il parait que le liège n'est pas fameux, car, au bout de quelques brassées, le malheureux nageur enfonce de nouveau, et Socrate^ le bon Socrate, cherche de nouveau complaisamment ce qu'il pourra bien lui jeter pour le faire revenir sur l'eau. Lisez le Gorgias, le Protagoras ; vous verrez le procédé dans toute sa force, et l'on reconnaît assez généralement que Platon, dans ces dialogues, a respecté plus fidèlement qu'ailleurs la silhouette de Socrate. Même avec ses intimes, Socrate se plait encore à jouer ainsi. Le Phedon en offre un curieux exemple. Socrate s'amuse des plus terribles objections contre l'immortalité de lùme comme un chat d'une souris. Il badine avant de x^éfuter, pendant que ses disciples sont dans l'angoisse. Certes, là encore, le talent drama-

tique de Platon nous a donné un Socrate revu et corrigé; mais rélève a-t-il pu faire autre chose que d'idéaliser, en les conservant, les allures et les habitudes d'un maître qui faisait son admiration et qui lui était cher?

Nous venons de parler de l'immortalité de l'âme. Le sujet n'est pas frivole et dénote une tournure d'esprit qu'il nous faut maintenant préciser. Sur quoi roulent, en etfet, ces palpitants entretiens? Il ne leur aurait pas suffi d'être gratuits, ni même d'être amicaux, pour intéressera un si haut degré les générations futures. Les questions si vivement débattues entre les derniers philosophes byzantins et alexandrins ne passionnent pas grand monde aujourd'hui. Combien différent est le destin du vieux Socrate! « Socrate, dit M. Alfred Croisct, est pour quoique chose, ou même pour beaucoup, dans tous les traités moraux et dans tous les sermons qui ont nourri l'Ame humaine depuis plus de deux mille ans » (1).

Jetons donc'un coup d'oeil sur cette doctrine, ou, pour considérer la chose à un point de vue plus social, sur cette campagne morale et politique entreprise par Socrate et ses amis, ce que nous avons appelé tout à l'heure sa « campagne de restauration ».

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