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II. — LA CAMPAGNE DE RESTA DBATIO

Nous venons d'établir la différence qui existe entre le cénacle socratique et la corporation pythagoricienne. Cette différence résulte surtout de ce que, dans le milieu crotoniate, un puissant courant d'opinion, appuyé sur la force politique, fait de Pythagore un dominateur, au lieu qu'à Athènes le courant correspondant est beaucoup trop faible et ne produit que des individualités brillantes, inaptes à organiser une réaction efficace. Socrate, somme toute, n'a jamais cessé d'être un vaincu.

Expliquons-nous; car la question devient ici assez obscure; et

(0 Uist. de la l'Ut, grecque, Alfred et Maurice Croiset, t. IV, p. 238.

certains incidents, tels que la représentation des Nuées d'Aristophane, semblent faits au premier abord pour l'obscurcir. Socrate n'est pas, par sa naissance, un aristocrate; il ne l'est pas non plus par ses goûts, ni par ses allures, ni par son langage ; il évite de se jeter dans la politique : son c démon >>, dit-il, l'en a toujours détourné. Pourtant, en dépit des apparences contraires, il est \isible que l'ensemble des idées de Socrate contient une orientation marquée dans le sens aristocratique. Son mépris profond pour les politiciens qui gouvernent, ses railleries à l'adresse du tirage au sort des magistrats, sa rébellion effective contre eux, lors du jugement des généraux vainqueurs aux iles Arginuses, son admiration non déguisée pour la constitution de Sparte, le classent nettement dans ce camp réactionnaire dont Aristophane était un des porte-drapeaux. Les Nuées, comme nous le verrons, sont tout simplement le résultat d'une méprise.

Au fond, le parti aristocratique est mal délimité à Athènes. On voit s'y produire un phénomène qui arrive assez généralement dans tout État où les partis en présence sont fort inégaux. Une bonne partie de la minorité passe du côté du manche; on se rallie ; des individualités aristocratiques se hissent sur les épaules de la démocratie et adaptent leur façon de gouverner aux mœurs de la multitude qui les a soulevés et portés au pouvoir. Tel est le cas d'Alcibiade; tel est celui de Critias et des trente tyrans, auxquels, — remarquons-le bien, — Socrate continue à faire grise mine, absolument comme il la faisait à la pleine et entière démocratie.

Pour tout dire, Socrate est dans le camp des boudeurs. Non qu'il boude personnellement ; mais nous avons vu son caractère. Sobre en matière d'honneurs comme en matière de nourriture, il nous apparaît dépourvu de toute ambition. Cette circonstance, comme il est facile de le saisir, est tout à fait propre à réunir autour de lui. non point les jeunes gens qui travaillent pour devenir démagogues, mais ceux qui cherchent à s'instruire pour le pur amour de l'idée. Or, ce camp-là est celui de la ^'ieille aristocratie athénienne, des antiques eupatrides, des T\c\xe% pentacosiomédimnes hostiles à une démoci'atie qui les ruine, des gens

« comme il faut ■» qui ne veulent pas se compromettre avec la canaille, et, parmi tous ceux-là, des ruraux.

Socrate, personnellement, n'est pas plus rural qu'aristocrate. Il avoue même quelque part que les arbres ne lui disent rien. Son séjour favori, c'est la rue. Il y a là une nouvelle singularité devant laquelle on est forcé de sincliner; mais le fait s'impose avec évidence. Le courant d'esprit aristocratique s'incarne dans un homme du peuple ; l'esprit campagnard prend pour défenseur un url>ain. 11 faut se rappeler, pour ne pas trop s'étonner, quelques faits du même genre : l'armée royaliste de Vendée commandée par le voiturier Cathelineau, le bourgeois Berryer constitué leader, sous Louis-Philippe, de l'opposition du nolile faubourg. Si nous examinons la chose de près, nous reconnaîtrons que l'opinion aristocratique n'aurait jamais pu s'incarner, à Athènes, dans un représentant aussi populaii'e que Socrate, capable d'aller débiter ses théories en plein vent, et que l'esprit campagnard n'aurait su découvrir un interprète à la camj)ag-ne, puisque les gens rustiques, d'ordinaire, sont peu lettrés.

Socrate est donc réactionnaire, et il médite la restauration de la vertu, c'est-à-dii*e celle de la cité, car ces deux idées, dans la cite' antique, sont inséparaljles : « Les dieux eux-mêmes veulent que ce qui est juste soit la même chose que ce qui est légal (1). » Et Démocrite, pendant ce temps-là, disait dans sa cité d'Abdère : « Le gouvernement, c'est tout; s'il est sauvé, tout est sauvé ; s'il périt, tout périt. » Rétablir la justice, c'est donc réformer la loi, total moyen d'action de la justice, selon la philosophie. « Je prends, dit Ischomachos répondant à une question de Socrate, en partie dans les lois de Dracon, en partie dans celles de Solon, l)Our enseigner la justice à mes serviteurs (2). » Et voilà pourquoi Socrate, bien qu'éloigné systématiquement des discussions politiques, se représente comme agissant sur la cité. Il se compare à (( un éperon attaché à un cheval grand et de pur sang (Athènes) pour l'aiguillonner. » Cette conduite est le résultat d'une mission. C'est son « démon » qui le pousse, qui l'envoie. Une voix se-

(1) Xénophon, Mew!., IV.

(2) Xénophon, Économ., XIV.

crête l'oblige déjouer ce rôle de prédicateur : « Tant que je respirerai, et que cela sera en mon pouvoir, je ne cesserai de philosopher, vous exhortant, vous avertissant et adressant la parole, selon ma coutume, à quiconque je rencontrerai (Ij. » Socrate pense en cela s'appliquer à la « vérital^le politique '. Il pense que " seul, avec un petit groupe, il remplit ses devoirs de citoyen (2). » Il efface la famille devant l'État (3j. La famille doit du reste prendre modèle sur l'État. Pour louer une famille prospère, il ne trouve rien de mieux que de la comparer à une cité qui marche bien (4). Or, pour qu'une cité marche bien, il faut que la vertu y règne. La vertu apparaît aloi's, mais subordonnée à la cité. La vertu est un moyen de faire prospérer l'État. Toute la morale se résume en une formule : être bon citoyen.

Comment sera-t-on bon citoyen?

1" En travaillant, et surtout en se livrant à des exploitations agricoles, de façon à amasser de la richesse, à « agrandir sa maison ». Par cette estime du travail, Socrate atténue son admiration pour Lacédémone, et se rattache en droite ligne au type des antiques Pélasges, premiers habitants de l'Attique, non qu'il soit agriculteur lui-même, répétons-le, mais parce qu'il se fait évidemment le porte-parole d'un « groupe agricole » assez puissant. Socrate n'aime pas les métiers urbains, les arls mécaniques. Il trouve qu'on y rend peu de services à la cité. Au contraire, il nomme avec éloge des cités (du type de Sparte) où il est défendu d'exercer des arts mécaniques (5). Il vante le royaume de Perse, où l'agriculture est encouragée administrativement (6 . Il soutient avec ardeur l'opinion d'après laquelle l'agriculture est « la mère et la nourrice de tous les arts » (7). Il proclame que « cette profession est la plus agréable à pratiquer, et donne au corps

(Ij Platon, Apologie. XV]I. Remarquez la curieuse concordance des témoignages de Xénojilion et de Platon.

(2) Platon, Gorgias.

(3) Platon, Criton, Prosopopée des lois.

(4) Xénophon, Lcortom., IX.

(5) Ibid., IV.

(6) Ibid.

(7) Ibid., V.

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